‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 122 sur 158 · Saintb-Bbuvb , Causei'ies du Lundi, t. III · texte numérisé non relu

Saintb-Bbuvb , Causei'ies du Lundi, t. III

Le xviii*' siècle a inauguré Tère des Constitutions écrites. Rousseau avait déjà fait, ainsi que Mably, un projet pour les Corses; il se trouva appelé, et de nouveau encore avec Mably, à en faire un autre pour les Polonais. On dirait qu'ils étaient reconnus comme les deux grands fabricants de Constitutions. Nous n'avons pas à juger le travail de Mably. Il était le mieux étudié des deux, puisque Tauteur avait été passer une année en Pologne ; il n^en était pas beaucoup meilleur pour cela. Jean-Jacques n'eut pas la même ressource et travailla simplement sur des notes et mémoires que lui remit un noble Polonais, le comte de Wielhorski; mais avec l'habitude qu'il avait de voir tout en lui-même et à la couleur de son imagination , on peut douter qu'un voyage en Pologne lui eût beaucoup servi.

Sans prétendre que les Considérations sur le Gouvernement de Pologne soient la contre-partie du Discours sur l'Inégalité et du Contrat social, il est certain qu'elles- en diffèrent profondément. Cela tient sans doute à la çlifférence des points de vue. Pourquoi ne pas admettre aussi que les idées de l'auteur avaient reçu de l'expérience et du temps d'heureuses modifications ?

Rousseau eut peu de mérite à montrer les défauts de la vieille constitution polonaise. Ces défauts étaient évidents; tout le monde les apercevait ; mais on doit lui savoir gré de la réserve et de la prudence dont il fit preuve à propos d'institutions aussi imparfaites. « Je ne dis pas, écrit-il au chapitre P', qu'il faille

laisser les choses dans Fétat où elles sont ; mais je dis qu'il n'y faut toucher qu'avec une circonspection extrême. » « N'ébranlez jamais brusquement la machine, dit-il ailleurs \ » Il pousse si loin cet esprit, qu'on peut appeler Tesprit conservateur, qu'il n'admet même pas qu'on procède brusquement aux changements les plus désirables. « Affranchir les peuples de la Pologne, dit-il, est une grande et belle opération, mais hardie, périlleuse, et qu'il ne faut pas tenter inconsidérément. Parmi les précautions à prendre, il en est une indispensable et qui demande du temps ; c'est, avant toute chose , de rendre dignes de la liberté et capables de la supporter les serfs qu'on veut afifranchir'. » « Rien de plus délicat que l'opération dont il s'agit ; car enfin, bien que chacun sente quel grand mal c'est pour la République que la nation soit, en quelque sorte, renfermée dans Tordre équestre, et que tout le reste, paysans et bourgeois, soit nul, tant dans le gouvernement que dans la législation, telle est l'antique constitution. » L'ouvrage renferme de bonnes choses sur cette noblesse et cette bourgeoisie alors fermées, et que l'auteur aurait voulu rendre accessibles et ouvertes '. Mais il devait arriver qu'on n'écouterait pas ses bons conseils et qu'on ne tiendrait compte que des mauvais. « Les troupes réglées, dit-il, pçrte et dépopulation de l'Europe, ne sont bonnes qu'à deux fins : ou pour attaquer et conquérir les voisins, ou pour enchaîner et asservir les citoyens... Tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l'être par métier... Une seule chose suffit pour

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