Ch. XV. Conclusion
Jd.t ch. VI. — 3. Voir aussi dans le même ordre d'idées :
Jugement sur la Polysynodie,de l'abbé DE Saint-Pibrrb.
rendre un pays impossible à subjuguer, Tamour de la Patrie et de la liberté^ animé par les vertus qui en sont inséparables'. » La suite a montré ce qu'on devait penser de ces déclamations ; mais il a fallu les dures leçons de nos dernières défaites pour en faire justice.
Il serait long de rappeler tous les plans de Rousseau. Il semble avoir 'obéi à deux idées fondamentales : d'abord l'imitation des anciens, et en second lieu le désir de stimuler Tamour de la patrie et de faire une constitution vraiment nationale. Rousseau a toute sa vie été entiché de Sparte et de Rome. Il les prend ici sans cesse pour modèles. Sparte agissait ainsi ; Rome se conduisait de telle façon ; ces seuls mots le dispensent de toute autre raison. Aussi voudrait-il que sa Constitution fût, en quelque sorte, la résultante de Tesprit supérieur des Spartiates et des Romains et de Tesprit national des Polonais ; car il faut lui rendre cette justice qu'il ne néglige pas non plus l'esprit national. L'esprit national est excellent ; il est bon de mettre sous les yeux l'image de la Patrie ; encore est-il que, jusque dans les meilleures choses, il faut se garder de l'exagération. On ne saurait trop aimer sa patrie ; mais ce serait mal la servir que de passer sa vie à lui déclarer son amour. On n'est pas seulement citoyen, on est aussi membre d'une famille ; on est artisan, commerçant, industriel. On dirait que Jean- Jacques, non seulement n'a songé qu'à former des citoyens, ce qui est en effet le but principal d'une constitution politique^ mais qu'il ne laisse de place
1. Considérations, etc.ch. xii. | partie, lettre 14», note. Cf. avec Nouvelle Héloxse, 2»
DE JEÀN-JÂGQUES ROUSSEAU. 535
dans la vie pour rien autre cHose que pour les fonctions de citoyen. Ici, il avait l'exemple des anciens, qui, comme il le dit ailleurs, n'étaient par métier ni soldats, ni juges, ni prêtres, mais étaient tout par devoir ^ Justement la Pologne, avec ses serfs et son ordre équestre privilégié , se trouvait dans une situation analogue. Mais, sans faire le procès de la cité antique, il ne faut pas oublier une différence essentielle, c'est que, dans le plan de Rousseau, le servage était destiné à disparaître, pour faire place à un état plus normal. Du reste, l'auteur des Discours sur les Sciences et sur rinégalité restait simplement fidèle aux idées de sa vie entière, quand il prétendait reléguer au nombre des institutions malfaisantes une foule de choses qu'on décore du nom de prospérité nationale : les lettres, les arts, le commerce, l'industrie, les troupes réglées, les places fortes, les académies, les bons systèmes de finances, en un mot tout ce qui fomente le luxe matériel et le luxe de l'esprit. Ne va-t-il pas jusqu'à proposer aux Polonais de sacrifier une partie de leur territoire et de resserrer leurs limites. Car, dit-il, tous les grands peuples gémissent dans l'anarchie et l'oppression ; il n'y a que les petits États qui prospèrent, par cela seul qu'ils sont petits. Mais il se console en pensant que les Russes, leurs voisins, pourront bien leur rendre le service d'une bonne amputation, ce qui en effet ne tarda pas à arriver '.
L'ouvrage de Rousseau, fait à la prière d'un sénateur sans mandat, n'avait aucun moyen de s'imposer. Susceptible tout au plus d'agir à la longue sur
l.Ch. XI. — 2. fch. x.
ropinion, il restait sans influence sur la marche immédiate des événements. Ses conseils et ses plans auraient-ils sauvé les Polonais ? U est au moins permis d'en douter ; mais les puissances voisines ne leur laissèrent pas le temps d'en essayer, quand même ils l'auraient voulu. Le livre de Rousseau date du printemps de 1772; le 5 août de la même année, avait lieu le premier partage de la Pologne.
Dans un livre comme les Considérations sur le gouvernement de Pologne , Rousseau pouvait , au niilieu de beaucoup d'idées fausses, garder la lucidité et la sérénité de son esprit. Il n'en était plus ainsi quand il parlait de lui-même. Alors sa tète se troublait, sa raison l'abandonnait, il était en proie à une hallucination véritable ; il n'y a qu'une chose qui ne l'abandonnait jamais, c'était son style. U n'est pas, du reste, le premier fou qui, en dehors de l'objet précis de sa folie, ait conservé toute sa force de tète et de raisonnement. Ces réflexions s'appliquent aux deux derniers ouvrages de Rousseau, les Dialogues et les Rêveries.
Les Dialogues surtout sont éminemment propres à faire connaître le' caractère de Rousseau, tel qu'il était devenu sous l'influence de ses tristes préventions. « On ne peut douter, dit Grimm, qu'en écrivant ceci , Rousseau ne fût parfaitement fou ; et il ne parait pas moins certain qu'il n'y a que Rousseau dans le monde qui ait pu l'écrire ^ »