‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 13 sur 158 · VOLTAîHE, Idéts républicaines, XI!I. — 2. Emile, 1. V · texte numérisé non relu

VOLTAîHE, Idéts républicaines, XI!I. — 2. Emile, 1. V

sont fait faute, de s'approprier par tous les moyens les pouvoirs qui leur étaient refusés. Tout gouvernement tend à empiéter et à se mettre à la place du souverain ; de là un luxe de précautions à prendre contre lui. Et cependant il faut que chacun reste dans son rôle ; que le souverain se borne à faire des lois, que le gouvernement se contente de gouverner, que les sujets né refusent jamais Tobéissance. Autrement la nation s'expose à tomber dans le despotisme ou dans Tanarchie et à consommer la dissolution du corps social. Les considérations que Rousseau fait à ce sujet ne sont pas toutes à dédaigner, mais elles nous entraîneraient dans des détails que ne comporte point une simple histoire.

Malgré le désir que nous avons de nous borner à l'examen des principes généraux, nous devons, à cause de son importance, faire une exception pour le chapitre de la Religion civile \ Ce chapitre a été très discuté et très critiqué. Rousseau déclare qu'il ne faisait pas partie de son premier travail et ne fut composé qu'à l'époque de l'impression de son livre '*. On dirait qu'il voulut, en le publiant, enlever à la lilDerté individuelle son dernier et suprême reîuge, 1^ conscience. Il a prétendu, pour se justifier, que le Ço7itrat social a été calqué sur le gouvernement de Genève * ; il en faut rabattre de cette affirmation.

\.Contratsoc\aL\.l\\ch.yiii. 1 bre 1761. — 3. Lettres de la — 2. Lettre à Rey, 2,3 décem- [ Montagne ; lettre vi.

DE JEâN-JACQL-ES ROUSSEAU.

Quoique Genève fût alors soumise plus durement qu'aucun autre pays aux exigences de la religion d'État, Rousseau trouva moyen d'enchérir encore sur ces rigueurs. Ainsi ce n'est pas à Genève qu'il avait appris que Jésus, en établissant son empire spirituel, avait fait une œuvre mauvaise, car « tout ce qui rompt Tunité sociale ne vaut rien ; » ou bien encore qu'un peuple de vrais chrétiens serait le dernier des peuples. Il s'est défendu d'avoir émis de telles doctrines, mais ses paroles n'en existent pas moins, et n'ont jamais été retirées*.

11 est du reste comme tous les révolutionnaires; il s'annonce au nom de la liberté, pour aboutir au despotisme. Ainsi « les sujets, dit-il, ne doivent compte au souverain de leurs opinions qu'autant que ces opinions importent <\ la communauté; » voilà qui est bien ; mais comme, en définitive, c'est le souverain, c'est-à-dire l'Etat, qui est juge de l'importance que ces opinions peuvent avoir pour lui, autant valait dire tout de suite que l'Etat est maître des âmes comme des corps. Cependant Rousseau prend la peine d'indiquer quelques règles, qui pourront aider l'État et les citoyens à suivre leurs lignes de conduite. Il sera permis, par exemple, dans ce beau pays de France, d'insulter la religion, qui l'a fait ce qu'il est , qui Ta civilisé , que professent presque tous ses citoyens ; d'outrager le Christ et de mettre son culte en compagnie des lamas thibétains et des Japonais, au-dessous des fétiches qui, s'ils sont faux, sont au moins patriotiques. On pourra

1. Comparer le Contrai social, l. IV, oh. viir, avec les Lettres de la Montagne, lettre 1.

— Voir sur le môme sujet.

Lettre de Rousseau à Usteri, 13 juillet 1703.

soutenir en morale les monstruosités les plus révoltantes, nier la famille, la propriété, la justice, la moralité. Cependant, comme « il importe à TÉtat que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs, il y a une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'<*'tre bon citoyen ni sujet fidèle. » La liberté de penser et de dogmatiser aura donc ses limites, qu'il sera interdit de franchir. Qu'elle atteigne ce point fixé par les bornes de l'utiHté générale et aussitôt l'Etat survenant à son tour fera entendre son — tu n'iras pas plus loin. Il formulera, lui aussi, sa profession de foi et sa religion; religion simple, peu chargée de dogmes, mais nette et catégorique. « L'existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le chAtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois ; voilà les dogmes positifs. Quant aux dogmes négatifs, je les borne, dit Rousseau, à un seul, l'intolérance. » Intolérance civile ou simplement théologique, peu importe, car elles sont inséparables. « Quiconque ose dire : Uoi^s de l'Église , point de salut ^ doit être chassé de l'État, à moins que l'État ne soit l'Église et que le prince ne soit le pontife. » Si quelqu'un refuse de croire ces articles, l'État peut le bannir, « non comme impie mais comme insociable. — Que si, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, il se conduit comme ne les croyant pas; qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois. » Robespierre décrétait aussi au milieu

des échafauds rexistence de TÉtre suprême et rimmortalité de Tâme.

Rousseau, toujours partisan des petits États*, avait formé le projet de leur enseigner les moyens de vivre et de se conserver à côté des grands, en formant des confédérations. Le plan de l'ouvrage était déjà tracé, les principales idées des seize chapitres qui devaient le composer étaient indiquées. Il confia cette ébauche au comte d'Entreigues, en l'autorisant à en faire tel usage qu'il jugerait convenable.

En 1789, le comte crut que le moment était opportun pour le publier; mais un ami Ten détourna -énergiquement, à cause du fâcheux abus qu'on ne manquerait pas d'en faire : on mépriserait ce qu'il renfermait de salutaire ; on prétendrait appliquer ce qu'il contenait de funeste ou de dangereux; enfin il -détermina le comte à le détruire.

Mais ce ne fut pas sans déchirement. « Combien je murmurai d'abord , ajoute d'Entreigues ; mais que j'ai bien reçu depuis lé prix de cette déférence ! •Grand Dieu! Que n'auraient-ils pas fait de cet écrit! Q>mmç ils l'auraient souillé, ceux qui dédaignant d'étudier les écrits de ce grand homme, ont dénaturé et avili ses principes; ceux qui n'ont pas vu que le Conty^at social y ouvrage isolé et abstrait, n'était applicable à aucun peuple de l'Univers ; <5eux qui n'ont pas vu que ce même J.-J. Rousseau, forcé d'appliquer ces préceptes à un peuple •existant en corps de nation depuis des siècles, pliait

1. « L'État, avait déjà dit précédemment Rousseau, devrait se borner à une seule

ville tout au plus. ^ Manuscrit de Genève, p. 59.

aussitôt ses principes aux anciennes institutions de ce peuple... Cet écrit, que la sagesse d'autrui m'a préservé de publier, ne le sera jamais. J'ai trop bien vu, et de trop près, le danger qui en résulterait pour ma patrie*. » Et c'est un ami qui parle ainsi! Qu'aurait dit de plus un ennemi?

Les principes de Rousseau sont détestables, on voit, en analysant son système, que, des trois choses qui sont Tàme et la vie des sociétés et des nations , la justice ou le droit, comme principe, la liberté et Tautorité, comme moyens essentiels , il n'en laisse pas subsister une seule. Le droit, il le supprime par son contrat; la liberté, il la détruit par sa théorie de la volonté générale; l'autorité, il l'annule par ses règles sur le gouvernement. Il est complètement hors nature et n'aboutirait dans la pratique qu'à un tissu d'impossibilités. On sait ce que valent ces idées d'unanimité, de résiliation perpétuelle du pacte social, d'absence de représentation dans un gra^d État , et même dans im petit. Si Rousseau a cherché parfois à sauver l'absurdité du système, ce n'est qu'au prix de contradictions.

Cependant, il serait injuste de ne voir en Rousseau que ses erreurs de principes. Ce politicien, si hardi dans la région des idées, devient presque timide, quand il faut passer de la théorie à l'application. « On a, de tout temps, beaucoup disputé,

1. Suv le sort d'un manusaHt \ de 60 pages, 1790. de trente-deux pages, etc. , in-8 |

DE JEA^WACQUES ROUSSEAU.

dit-il, sur la' meilleure forme rie gouvernement i sans considérer que chacune est la meilleure en| certains cas, et la pire en d'autres'. » Et il examine avec beaucoup de sagacité, quoique avec une pointe de subtilité et d'esprit systématique, les mérites comparés de la démocratie, de Taristocratie et de la monarchie. Malgré sa prédilection pour la forme républicaine , ou plutôt pour une aristocratie élective , il reconnaît que la monarchie est le gouvernement qui convient le mieux aux grands Etats et aux nations opulentes. Il déclare que le meilleur gouvernement est celui sous lequel, toutes choses égales d'ailleurs, la population s'accroit davantage ^ On dirait qu'il redoutait l'usage qu'on pouvait faire de ses principes et les révolutions dont il posait les prémisses. Il était de mœurs pacifiques, et son système ne respirait que la guerre et le sang. Cette incohérence entre les idées et les sentiments, entre les excitations et les réserves, n'avait pas d'aboutissant pratique. Ces forces contraires, dont plusieurs étaient puissantes et terribles, s'entravant, se corrigeant, s'annulant réciproquement , pouvaient-elles donc laisser la machine sociale au repos? Ces aspirations au progrès pouvaient-elles rester à Tétàt de simple désir? Non, car si ces forces étaient opposées, elles n'étaient pas égales. Entre ces principes de feu et ces réserves timides, la partie était trop inégale. La passion surtout , y ajoutant tout son poids , ne pou-

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