Contrai social, \.lU,ch.lii
Il a dit plus tard : « La science du gouvernement n'est qu'une science de combinaisons, d'applications et d'exceptions, selon les temps, les lieux, les
circonstances. » Lettre au M ^* de Mirabeau, 21) juillet 17G7.
— Voir aussi manuscrit de Genève, p. 22. — 2. Contrat social, 1. III, ch. I à x.
36 lA VIE ET LES ŒUVRES
vait tarder à incliner la balance du côté des réformes les plus radicales. Allez donc conseiller la conservation , quand vous avez soufflé la révolution I Allez dire à l'humanité, allez dire au peuple: Voici tes droits, mais je t'engage à n'en pas user; voici ta force, mais je te conseille de la laisser dormir; voici la tyrannie dont on te rend la victime, mais tu feras bien de la respecter! Non, on ne lance pas impunément des idées aussi ardentes sur la foule, et il ne suffit pas, pour éteindre Tincendie qu'on vient d'allumer, d'y verser soi-même quelques gouttes d'eau. Dans un siècle inflammable comme l'était celui de Rousseau, ses théories devaient nécessairement faire leur chemin. On ne pouvait sans doute songer à ce qu'il appelle l'égalité de nature ; on ne pouvait supprimer d'un trait de plume la société tout entière; se réduire, ne fût-ce qu'un jour, à la condition de sauvages, sauf à redemander à un accord chimérique et unanime le rétabhssement d'une société rudimentaire; on ne pouvait en France, par exemple, dans un État de quinze ou vingt millions d'habitants adultes, réunir sur la place publique ces quinze ou vingt millions d'hommes et de femmes , pour voter les articles du contrat social et les lois. Mais, ces impossibilités mises de côté, ce serait mal connaître le public, toujours amoureux des opinions extrêmes, que de s'imaginer qu'il se laisserait arrêter par des correctifs et des réserves qui auraient été la négation du principe. Rousseau tout entier, révolutionnaire dans ses principes, conservateur dans ses conseils, était un Rousseau contradictoire et impossible; Rousseau simplement révolutionnaire était souvent utopiste et inapplicable, plus grand que nature, comme on
aurait dit alors. Il fallut donc Tarranger, le réduire à la taille humaine; pour cela, on le rogna par tous les côtés, par en haut et par en bas^ et Ton eut une espèce de Rousseau en raccourci, qui, ainsi rapetissé, produisit la Révolution et les hommes de la Révolution.
Le Contrat social tranchait trop complètement avec les idées reçues en politique pour ne pas exciter l'attention. Il était de ces livres auxquels ne manquent ni la critique, ni Téloge, ni même, comme nous le verrons plus tard, les persécutions et les triomphes. Dès le principe, les amis de Rousseau furent effrayés de ses hardiesses. Plusieurs, surtout à Genève, s'affligèrent de la manière dont il parlait de la religion *. Roustan se décida, non sans hésitation et sans regret, à combattre son chapitre de la Relùjion civile ^. Jean-Jacques ne s'en formalisa pas. « Mon ami, lui dit-il, quand nous ne voyons pas la vérité au même lieu, c'est nous accorder que de nous combattre*. » Et il engagea lui-même Rey à se charger de l'ouvrage et à le publier dans les conditions les plus avantageuses pour l'auteur, qui n*était pas riche *. D'autres personnes moins bienveillantes accusèrent Jean-Jacques de plagiat. L'abbé de Laurens prétendit qu'il avait pris son livre tout entier dans Ulrici Huberti, De jure civitatis. Don Cajot montra, non sans raison, qu'il s'était largement inspiré de Locke *.
Son plus terrible adversaire fut, comme d'habi-
i. Lettre de Mouliou à Rous^ seau, 18 juin 1762.— 2. Offrande aux autels et à la patrie. Brochure in-8. — 3. Année littéraire, 176S, t. V. — 4. Lettre à
Rey, 26 décembre 1762. — 5.
QUÉRARD, Les supercheries lit^ tcraires dévoilées; article Rousseau.
tude, Voltaire. Non content de lui faire dans ses lettres une guerre d'épigrammes *, Voltaire le prenant publiquement à partie dans ses Idées républicaines^ entreprit de le convaincre d'absurdité et de le mettre en contradiction avec lui-même *.
Rousseau eut toutefois , pour se consoler, des témoignages d'estime qui lui furent précieux. Moultou fut ravi d'admiration'. « Une société, disait le Prince Henri, frère du Grand Frédéric, qui se gouvernerait suivant les principes de Rousseau, serait la plus douce et la plus heureuse, un vrai paradis*. » M""" de Créqui, elle-même, s'unit à ces éloges *.
Enfin, si noiis voulons avoir Topinion d'un homme considérable, qui, plus tard, devint le ministre de Louis XVI et presque son ami particulier, mais qui ne fut jamais celui de Rousseau, Turgot, grand partisan du Contrat social, y admirait surtout la distinction établie entre le souverain et le gouvernement, vérité lumineuse, disait-il, qui fixe à jamais les idées sur l'inaliénabilité et la souveraineté .du peuple dans quelque gouvernement que ce soit. Du reste, Turgot, sous la réserve de certains paradoxes, qu'il regardait comme des espèces de tours de force et d'éloquence, non exempts de charlatanisme, pensait que Rousseau, loin de s'être trop écarté des idées communes, avait encore respecté trop de préjugés. « Je crois, ajoutait-il, qu'il n'a pas marché
1. Lettres de Voltaire à DafrJlaville, 25 juin, 31 juillet 1762, 6 janvier 176G, etc. — 2.
Idées républicaines^ par un citoyen de Genève. — 3. Lettres de Moultou à fiovisseau, 5, 16,
18, 19, 22 juin 1762. — 4. Lettre du duc de Wirtemberg à Rous^ seau, 2 février 1765. — 5. Lettre de Af»« de Créqui à Rousseau, juin 1762.
DE JEAN-JACQlîES BOUSSEAU. 39
assez avant dans la route ; mais c est en suivant sa route que Ton arrivera au but, qui est de rapprocher les hommes de Tégalité, de la justice et du bonheur \ »
Mais ce ne sont là que les petits côtés de la question. Le Contrat social est un acte, plus encore qu'une œuvre de littérature ou de philosophie. Son importance est bien moins dans les éloges ou les réfutations qu'il suscita que dans les événements dont il fut la cause ou Toccasion. Aussi aurons-nous souvent, dans la suite de cette histoire, à revenir sur cet ouvrage, à propos du rôle politique de Rousseau pendant sa vie , et surtout de son influence après sa mort.
t. Lettre de Turgot à Hume, 25 mars 1767.