‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 134 sur 158 · CHAPITRE XXXU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXU

Sommaire. : I. Appels persistants de Rousseaa à la postérité. — Obsèques df^ Rousseau à Ermenonville. — Pèlerinages au tombeau de Rousseau. — Thérèse Le Vasseur après la mort de Rousseau.

II. Influence de Rousseau Immédiatement après sa mort. — Son influence en général pendant la Révolution française. — Jusqu'à quel point est-il responsable de la Révolution.

III. Honneurs rendus à Rousseau par la Révolution. — Fête à Montmorency en l'honneur de Rousseau. — Fête à Genève. — Translation des restes de Rousseau au Panthéon. — Fôte à Lyon.

IV. Déplacements divers des restes de Rousseau. — Son corps est-il encore au Panthéon? — Influence de Rousseau depuis la Révolution.

No7i omnis moriar. Il n'est personne à qui Ton puisse appliquer mieux qu'à Rousseau cette parole du poète : Toute sa vie, il a travaillé et posé pour la postérité. Mécontent et dégoûté de ses contemporains, persécuté, outragé, méprisé (du moins il se l'imaginait) par la génération présente, il avait reporté tout son espoir vers celle qui devait suivre : ses Coîifessions^ ses Dialogues, ses Rêveries, beaucoup de ses lettres , ne sont que des appels persistants à la postérité. Aujourd'hui, semblait-il dire, l'injustice, l'outrage, le mépris ; demain la réhabilitation et la justice.

Le 2 juillet 1778, la postérité a commencé pour lui, et elle a, en partie au moins, réalisé ses espérances. Ce n'est pas qu'elle ait offert avec le passé toute l'opposition qu'il rêvait. Pendant sa vie, il avait eu, quoi qu'il en dise, ses triomphes aussi bien

que ses déboires, des admirateurs autant et plus que de détracteurs ; après sa mort , il coutinua à être discuté y ait moins il ne fut pas oublié. Son influence se perpétua par ses livres ; il fut loué plus peut-être qu'il ne Tavait jamais été; il fut parfois combattu et réfuté; sa mémoire, devenue plus célèbre, reçut la consécration du temps ; il y eut Técole de Rousseau, et aujourd'hui, après cent ans passés, le silence n'est pas encore fait sur sa tombe.

Un des premiers soins du marquis de Girardin. fut de lui préparer une sépulture convenable. Il y avait, dans la partie la plus pittoresque du parc, un petit lac environné de coteaux et de bois, et au milieu du lac, une lie de 50 pieds sur 35, plantée de peupliers, qui renfermait déjà depuis longtemps un petit monument élevé à la mémoire de Julie * ; c'est dans ce lieu mélancolique et enchanteur, choisi un jour par Rousseau lui-même, qu'on résolut de déposer son corps. Girardin le fit embaumer et le renferma dans un cercueil en bois de chêne revêtu de plomb à l'intérieur. II fit mettre dessus des médailles rappelant le nom, l'âge, la date de la mort du défunt ; puis, le samedi 4 juillet, à 11 heures du soir, accompagné du médecin Le Bègue, de Corancez, de Romilly, beau-père de Corancez, du procureur fiscal Bimont, entouré d'une foule sympathique et émue qui s'étendait jusque sur les coteaux voisins, il le fit descendre dans la tombe qui lui avait été préparée. Peu de temps après, s'élevait dessus un mausolée d'une belle simplicité, revêtu d'inscriptions et orné de bas-reliefs*. Désor-

1. Grimm, CoiTespondance j très du marquis de Girardin à tiftératre, juillet 1778.— 2. Let- \ Sophie, comtesse de -ï, juillet

mais rUe des Peupliers allait s'appeler TÉlysée et devenir un lieu de pèlerinage fréquenté par les curieux, et les dévots de Rousseau.

Le concierge et les gens du pays auraient pu profiter de cette affluence pour se faire une source de revenus; mais ils aimaient mieux, dit- on, garder les objets ayant appartenu au grand homme que de s'en dessaisir à prix d'argent. On cite des personnes qui auraient en vain offert cent louis d'une paire de sabots ou d'une touffe de cheveux, et Ton rapporte que Fabre d'Églantine, ayant emporté un sabot, fut poursuivi pendant plusieurs lieues par le propriétaire et forcé de restituer son larcin K Beaucoup de visiteurs gravaient sur la pierre leurs noms ou des sentences tirées de la N^ouvelle Béloïse ou de V Emile. Par malheur, il n'y eut pas seulement des dévots. Plusieurs ne craignirent pas de souiller le monument, de gratter les anciennes inscriptions et de les remplacer par des épigrammes ou des injures ; de sorte que Girardin se vit forcé de ne permettre l'entrée qu'à des personnes connues. Parmi ces pèlerins d'un nouveau genre, il faut citer la reine Marie- Antoinette, accompagnée de toute la cour ; Louis XVI seul refusa de s'approcher '.

1778; du marquis de Girardin à Rey, 8 août 1778. — Lettre de Le Bègue de Preste, juillet 1778. — Journal de Paris, 6 juillet 1778.- Procès-verbal de l'inhumation de J.~J, Rotuseau, placé à la suite de la Lettt^e de Stanislas de Girardin à Musset- Pathay, eu date du 8 juin 1824. Brochure in-8, 1824. — 1. QUBSNâ, ParlicularUés inédites, etc. — Moniteur du Quintidi, 15 fructidor an VI. —

2. Grimm, Correspondance lit^ tir aire, juin 1780. On dit que Bonaparte, premier consul, passant par Ermenonville, refusa aussi de visiter la maison qu'avait habitée Rousseau.

Conduisez-y, dit-il, mon frère Louis; c^est un philosophe, c'est un niais. — Barni, Mistoire des idées morales et politiques au xviii* siècle, 21 • leçon.

Plusieurs, les plus fervents sans doute^ ont publié leurs impressions, en prose ou en vers*. Un de ces opuscules^ daté du 20 vendémiaire an lU, nous apprend que le tombeau ne contenait que cette simple épitaphe : Hic jacent ossa J.-J. Rousseau; et, gravés en relief « les attributs de la vertu et du génie, la pique, le bonnet symbole de la liberté, et ces groupes d'heureux enfants qui, libres des liens qui enchaînaient leurs bras, semblent annoncer un nouvel âge d'or*. » Ce bas relief doit occuper encore aujourd'hui la même place. Celui dont parle M. John Grand-Carteret, et qui porte la signature de Le Sueur, 1782, ne parait pas, en eflPet, en différer sensiblement '. Il rappelle pourtant assez imparfaitement la description que d'Escherny donne de ce qui existait en 1790 : bas reliefs aussi bien choisis que bien exécutés, se rapportant aux vertus, aux talents, à l'éloquence de l'illustre philosophe et aux services qu'il a rendus tant aux hommes qu'à leurs enfants*.

Avant de quitter Ermenonville, il est à propos de dire un mot de celle qui, pendant plus de trente ans^ avait été la compagne de Rousseau. Sans lui léguer une fortune, il ne la laissait pas au dépourvu. Maintes fois il avait recommandé à ses amis cette pauvre fille, qu'il croyait si dévouée. Dans une lettre importante, qu'on pourrait presque appe-

1. Voyage de feu M. Le Tourneur à Ermenonville, Aux Œuvres de J.-J. Rousseau. Ëdit.

Poinçot (1788). Tome I. — 2.

Décade philosophique, 20 vendémiaire an III. Relation suivie d'une pièce de vers par

JosBPH MiGHAUD. — 3. John Gkand-Gartbrbt, /.-/. Rousseau jugé par les Français d'aujourd'hui, p. 310. — 4. D'ES- CHERNT, De J,-J. Rot4Sseau et des philosophes du xvin* siècle, ch. xxv.

1er son testament, il lui avait adjoint sa filleule. « Quant à ce qui est entre vos mains, éerivait-il à Dupeyrou, je vous laisse absolument le maître d'en disposer après moi de la manière qui vous paraîtra la plus favorable aux intérêts de ma veuve, à ceux de ma filleule et à Thonneur de ma mémoire *. » Dupeyrou avait naturellement conclu de ces paroles qu'il aurait à répartir le produit des œuvres de son ami entre sa veuve et sa filleule; mais Girardin,qui avait pris TaiSaire en main, lui annonça faussement que cette dernière était morte. Qui l'avait induit en erreur? Thérèse, sans doute, Thérèse qui, dès le premier moment, avait agi sur le marquis de Girardin et lui avait exagéré sa misère. La chose s'éclaircit néanmoins; nous ignorons si la fille de Rey eut sa part, mais nous savons au moins que Thérèse eut largement la sienne ^.

Girardin n'avait trouvé, à la mort de Rousseau, que fort peu de manuscrits^ mais il s'occupait d'en réunir d'autres qui étaient épars de divers côtés. Il ne mentionne même pas les Confessions^ qui pourtant devaient difficilement échapper à ses recherches. La veuve les aurait-elle aussi confisquées? Quoi qu'il en soit, il fut convenu entre lui et les deux dépositaires principaux , Dupeyrou et Moultou , qu'on ferait une nouvelle édition des Œuvres de Rousseau, au profit des ayants droit. Dupeyrou affirme que, de ce chef, Thérèse toucha 24,000 livres , et Streckeisen-Moultou que, quoique l'édition ait coûté fort cher, son grand-père et les héritiers de son grand-

1. Lellre à Dupeyrou, 12 janvier 1769. — 2. Lettres du mar^ quis de Girardin à Rey^ 8 août 1778; de Dupeyrou à Rey, 14 no-

vembre, 7 décembre 1778 et 16 janvier 1779. Ces dernières sont insérées dans le Recueil Bosscha, conclusion.

Là vie et les oeuvres

père n^en payèrent pas moins à cette fille jusqu'à sa mort leur part de pension*.

Elle-même avait personnellement ouvert une souscription pour publier les oeuvres musicales de son mari, auxquelles il avait donné pour titre : Les Consolatmis des misères de ma vie^,

Girardin garda Thérèse pendant un an environ et rinstalla dans le chalet rustique qu'on avait préparé pour Rousseau ; mais il fut, dit-on^ obligé de la chasser'. Elle se réfugia non loin de là, au Plessis-Belle ville.

Fut-elle renvoyée à cause de sa conduite ou de son caractère? L^un et Tautre est possible. Si Ton en croyait certaines rumeurs, son libertinage aurait daté de loin ; elle aurait eu des motifs secrets de rester dans le pays, et sa désolation de parade aurait eu pour but de couvrir des amours surannées et de bas étage. Cependant Stanislas de Girardin déclare qu^elle ne connut le palefrenier John que plusieurs mois, M^"" de Yassy dit même, une année après la mort de son mari, et les curés d'Ermenonville et du Plessis lui donnèrent des certificats favorables*. Ces sortes de choses sont ordinairement d'une constatation difficile. Tout ce qu'on peut affirmer, et encore ce point n'est-il pas parfaitement

1. Strbckhisbn-Modltou, Œuvres et corresp. de J.-J. Rousseau, lulroduclion. — 2. Lettres de Thérèse à Panckoucke et à Fréron, 25 novembre 1778 et 18 février 1779. Année littéraire de 4779, t. II. — 3. Le Moissonneur, t. I, p. 21, article de QUBSNÉ. — 4. /Mires de ilf™« de Vassy, née de Girardin, à 3f "»•

de Staël; de Stanislas de Girardin à Musset-Pathay. — Certificats des deux curés en date du 16 juin 1789 et du 31 octobre 1790. Insérés au BecuHl des pièces relatives à la motion faite à l'Assemblée nationale au sujet de J.-J. Rousseau et de sa veuve.

Imprimerie nationale, 1791.

éclairé, c'est qu'elle s^amouracha d'un certain Irlandais, palefrenier du marquis de Girardin, nommé John. Nous ne savons si elle Tépousa; mais- il est plus probable que, pour garder le titre de veuve Rousseau, qu'elle n'aurait pas, dit Barrère, échangé contre une couronne, et surtout les profits attachés à ce titre, elle préféra vivre librement avec lui, mangeant tout l'argent qu'elle pouvait tirer de ses bienfaiteurs et se réduisant en fin de compte à la misère. Le maire du Plessis a donné des détails sur ce faux ménagea

Bachaumont toutefois ne parle pas de John, mais de Nicolas Montretout, avec qui il la marie en 1779 , et Grimm , un an plus tard, ne donne encore son mariage que comme simplement prochain'.

Les écarts de mœurs de Thérèse Le V^asseur n'empêchèrent pas Mirabeau de lui écrire une belle lettre, bien respectueuse', et l'Assemblée nationale de lui voter une rente de douze cents francs, plus tard portée à quinze cents *.

Morin a vu dans ces témoignages d'estime' et dans les divergences sur les faits que nous signalions tout à l'heure un moyen de laver Thérèse des reproches qui lui sont faits ^; mais il est bien possible

1. Article de Quesné, au 3foi<sùnneur. —2. Bachaumont, 27 novembre et 17 décembre 1779.

— 3. Corr. liU., octobre 1780.

— 4. Lettre de Mirabeau à M™»

veuve Rousseau, 12 mai 1790. — 5. Séances du 21 décembre 1790 et du 22 fructidor an II. — Leilre de remerciements de Thérèse à V Assemblée nationale^ 3 janvier 1791 ; {au Recueil des

pièces, etc.) Voir aussi, Protestation d*un député royaliste^ an^ cien ami de Rousseau, contre le décret; {Ami du roi, 31 janvier 1791.) D'après ce député Thérèse ne se faisait pas alors moins de 2.630 livres de revenu.

—6. G. MOiUN, Essai sur la vie el le caractère de J.-J. Rousseau, ch. vni. — GiNGUENÈ, Lettres sur les Confessions, p. 137.

que Mirabeau et TAssemblée nationale se soient peu renseignés. Thérèse signait veuve de J.-J. Rousseau, ce qui était à peu près vrai ; on honorait la mémoire de Rousseau dans sa veuve Ou dans celle qui se donnait comme telle, c'est là tout ce qu'on voulait. Le dernier acte que nous connaissions de Thérèse est un acte d'ingratitude. Elle s'est jetée, dit-elle, dans les bras du marquis de Girardin ; elle lui a remis tout l'argent comptant qui était dans la maison ; elle l'a laissé s'emparer des manuscrits, de l'herbier, de la musique ; elle a accepté en payement une rente viagère qui lui a été remboursée en assignats ; presque octogénaire elle n'a plus pour vivre qu'une rente viagère sur des particuliers de Genève, qui est dificilement payée, et les quinze cents francs, accordés par la Nation, qui ne le sont pas non plus bien exactement *. Mais ces accusations sont contredites par tous les historiens, aussi bien que par le bon sens. Comment admettre que le marquis de Girardin, riche et bien disposé comme il Tétait, n'ait pas même pay,é à Thérèse ce qu'il lui devait? Elle mourut au Plessis-Belleville, le 12 juillet 1801. Elle avait près de quatre-vingts ans.

Pendant les dix ou douze années qui suivirent «a mort, Rousseau eut le sort des grands écrivains qui ont remué beaucoup dMdées , qui ont fait école et ont le privilège de passionner Topinion. La pu-

Page 1