Lettre de Thérèse à Corancez, 27 prairial an VI
blication des six premiers livres des Confessions produisit une surexcitation momentanée; les écrits pour ou contre se multiplièrent. Nous ne mentionnons toutefois ce mouvement que pour mémoire, afin d'insister sur une autre glorification encore plus générale et plus puissante, et, dans tous les cas, d'un caractère plus officiel.
Arrive la période révolutionnaire : Alors Rousseau triomphe ; du fond de sa tombe, il inspire les résolutions et dirige les événements ; il est le véritable souverain de Tépoque. Mais évidemment les Français ne se trouvèrent pas, sans préparation, devenus, du jour au lendemain, les disciples de Rousseau. S'ils le furent en 1789, ils devaient Fêtre la veille; s'ils firent 1789 et ensuite 1793, ils y étaient préparés par quelque chose d'antérieur et ne firent que traduire dans les événements ce qu'ils avaient dans les idées. Ou peut voir dans les faits de la Révolution que Rousseau en fut le grand inspirateur ; il n'est pas difficile d'en conclure qu'il en fut à l'avance l'initiateur et le préparateur. « Jean- Jacques Rousseau, dit un écrivain très favorable à la Révolution, mourut en 1778, onze ans avant l'ouverture des États généraux. Il n'y avait pas, au côté gauche de la Constituante, un homme qui ne fût, à vrai dire, son disciple, et jamais philosophie n^obtint une exécution si complète de ses maximes. Cette influence a été généralement salutaire. Otez Jean-Jacques Rousseau du xvui® siècle ; n'y laissez que Montesquieu et Voltaire ; vous ne pourrez plus expliquer l'insurrection des esprits, leur ardeur à conquérir la liberté, leur enthousiasme, leur foi, les caractères, les vertus, les puissances, les grandeurs de notre Révolution, Condorcet, M""* Roland et la
Gironde, la tribune de la Convention *. » Ces paroles seraient confirmées au besoin par cent autres citations, prises dans n^'importe quel parti. C'est un fait peut-être unique dans Thistoire qu'une révolution longue, difficile et d'une influence décisive sur les destinées d'un grand peuple, entreprise et accomplie au nom et sous l'inspiration d'un homme mort depuis dix ou quinze ans. Il est bon de montrer par des exemples que tel fut en réalité l'un des caractères de la Révolution française.
Dès le principe, les mandats donnés par les électeurs à leurs représentants aux États généraux manifestent l'influence de Jean-Jacques Rousseau. Les Cahiers du Tiers État étaient, en effet, pénétrés de ses idées ; ceux même de la Noblessse et du Clergé n'étaient pas sans en porter la marque. Quant aux discours prononcés dans les assemblées, depuis la Constituante jusqu'au Directoire, leur enseignement sur ce point est absolument décisif. Qu'on les prenne tous, les uns après les autres, à quelque nuance d'ailleurs qu'appartienne l'orateur, pourvu que ce ne soit pas à la droite de la Constituante, et l'on en trouvera à peine quelques-uns qui ne se prévalent de l'autorité de Rousseau*. On ne lui reproche qu'une seule chose, c'est « dans ce temple, le plus superbe de l'architecture sociale... d'avoir oublié l'insurrection, le premier, le plus beau et le plus incontestable droit des peuples ou-
4. J.-J. Rousseau, par Lbr- MiNiBR. Article de la Bevi^ des Deux Mondes, 15 novem bre 1831 .
—2. On peut consulter à ce sujet : Mbrgibr, DeJ.-J.Bous^
seau considéi*é comme Vun des auteurs de la Révolutiorif 2 vol.
in-8, 1791 ; — La Harpb, Lycée.
Articles sur Rousseau, sur Montesquieu, sur la philoso-
tragés* . » « Oa a dit : Montesquieu c'est la Constituante, Rousseau c'est la Convention ; ce partage est injuste. Sauf quelques discours de Mounier et de Mirabeau, le Contrai social a inspiré toute la Constituante, témoin le serment du Jeu de Paume, la nuit du 4 août, la déclaration des droits, et ces choses sont contraires aux idées de Montesquieu *. » « La meilleure Constitution qui existe, disait-on dès 1791, est la française, parce qu'on y a mieux étudié qu'ailleurs les principes du Contrat sociaP. »
Qu'il s'agisse de grandes ou de petites questions, de constitutions ou de lois, de droit international ou de droit privé, de l'intérêt général ou de l'utilité des particuliers, du clergé ou des émigrés, de religion, de justice, d'enseignement, de subsistances, de guerre, de finances, Rousseau suffit à tout, remplit tout de l'autorité de son nom ; chacun sait que, s'il peut persuader qu'il est de l'avis de Rousseau, sa cause est gagnée auprès de la majorité. Que de fois, tant son autorité est grande, ses idées ont été revendiquées par les partis contraires, au bénéfice des opinions les plus opposées.
phie au xviri» siècle, etc. ; — NlSARD, Histoire de la HUérature française, t. IV. Article Rousseau; — Paul Janbt, Histoire de la philosophie morale et politique, t. Il ; — Barni, Histoire des idées morales et politiques au XYiu^ siècle, t. II. Leçons 27 à 31 ; — LÉON Gautier, Vingt nouveaux portraits; — Tainb, Les Origines de ta France contemporaine, et une foule d'autres ouvrages. Un seul partisan des idées nouvelles.
rOralorien Daunou, osa, à notre connaissance, n'être pas en tout de l'avis de Rousseau, et encore, avec quelle religieuse timidité il se permet de sl'înaler les taches de ce nouveau soleil : De la religion publique ou Béflexions sur un chapitre du Contrat social, par M. Daunou , de l'Oratoire ; Esprit des Journaux, 12 avril 1790. — 1. Mbrgier, sect. 2. —