Mbrgibr, sect. XI
renié ses fils, et eût protesté contre Tusage ou Tabus qu'on faisait de son nom et de ses idées, comme il désavoua du reste ses partisans dans les affaires de Genève, après les avoir poussés. Qui nous dit que ses fougueux disciples ne lui auraient pas alors appris à ses dépens qu'on ne lâche pas impunément la bète révolutionnaire? On a mis en problème la question de savoir s'il était possible d'obtenir sans violence les fruits de la révolution. Il est sûr que Rousseau eût répudié ces fruits, s'ils n'avaient pu être obtenus qu'à ce prix. Pour lui faire donc sa part équitable de responsabilité dans les événements de la révolution, il faut dire qu'il est directement responsable des principes et des résultats, mais qu'il ne l'est qu'indirectement des excès et des violences* 11 n'était pas fait pour la lutte, du moins pour la lutte dans la rue ou sur les champs de bataille. 11 lui manquait pour cela les deux qualités premières, le courage et la discipline, Représentez-vous donc Jean-Jacques, le sabre à la main, payant de sa personne dans une insurrection populaire! Aussi a-t-il toujours détesté le métier de soldat. Il he savait ni commander ni obéir ; il n'était fort que la plume à la main. C'est pour cela que, par orgueil, au moins autant que par goût, il a toujours recherché la solitude.
Nous venons de voir ce que Rousseau a fait pour la Révolution ; voyons maintenant ce que la Révolution a fait pour Rousseau.
Il y a peu de chose à dire de V Éloge de J.-J,
DE JEàN-JACQL'ES ROUSSEAU.
Rousseau, mis au coDcours par rAcadémie française en 1790. Il fut présenté beaucoup de mémoires, en général fort médiocres; plusieurs ont été publiés par les auteurs ; aucun ne fut couronné. D'Escherny avait doublé le prix, qui était primitivement de six cents francs, et avait concouru lui-même, mais il ne fut pas plus heureux que les autres *. Citons aussi une pièce de théâtre de Bouilly : /.-/. Rousseau à ses derniers moments, qui fut très goûtée dans le temps *.
Pendant que les littérateurs faisaient l'éloge de Rousseau, que les poètes le chantaient, que les auteurs dramatiques le plaçaient sur le théâtre, les sculpteurs gravaient son image sur les pierres de la Bastille*. La mode n'était pas encore venue de prodiguer les statues ; mais évidemment Jean-Jacques était un des premiers qui eût des titres à une exception. Deux simples, particuliers de Lusignan prirent l'initiative d'une souscription à un écu. Un des souscripteurs promit, pour le socle, les plus fortes pierres de la Bastille ; d'autres firent des
vers
Le 10 juillet, le buste de Rousseau ayant été porté en triomphe autour des ruines de la Bastille et dans les districts de Paris*, le lendemain, l'Assemblée na-
1. D'ESGHKRNY, De Rousseau et des philosophes du xviii» siècle, ch. XXYI» et Éloge de Rousseau.—BA^UEh-BftKUWEKT, Vie de J.-J. Rousseau, préface. — 2. 1791, in-8. Voir le Moniteur du 6 janvier 179!. — 3. Moniteur du 7 octobre 1791. Voir dans QuÉRARD, La France littéraire, la liste des Éloges,
pièces de vers, drames, comédies, composés à celte époque sur Jean-Jacques Rousseau,
— 4. PRUD'kOMMB, Révolutions de Patns. Lettre du 20 janvier 1790. — Ern. Hamel, Im. Statue de J.-J. Rousseau, 1868, in-12.
— 5. John Grand-Carterbt, p. 520.
LA VIE i!t les oeuvres
tionale vota unanimement la statue ^ Cependant, huit mois plus tard, rien n'était encore fait. Dans Tinter valle, Voltaire et Mirabeau avaient été transportés au Panthéon, et le portrait en relief de Rousseau y avait figuré avec honneur. On ne pouvait faire moins pour lui que pour les autres. Deux députations, l'une de citoyens et de gens de lettres de Paris, l'autre d'habitants de Montmorency, vinrent donc le 27 août à la barre, réclamer l'exécution de la statue et la translation au Panthéon du premier fondateur de la Constitution française. Ces demandes, on le pense bien, furent accueillies avec transport*. On s'arrangea même de façon à ne pas paraître rendre tardivement à Jean- Jacques Rousseau des honneurs qu'on avait déjà rendus à d'autres, mais à rétablir en sa faveur une priorité qui lui appartenait éminemment. Une seule difficulté pouvait arrêter, l'opposition de Girardin ; mais Girardin ne tiendrait-il pas à honneur de sacrifier ses préférences aux désirs de l'Assemblée? Et d'ailleurs, disaient quelques-uns, les restes de Rousseau sont la propriété de la nation, et non celle de Girardin'.
\. Moniteur du 11 juillet 1790.
Voir aussi Recueil des pièces relatives à la motion, etc. — Projet de discours et de motions de D'EyMAR,29 novembre 1790.— Discours et motions deBARRBRK, D^'EyMAR, etc., 21 décembre 1790. La Révolution, a dit M. Auguste Castellant, n'a décrété qu'une statue, une seule, celle de Jean-Jacques Rousseau. {Discours du centenaire de 4789.) — 2. Il fui question d'un concours; Houdon refusa
de concourir. Réflexions sur les concours en générai, et sur celui de la statue de J.-J. Rousseau en particulier, par HoUDON, sculpteur du Roi, in-8 de 13 p.
Cependant Houdon avait fait précédemment un buste de Rousseau, qui dut môme être placé dans la salle des séances. (Décret de PAsserablée nationale en date du 27 juin 1790.) — 3. Séance des 26 et 27 août 1791. (Au Moniteur du 30.)
Celui-ci refusa cependant. Il réussit même à faire agréer ses raisons par TAssemblée, mais non par le club des Jacobins 1. Or, comme dans ce beau temps de délations et de suspicions, il était dangereux de déplaire au club des Jacobins, Girardin jugea prudent de se soumettre. Il avait pour lui, il est vrai, des autorités considérables, Fauteur des révolutions de Paris* et, comme il dit, notre digne et malheureux ami Marat. Cependant, ajoute-t-il, il est le premier à désirer que ce dépôt sacré repose désormais sous la sauvegarde générale et les auspices de tout le peuple français. Il demande seulement, pour se conformer aux dernières volontés de Jean-Jacques, qu'il soit transféré dans les Champs-Elysées, dans une lie de la Seine plantée de peupliers, et que, pour prix du sacrifice que le sentiment de Tamitié fait volontiers à celui de la patrie, son disciple et vieil ami soit relevé de la tache originelle par un baptême républicain, sous le nom d'Emile, et autorisé à ne plus être désormais mentionné que sous ce nom dans les actes et registres publics*.
Malgré tout, Texécution de la statue continuait à subir des retards. On avait beau les dénoncera la tribune, en rendre responsables « un roi fourbe » (Louis XVI) et « un ministre hypocrite » (Rolland), tout était inutile. Il arriva même un jour que le buste de Rousseau ayant été mis en parallèle avec celui de
1. Prud'hOMMB, RévottUions de Paris, numéros du 27 août au 3 septembre et du 3 au 10 septembre 1791. — Lettre de Girardin lue à TAssemblée le dimanche 4 septembre 1791. — Moniteur du 22 septembre 1791.
— 2. Voir les numéros ci-des-
sus. — 3. Lettre de René Girar^ din à la Société des Jacobins.
Quartidi, 2» décade de brumaire an II. Au Moniteur du 3 du 2* mois de l^an II de la République (24 octobre 1793).
Girardin était membre du club des Jacobins.
Marat, ce dernier obtint la préférence *, En attendant, les législateurs faisaient placer dans la salle des séances les bustes de Rousseau et de Mirabeau, sculptés en relief sur des pierres de la Bastille ' ; ou bien ils s^amusaient à recevoir des bommages de statuettes y de portraits, de nouvelles éditions des œuvres du grand citoyen. Ils étaient surtout heureux quand on leur apportait ses manuscrits et ordonnaient des recherches pour s'en procurer le plus possible •.
Girardin, toujours empressé de plaire au gouvernement nouveau , n'avait pas manqué de se dessaisir en sa faveur de tous les manuscrits qu'il possédait. Il espérait que Dupeyrou ferait également hommage des siens à la Bibliothèque nationale de Paris. Mais Dupeyrou, qui était de Neuchâtel, préféra les donner à la bibliothèque de sa ville *. Ils y sont encore actuellement. Thérèse, de son côté, déposa solennellement sur le bureau de la Chambre le manuscrit des Confessions, Elle était rentrée en possession de ce trésor à la mort de Girardin, à qui, dit-elle, elle l'avait remis d'abord. Elle ne voulut pas, évidem-
1. Moniteur, octidi, 2® décade de brumaire an II. — 2. Moniteur des 7 et 8 octobre 179!.— 3. Moniteur du 15 avril 1791 ; dépôt de l'édition Poinijot, — 17 fructidor an II; manuscrit de la Nouvelle Héloïse ; — 24 vendémiaire an III ; demande de manuscrits à un éditeur habitant Neufchâtel; — brumaire au II. Dépôts divers ; — 2 nivôse an IV ; gravure ; — 16 et 18 pluviôse, 9 thermidor an IV ; édition Didot, etc. Vn peu plus tard, eu 1797, un libraire
crut honorer à la fois les noms de Rousseau et de Bonaparte, en dédiant au citoyen géuéralen chef de Pluvincible armée d'Italie une nouvelle édition du Contrat social de ri m mortel Rousseau. (Voir QuÈRARD, article Hou^seau.) — 4. Note sur les maniiscrils de J.'J. Rousseau remis au Comité d'instruction publique par le citoyen René Girardin père, s. d. Bibliothèque de la Chambre des députés.
ment, négliger un aussi bon moyen de se ménager les faveurs de la Convention. Le paquet ne devait i>tre ouvert qu'en 1801 ; mais au moyen de quelques distinctions plus ou moins subtiles, on ne fut pas embarrassé de Touvrir sur-le-champ. Du reste, les Confessions étant déjà publiées, le manuscrit perdait beaucoup de son prix ^
La petite ville de Montmorency ne craignit pas de prendre Tavance sur la capitale, et de faire ce que Paris lui-même tardait à exécuter. La maison que Jean-Jacques avait habitée à Montmorency était occupée par un de ses admirateurs, nommé Chérin. Grâce aux soins de celui-ci, et sous sa direction, un monument rustique fut élevé au citoyen de Genève, dans un vieux bois de châtaigniers, au milieu duquel il venait autrefois se jeter dans les bras de la nature.
La fête d'intuguration eut lieu le 25 septembre 1791. La garde nationale, le maire, la municipalité, des députations dejs électeurs de 1789, de la Société fraternelle, de la Société d'Histoire naturelle, de la Société des Amis de la Constitution formaient le cortège. Des hommes portaient une grosse pierre extraite des cachots de la Bastille et ayant en creux le portrait du dieu de la fête ; le buste était soutenu par des mères de famille entourées d'enfants ; des jeunes filles en robes blanches, avec ceintures tricolores, marchaient au son d'une musique guerrière. Parmi les assistants, on remarquait un parent de Rousseau, des membres de l'Assemblée nationale, des poètes, Fabre d'Églantine, Bernardin de Saint- Pierre, Ducis, le naturaliste Bosc.