‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 21 sur 158 · I. ÉmiU, 1. II. — Nouvelle Héloïse, 1. V, lettre · texte numérisé non relu

I. ÉmiU, 1. II. — Nouvelle Héloïse, 1. V, lettre

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tière le dur joug que la nature impose à rhoinme, le pesant joug de la nécessité, sous lequel il faut que tout être fini plie '. »

Qu'il vaudrait bien mieux qu'il sût que vous êtes père ; que Dieu ou (pour parler le langage de Rousseau) la nature vous a revêtu d'une autorité respectable, vous a doué d'une tendresse profonde, vous a donné la sagesse, a fait de vous sa providence et son soutien. Assurément les leçons de la nécessité et de Texpérience ont leur prix ; mais elles ne manquent à personne, pas plus à Thomme fait qu'à Tenfant. Père sage et prudent, vous ne priverez point votre fils de ce précieux appoint ; vous n'entreprendrez pas de lui frayer dans. la vie un chemin de roses et d'en enlever jusqu'aux plus petites pierres. Il est bon qu'il s'aguerrisse et apprenne à se tirer des épreuves et des difficultés de la vie. Mais vous ne lui refuserez pas non plus le secours de votre direction prévoyante, ferme et affectueuse. Qu'il compte avec la nécessité, parce qu'il le faut; mais aussi qu'il écoute les leçons de ses parents et de ses maîtres, parce que sa raison, son cœur et, au besoin, une autre espèce de nécessité l'y obligent. Mais, nous dira Rousseau, l'enfant n'at-il donc pas assez de sa faiblesse, qui l'enchaîne de tant de manières, sans ajouter à cet assujettL<;sement celui de nos caprices ^7 Eh! pourquoi des caprices? L'autorité s'exerce-t-èlle nécessairement par voie de caprices? Vraiment Rousseau se montre ici bien compatissant. Il ne l'est pas autant quand il soumet la tête altière de l'enfant au dur joug de la nature. Si encore il ne laissait à ce joug que ce qu'il est

i. Emile, l II. -2. Id.

impossible de lui enlever; mais comme si ce n'était pas assez de la nécessité vraie, il y ajoute une nécessité factice. « Il ne faut point se mêler, dit-il, d'élever un enfant, quand on ne sait pas le conduire où Ton veut par les seules lois du possible et de l'impossible. La sphère de Tun et de Tautre lui étant également inconnue, on Tétend, on la resserre autour de lui comme on veut. On Tenchalne, on le pousse, on le retient avec le seul lien de la nécessité, sans qu'il en murmure *. »

Voilà le maître, en dépit de ce que Rousseau en a pu dire, rentré en possession de l'autorité ; seulement il y rentre par une bien mauvaise porte. Qu'il prescrive^ qu'il défende, il ne sera pas embarrassé pour se faire obéir ; il peut faire tout ce qu'il veut au moyen de cette arme de la nécessité, que Rousseau met entre ses mains ; arme sûre, qui frappe sans qu'on sache d'où part le coup ; arme déloyale aussi, qui abuse de la simplicité de l'enfant, mais qui ne Tabusera pas toujours. Que l'enfant s'aperçoive qu'on le trompe, et ce moment ne peut tarder à arriver, et tout est perdu sans retour. Au lieu d'une autorité respectable, il ne verra plus devant^ lui qu'un vilain système de ruses et de finesses, "^ qu'il méprisera et qu'il mettra toute son application ' à déjouer. Rousseau vante, et avec raison, les leçons de l'exemple ; il en fait même quelque part la règle fondamentale de l'éducation ^ Il ne voit donc '^ pas que le premier exemple qu'il donne à son élève, j, c'est l'exemple du mensonge.

En toute cirôonstance, il se montre l'adversaire de l'autorité. Cette haine de toute supériorité, qui

i. Emile, 1. II. — 2. Lellre à Vahbé M,, 2 février illO.

n'est pas toujours franche, comme on vient de le voir, est une conséquence de son système. Du moment que rhomme est naturellement bon et que la société le déprave, et ce sont les premiers mots de Y Emile *, Tindividu sortant bon des mains de la nature, doit, autant que possible, rester isolé, et se garder avec ses semblables de rapports qui ne serviraient qu'à le pervertir. Il est dur de supprimer les rapports entre le père et le fils, entre le maître et rélève (il est vrai que Rousseau ne fait que les déguiser). Serait-il même téméraire de supposer que, s'il a déchargé le père des soins de l'éducation d'Emile, c'est pour sauver en partie l'odieux d'une altération par trop flagrante des rapports les plus naturels? Quoi qu'il en soit, il est curieux de voir la façon dont il pose, en face l'un de l'autre, le maître et l'élève, pourvus l'un et l'autre de leur liberté, en usant chacun de leur côté, sans se rien devoir ni se rien commander. Mais la partie n'est pas égale ; les forces ne sont pas les mêmes, et l'élève cédera nécessairement à la force*. Rousseau appelle cela l'éducation et trouve que c'est le triomphe du système ; nous croyons, nous, que c'en est la ruine. Là où il n'y a que des forces, sans relations morales de devoir et d'affection, il n'y aura que chocs durs et violents. Jean-Jacques a prétendu travailler au bonheur de Tenfant, surtout à son bonheur présent, que, pour rien au monde, il ne consentirait à sacrifier aux chances d'un avenir toujours incertain ; par le fait, il n'a travaillé qu'à son malheur présent et futur.

1. « Tout est bien, sortant des mains de l'auteur des choses, tout dégénère entre les .

mains de Tliomme. » Emile, 1. I, ligne !'•. - 2. Id., 1. II.

Et ce qu'il y a de' plus siugulier, c'est qu'à cette absence apparente de rapports, à cette indépendance, tantôt prétendue et tantôt réelle, se joignent le commerce le plus constant et rassujettissement le plus absolu. Il n'est pas trop pour l'élève d'avoir un maître pour lui seul, sans cesse occupé de lui, ne pensant qu'à lui, n'agissant que pour lui, combinant, nuit et jour, ses moyens et ses effets, apostant au besoin ses compères, leur distribuant leurs rôles; de sorte que cette éducation annoncée comme naturelle, négative et libérale, est en réalité très artificielle, très affirmative et très autoritaire. « Convenons, dit Julie, qu'avec toute la peine que j'aurais pu prendre, il fallait être aussi bien secondée, pour espérer de réussir, et que le succès de mes soins dépendait d'un concours de circonstances qui ne s'est peut-être jamais trouvé qu'ici*. »

Comme exemple de cette méthode artificielle, on peut citer la manière dont Rousseau enseigne ce que c'est que la propriété. L'idée de propriété est, d'après Rousseau, la première qu'il faut donner à l'enfant. Cependant, suivant une méthode pour le moins contestable, il prend la question par son côté le plus difficile et le plus obscur et commence par remonter à l'origine de la propriété. L'enfant aime les travaux champêtres ; il voit l'œuvre du jardinier ; il a le désir de l'imiter ; il s'empare d'un coin du jardin. Pourquoi pas? N'est-il pas vrai que « les fruits sont à tous, et la terre à personne 2. » Il y sème des fèves ; il les voit lever avec transport ; le maître partage sa joie, travaille avec lui ; tout est

I. Nouvelle Héloi'se, 1. V, | PInégalUé,2' phTlïe. lettre 3. — 2. Discours sur

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au mieux. Mais un jour, 6 douleur ! les fèves sont arrachées, la terre bouleversée. Qui lui a ainsi ravi son bien? C'est le jardinier. Et pour comble d'infortune, quand on va le trouver pour se plaindre, c'est ce dernier qui se plaint le plus haut. — Ce terrain est à moi, s'écrie-t-il, je Tavais cultivé ; j'y avais semé des melons, et vous les avez détruits pour mettre à la place vos misérables fèves. — De là, avec le jardinier, un dialogue convenu et arrangé à l'avance, sur le droit du premier occupant par le travail. Cette conversation n'est pas bien longue ; mais Rousseau a soin de prévenir qu'il n'en donne qu'un extrait, et que la notion qu'il renferme en deux pages, pourra bien être, dans la pratique, l'aflEaire de deux années*. Remarque peu encourageante pour les gens pressés. Mais il ne faut pas perdre de vue que « la règle la plus grande, la plus importante et la plus utile de toute éducation, ce n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre '. »

Avec la propriété, « nous voilà, dit Jean-Jacques, dans le monde moral ; voilà la porte ouverte au vice; avec les conventions et les devoirs, naissent la tromperie et le mensonge*. » Toujours, comme on le voit, cette timidité inexplicable chez un homme aussi audacieux d'ailleurs ; toujours ce désir de fermer la porte à la vérité et à la vertu , de peur que l'erreur et le vice n'entrent par la même occasion ; toujours ces réminiscences du Discours sur l'Inégalité, qui sont la mutilation de la plus noble moitié de l'homme. 11 faut pourtant se résigner à tenir compte du progrès. L'enfant grandit ; il a une idée ; mais une idée ne vient jamais seule.

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