Emile, 1. II
seau? Non ; j'ai honte de m'amuser à ces niaiseries dans un traité d'éducation*. » Ne pourrionsnous pas, nous aussi, avoir honte d'insister sur rinanité d'une pareille méthode? Que d'hommes ont un intérêt grave à savoir lire et écrire , et ne le sauront jamais faute de l'avoir appris dans leur jeunesse! Croit-on que des enfants seront plus énergiques, plus persévérants, mieux éclairés sur leurs intérêts ?
Avant de savoir ce que nous apprendrons à Emile, il est pour le moins aussi important de savoir ce que nous ne lui apprendrons pas. Nous ne lui avons pas appris à lire et à écrire ; mais on nous assure qu'il aura appris sans nous. 11 ne faut pas compter qu'il apprendra de même les autres choses , dont il ne sentira pas autant le besoin. Ainsi il n'apprendra pas les langues ; nous ne les lui enseignerons pas davantage ; car on doit les compter, au moins à cet âge, au nombre des inutilités de l'éducation ^ Encore moins lui ferons-nous étudier l'histoire ; elle n'est pas à sa portée ". Du reste et d'une façon générale, il n'y a pas d'étude qui convienne aux enfants, par la raison qu'ils ne peuvent apprendre que des mots ; or, il n'y a pas de science de mots. L'horreur de Jean-Jacques pour les mots ne connaît point de bornes. C'est donc, d'après lui, peine plus que perdue d'enseigner une langue à un enfant, s'il n'en pénètre les origines, le génie, les caractères distinctifs, — l'histoire, s'il ne saisit les rapports qui lient entre eux les événements, leurs causes morales ou autres, leurs* effets. En un mot, point d'enseigne-
1. ÉmiU, LU; — NouvelU | L IL — 3, Id. Héloïse, \. y, lettre 3. — 2. Emile,
ment élémentaire ; point de connaissance des langues , sans les principes généraux de la grammaire et du langage ; point d'histoire, sans la philosophie de rhistoire ; et ainsi du reste.
M L'intelligence humaine a ses bornes,... il y a donc un choix dans les choses qu'on doit enseigner... Des connaissances qui sont à notre portée , les unes sont fausses, les autres sont inutiles, les autres servent à nourrir Torgueil de celui qui les a. Le petit nombre de celles qui contribuent réellement à notre bien-être est seul digne des recherches d'un homme sage, et par conséquent d'un enfant qu'on veut rendre tel. D ne s'agit point de savoir ce qui est, mais seulement ce qui est utile.
« De ce petit nombre, il faut ôter encore ici les vérités qui demandent, pour être comprises, un entendement déjà tout formé ; celles qui supposent la connaissance des rapports de l'homme, qu'un enfant ne peut acquérir; celles qui, bien que vraies en elles-mêmes, disposent une àme inexpérimentée à penser faux sur d'autres sujets.
o Vous voilà réduits à un bien petit cercle , relativement à l'existence des choses ; mais que ce cercle forme encore une sphère immense pour la mesure de l'esprit d'un enfant! Ténèbres de l'entendement humain, quelle main téméraire osa soulever votre voile ? Que d'abîmes je vois creuser par vos vaines sciences autour de ce jeune infortuné! 0 toi qui vas le conduire dans ces périlleux sentiers, et tirer devant ses yeux le rideau sacré de la nature, tremble. Assure-toi premièrement de sa tête et de la tienne. Crains qu'elles ne tournent à l'un ou à l'autre, et peut-être à tous les deux. Crains l'attrait spécieux du mensonge et les vapeurs enivrantes
de Torgueil. Souviens-toi, souviens-toi sans cesse que rignorance n'a jamais fait de mal, que Terreur seule est funeste, et qu'on ne s'égare point parce qu'on ne sait pas, mais parce qu'on croit savoir*. »
Ces paroles servent en quelque sorte d'introduction aux études que va faire Emile. Et, comme conclusion, Rousseau, après avoir parcouru le cercle scientifique qu'il veut lui faire embrasser, revient sur les mêmes idées. Ce qu'il voudrait par-dessus tout, ce serait d'empêcher Emile d'user de son jugement. « Puisque toutes nos erreurs nous viennent de nos jugements , il est clair que , si nous n'avions jamais besoin de juger, nous n'aurions nul besoin d'apprendre ; nous ne serions jamais dans le cas de nous tromper ; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons l'être de notre savoir... Il est de la dernière évidence que les compagnies savantes de l'Europe ne sont que des écoles publiques de mensonges, et très sûrement, il y a plus d'erreurs dans l'Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons.
« Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen d'éviter l'erreur est l'ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais ; c'est la leçon de la nature, aussi bien que de la raison... Que m'importe? est le mot le plus familier à l'ignorant et le plus convenable au sage *. »
A voir ces recommandations et ces frayeurs, on pourrait croire qu'il est question de secrets terribles. Tranquillisons-nous; il s'agit simplement de