Emile, 1. lll. ~ 2. /rf
notions très élémentaires en géométrie^ en géograpliie, en physique, en histoire naturelle, et de connaissances plus complètes en technologie, toutes sciences de sensations, mais de sensations plus parfaites et, en quelque sorte, plus savantes que celles qui avaient frappé Emile jusqu'alors. Quanta savoir d'où il vient, où il va, pourquoi il est dans le monde et ce qu'il doit y faire , il n'a point à s'en occuper ; il est trop tôt. U est arrivé à douze ans sans avoir l'idée des relations sociales, sans savoir ce que c'est que conscience et devoir. Cet état est bon ; il faut s'appliquer à le prolonger le plus possible.
Cependant on a laissé l'enfant s'essayer, sans maître, à barbouiller des dessins d'après nature, à rendre, et même à composer une musique très simple ; on l'a excité à acquérir quelques notions de géométrie, mais sans raisonnement et au .moyen de ses simples observations personnelles * ; le temps est venu pour l'élève d'aller plus loin et de se préparer peu à peu à la connaissance des premières relations sociales. Les sens ont servi de guides jusque-là, on n'ira point en chercher d'autres ; l'expérience et les faits ont été les seuls maîtres, ils continueront à l'être ; la nécessité a été l'unique loi, elle sera encore la loi, mais elle ne sera plus l'unique ; on y joindra Tw/î/îW. Quelle utilité? L'utilité personnelle,
1. Ainsi, par une anomalie incBoyable, Rousseau, qui n^dmet pas le simple récit
des faits en histoire, recommande la géométrie sans raisonnement.
et même Futilité présente et sensible ; Emile n'en saurait concevoir d'autre. Et voilà un enfant qui, à douze ans, par un progrès que Rousseau ne peut considérer sans trembler, découvre enfin ce que c'est que son utilité personnelle et apprend Tart d'être égoïste. A quoi était-il donc réduit auparavant, sinon à une sorte d'instinct bestial? Et à quatorze ans, n'aimant personne, n'obéissant à personne, ne songeant pas s'il a un père, une mère, des camarades, se confinant dans son utilité égoïste, a il se considère sans égard aux autres, et trouve bon que les autres ne pensent point à lui. Il n'exige rien de personne et ne croit rien devoir à personne. Il est se vil dans la société humaine ; il ne compte que sur lui seul*. » Quand nous disions que Rousseau ne sait former qu'un animal ou un sauvage !
Cette notion de l'utile donne une grande prise de plus pour gouverner l'élève. Cet instrument sera d'autant plus puissant que, suivant un artifice familier à Rousseau, le maître mettant à profit l'inexpérience de l'enfant et sa propre expérience, s'aiTangera de façon à disposer de l'utile à son gré ^. A quoi cela est-il bon ? Voilà désormais le mot sacré, voilà la règle qui dirigera dans le choix des études.
Afin de rester fidèle à la loi qui prescrit de ne rien imposer à l'élève, il faudra, la curiosité aidant, lui faire goûter l'utilité de chaque science cju'on désirera qu'il cultive. S'agit-il de la géométrie, par exemple, on fera en sorte qu'il ait besoin de trouver un carré égal à un rectangle donné, le jour où l'on
i.Émile, liv. III. -2. Id.
voudra lui faire chercher une moyenne proportionnelle entre deux lignes *. Ces artifices ne seront pas toujours faciles; mais l'embarras sera encore plus grand, quand il sera question d'étudier l'astronomie ou la géographie, sans globes, sans cartes, sans instruments ; la géographie sur le terrain ; Tastronomie sur une montagne, par une belle nuit d'été, ou au moment du lever et du coucher du soleil. Ce sera le cas de faire appel à la curiosité; mais on ne renoncera pas pour cela au motif de Tutilité. A quoi cela sert-il de savoir s'orienter, par exemple, demandera un jour Emile à son précepteur? et il faudra lui donner la réponse par expérience , le seul moyen de démonstration qui soit à son usage. Le lendemain, on fait une promenade dans la forêt de Montmorency ; on s'égare; Emile est las; il a faim, il pleure; comment faire? On a sa montre, on se rend compte de la situation du soleil ; on sait que Montmorency est au sud de la forêt; on s'oriente, on se retrouve ; on reconnaît que l'astronomie £st bonne à quelque chose.
Jean-Jacques aime à multiplier ces exemples. Ainsi la leçon de physique se prendra à la foire, avec le concours d'un bateleur complaisant, qui donnera d'excellents conseils à Emile. Mais ces artifices , tout ingénieux qu'ils soient, ne nous séduisent point. Ils n'abuseront pas longtemps Emile, et, d'ailleurs, combien faudrait-il de siècles en allant de ce train, '' avec cette méthode à bâtons rompus et cette condi- ^ tion de se réduire à la science attrayante, pour faire une éducation complète ? Rousseau Ta peut-être v>