‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 25 sur 158 · Emile, 1. m · texte numérisé non relu

Emile, 1. m

compris; car désormais il ne veut plus qu'on perde de temps et trouve au contraire qu'on ne saurait trop se hâter*.

Sans renier ce qu'il a dit ailleurs, il veut bien constater que la société est nécessaire, par cela seul qu'elle existe. La terre étant ce que les hommes l'ont faite, celui qui prétendrait se regarder comme isolé, serait nécessairement misérable et n'aurait pas même les moyens de vivre. Pour initier Emile aux relations sociales, sans quitter le domaine des sens, on s'adressera avec fruit aux arts mécaniques. En voyant que le maçon ne bâtit pas pour lui seul, que l'habitant de la ville est obligé de demander sa subsistance à Fagriculteur, Emile commencera à comprendre la dépendance des hommes entre eux; le commerce lui fera encore mieux sentir les règles et les conventions qui président aux échanges ; mais il aura d'autres motifs de fréquenter les ateliers, c'est l'utilité qu'il en pourra retirer. Il n'entrera pas dans la boutique d'un artisan sans s'informer de tout, sans se rendre compte de tout, et même sans mettre la main à l'œuvre ; et comme il n'y a point de meilleur précepte que l'exemple, le précepteur tiendra à se mettre au travail avec lui .

Bien plus, Emile devra posséder à fond un métier, s'y rendre habile, l'exercer souvent, non pas en amateur, pendant quelques heures, mais en ouvrier, sous un patron le payant à la journée. Cette idée que tout homme doit apprendre un métier est une de celles sur lesquelles Rousseau revient le plus souvent. Il y consacre de longues pages ; il prouve sa thèse ; il répond aux objections ^. S'il se bornait à préconiser

1. Kmile, 1. III. — 2. /rf., \ A/™* Guyenet, 1765, etc. I. III, et passim. — Lettre à

DE JEAN-iQU15S ROUSSEAU.

le travail, on ne pourrait qu'applaudir à ses efforts. S'il se contentait de dire : « Travailler est un devoir indispensable à Thomme social. Riche ou pauvre, puissant ou faible, tout citoyen oisif est un fripon; » on pourrait encore, malgré leur dureté, souscrire à ces paroles. Mais ce qu'il veut, ce n'est pas un travail quelconque, c'est « un métier, un art purement mécanique. » Pourquoi donc exige-t-il qu'on se rende utile à la société de telle v façon plutôt que de telle autre? On en peut indiquer plusieurs motifs. En premier lieu, ses idées égali-7 taires ont influé sur sa pensée. Il était content de passer le niveau populaire sur la tête des princes et v des marquis ; Toutil du manœuvre lui a paru propre y/ à remplir cet office. L'importance qu'il donnait aux sensations, aux exercices corporels, à l'habileté de la main ont contribué aussi à le déterminer. Enfin, il a encore obéi à d'autres considérations. Celle qui touche aux vicissitudes de la fortune ressemble presque à une prophétie et montre avec quelle netteté on prévoyait déjà, non seulement la Révolution, mais jusqu'à ses conséquences extrêmes ^ « Vous vous fiez à Tordre actuel de la société, sans songer que cet ordi'e est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il vous est impossible de prévoir ou de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet ; les coups du sort sont-ils si rares

J. Elle rétait du reste par bien d'autres que par Rousseau. Voir F. Rocquain , L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution. 1 vol. in-8, p. 240 et suivantes. Tout le monde

connaît les étrangres prédictions de Cazotte. On peut citer aussi les révélations encore plus étranges du livre qui a pour titre : Bêve s'il en fut jamais, etc.

que VOUS puissiez compter d'en être exempt? Nous approchons de Tétat de crise et du siècle des révolutions ; qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors*? » Et comme conclusion, Emile apprend Tétat de menuisier.

La faveur que Rousseau accorde à la sensation, à l'exclusion des autres facultés, Ta encore guidé dans le choix du seul livre qu'il consente à mettre entre les mains d'Emile : ce livre, c'est Robinson^, Ne veut-il pas en effet faire de son Emile une sorte de Robinson. Et Robinson, seul dans son ile, obligé de se suffire à lui-même, d'observer, d'expérimenter, de borner sa vie et sa science à ce qui est utile, ayant à compter à chaque instant avec la nécessité, n'est-il pas un excellent modèle à proposer à Emile?

Emile arrive à quinze ans ; il sort de l'enfance au temps prescrit par la nature; mais ce moment de crise exerce sur le reste de la vie une longue influence. « Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse révolution s'annonce par le murmure des passions naissantes... Ulysse, ô sage Ulysse, prends garde à toi; les outres que tu fermais avec tant de soin sont ouvertes ; les vents sont déjà déchaînés. Ne quitte plus un moment le gouvernail ou tout est perdu... Jusqu'ici nos soins n'ont été que des jeux d'enfant; ils ne prennent qu'à présent une vériUible importance^. » Les passions, les relations so-

Page 1