Emile, 1. IV
78 iA VIE ET LES OEUVRES
elle n'en est pas moins une des plus justes et des plus salutaires du livre. La méthode expectante et négative de Tauteur le servait bien d'ailleurs dans cette circonstance, et c'était le cas de l'employer. Tant qu'une passion, quelque direction qu'on lui donne , quelque tempérament qu'on lui applique , n'a aucun moyen de s'exercer légitimement et utilement, il est évident qu'elle est prématurée. Or, il est à remarquer que, par une infirmité originelle de notre espèce, l'éveil des sens ayant lieu bien avant le temps où ils peuvent avoir un usage conforme aux vues de la nature, il est par conséquent à propos de le retarder le plus possible.
Nous ne savons si, comme l'assure Rousseau, les instructions de la nature sont tardives et lentes ; mais on peut affirmer avec lui que nos mœurs corrompues et notre civilisation, comme il dit, produisent à cet égard une précocité désastreuse. Il a, à ce sujet, de belles considérations. Ses portraits du jeune homme adonné au libertinage et de celui qui a été élevé dans la simplicité et l'innocence méritent d'être conservés. « J'ai toujours vu, dit-il, que les jeunes gens corrompus de bonne heure et livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels... Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses... Oui, je le maintiens, et je ne crains point d'être démenti par l'expérience, un enfant qui n'est pas mal né et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence est, à cet âge, le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes K »