Emile, 1. IV
Afin de maintenir le jeune homme dans cette simplicité si désirable, Rousseau a imaginé de tem7 pérer les passions déréglées par des passions généreuses et bien ordonnées; car il ne conserve pas toujours au mot de passion le sens restreint qu'il lui donne habituellement. Le premier dérivatif qu'il propose est Tamitié. L'amitié, dit-il, se développe avant Tamour; le sage précepteur n'a qu'à favoriser cette disposition pour prolonger l'innocence du jeune homme. Nous ne contredirons point Rousseau à cet égard; nous nous étonnerons toutefois qu'il ait mis quinze ou seize ans à s'apercevoir que son élève est capable de sentiments affectueux. Du moment donc que vous aurez gagné le cœur de votre élève, voyezvous, dit-il, quel nouvel empire vous allez acquérir sur lui? Du reste, les autres passions vous donneront également des prises sur son cœur. « Tant qu'il n'aimait rien, il ne dépendait que de lui-même et de ses besoins; sitôt qu'il aime, il dépend de ses attachements ^ »
De l'amitié à une bienveillance plus générale, il n'y a qu'un pas. Dirigez la sensibilité du jeune homme vers les nobles sentiments; tournez son caractère vers la bienfaisance , la bonté, l'humanité; cela vaudra mieux que de le lancer dans les plaisirs du monde, dont il ne peut encore apprécier la vanité et les dangers. Choisissez avec soin ses sociétés, son entourage, ses occupations, ses plaisirs. Défiez-vous des livres, des gouvernantes, des laquais. Que les spectacles que vous lui ménagerez le modèrent et le retiennent plutôt que de l'exciter. Mettez un frein à son imagination; appliquez-vous