‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 3 sur 158 · Emile, 1. L — 6. Contrat social, 1. I, ch. viii · texte numérisé non relu

Emile, 1. L — 6. Contrat social, 1. I, ch. viii

mande à rhomme, c'est Thomme qui commande à la justice.

Le contrat ne saurait donc être la |base première de Tordre social, puisqu'il y en a, dans tous les cas, une autre avant lui, la justice : si le contrat est injuste, il ne peut obliger. Mais dans ces conditions mêmes, et sous Tautorité de la justice, peut-il seulement prétendre à être le fondement de Tordre social? En fait, il est impossible de Tétablir. Si Rousseau avait pu citer un seul exemple à Tappui de sa thèse, il l'aurait plus avancée en deux lignes qu'il ne Ta fait par ses longues considérations. S'il ne Ta pas fait, il est permis d'en inférer qu'il ne Ta pas pu. D'autres, il est vrai, ont voulu le tenter à sa place ; mais ils n'y sont parvenus qu'en dénaturant l'idée du maître dans son fond et dans ses conditions*. Si loin qu'on remonte dans la nuit des temps, toujours on y voit les sociétés établies et en exercice. Les temps préhistoriques eux-mêmes, si pauvres en faits, nous en montrent au moins un, la réunion des hommes en société. Quant à la naissance même des sociétés, nul ne peut se vanter d'y avoir assisté ; Thistoire est muette à cet égard ; ce qui prouve que la société remonte plus haut et plus loin que Thistoire. Des sociétés ont été détruites ; leurs débris ont formé des sociétés plus petites, ou ont été se perdre dans des sociétés déjà existantes ; mais on ne parle pas de sociétés se créant de toutes pièces par im acte libre de la volonté de leurs membres. La légende ou Thistoire citent à la vérité des établissements de sociétés : Nemrod, Orphée, les cités

1. BaUNI, Histoire des idées | siècle, 21^ leçon, morales et poliliques au xvili*

grecques, Romulus, Mahomet; on a voulu y joindre les États-Unis d'Amérique, la France de 89, la Confédération helvétique. Ces exemples ne sont pas tous authentiques, et aucun n'est concluant. Ils supposent des sociétés déjà existantes, la plupart se personnifient dans un chef, aucune ne renferme le contrat; aucune surtout ne remplit la condition d'unanimité que Rousseau juge nécessaire.

C^ar ce contrat, dont on ne peut apporter un exemple, Rousseau commence par y mettre cette condition impossible, l'unanimité.

Que dix ou vingt personnes se réunissent en une volonté commune, sur des intérêts graves et personnels, c'est déjà chose assez rare. Mais qu'une réunion nombreuse, un peuple tout entier, quelque petit qu'on le suppose, se mette d'accord, sans qu'une dissidence se produise ; il faudrait, pour le croire, n*avoir aucune expérience des assemblées. Voyons comment les choses se passent dans nos chambres des députés et dans nos sénats, dans nos assemblées électorales et. dans nos clubs. Où trouver un candidat accepté de tout le monde, une loi qui réunisse tous les suffrages ? Et ce qu'on ne voit point dans une commune ou dans un canton, entre hommes soumis à la môme éducation et aux mêmes habitudes, accoutumés à vivre sous le même régime et sous les mêmes lois , parvenus à un degré relativement élevé de connaissances, on voudrait le voir se produire spontanément, entre gens grossiers, primitifs, habitués à vivre sans règle et sans frein, ignorants des lois de la moralité et de la justice, appelés, ou plutôt venus sans appel de qui que ce soit, pour se prononcer sur un état dont ils ont à peine l'idée, mais qui doit, en tout cas, boule-

verser leurs habitudes, gêner leur liberté, contrarier leurs penchants ! Le danger commun a pu les réunir, dit Rousseau ; mais, sans remarquer ce que ce moyen a de violent et, en quelque sorte, de forcé, n'est-il pas à craindre que, le danger une fois passé, la division ne se mette au sein de cette société d'un jour? Car, il ne faut pas l'oublier, le contrat est essentiellement révocable, et rien ne m'oblige à vouloir aujourd'hui ce que je voulais hier ; rien suii-out ne m'autorise à engager la volonté de mes enfants*.

Rousseau, dans ses Lettres de la Montagne^, se défend énergiquement contre la pensée d'attaquer les gouvernements ; mais n'a-t-il pas dit que le contrat est la base unique et nécessaire de tout ordre social, « l'acte par lequel un peuple est un peuple ; » que sans lui « il n'y a ni bien public, ni corps po-» btique ' ; » que « tout homme étant né libre et maître de lui-môme, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu *; » qu» « la loi concernant la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention^? » D'un autre côté, ne savons-nous pas que ce contrat n'a jamais été constaté, n'a jamais existé et n'existera jamais; que cette unanimité est une chimère? Les conséquences maintenant sont faciles à tirer : point de contrat, donc point d'ordre social, point de corps politique, point de lien, point de patrie, point de lois, point de gouvernement, point de magistrature, point de police, point d'armée, point de commerce, pas même de moralité ni de justice ; rien , absolu-

1. Contrat social, \.\^c)l. Vf. | sociai, 1. VI, ch.v. — 4. 7d.,l. IV, — 2. Lettre VI. — 3. Contrai \ ch. ii. — T). Id.y ch. v.

ment rien que des individus en droit de reprendre, si bon leur semble, leur indépendance de nature et leur isolement de sauvages; pouvant se tuer, se voler, se traiter en amis ou en ennemis selon leur intérêt du moment. Acceptez Tidée du contrat, et pas un gouvernement ne reste debout. Non seulement pas un ne peut établir son droit; mais il n'en est pas un qui ne soit convaincu d'être illégitime et sans droit. II aura peut-être la force ; mais, comme le dit très bien Rousseau , la force ne constitue pas le droit, et n'attend, pour être détruite, qu'une force égale et contraire *. « Le Genre humain avait perdu ses titres, a dit un auteur, Jean-Jacques les a retrouvés * ; » tout au plus aurait-il constaté qu'ils étaient définitivement perdus, et qu'on ne les retrouvera jamais.

Heureusement rien n'oblige à recourir à cette idée de contrat. Quelle imprudence de donner à la société un fondement si précaire, de la soumettre au flux et au reflux continuel de l'opinion , de la livrer à la merci d'un vote ! Rousseau n'admet même pas que la société vienne de la nature ; parole grave dans la bouche de l'apôtre de la nature ; à moins qu'elle ne soit une nouvelle épigramme à l'adresse de la société. Mais nous croyons plutôt qu'ici il ne s'entendait pas lui-même. On doit remarquer en effet, qu'il donne comme raisons déterminantes du contrat, le besoin, l'intérêt % principes que l'on peut trouver mesquins et impuissants à engendrer le droit, mais qui n'en sont pas moins naturels. Du reste il n'est pas besoin de fixer la date de l'établissement de la

1. Contrat social, 1. I,ch. m. 1 du Contrat social. —3. Contrai - 2, Brizard, Avertissement | social, 1. I, ch. ii.

société pour décider qu'elle est naturelle. Partout où il y a des hommes, ils vivent en société, quelle meilleure preuve qu'ils sont faits pour la société ; que la société est un produit spontané de leur nature et Texpression môme de leurs facultés ?

Nous avons insisté longuement sur ce mot de contrat social^ parce qu'il est la clé du système. « Si on passe à Rousseau son titre, a dit un auteur, on risque d'être obligé de lui passer le restée » Nous ne voudrions lui passer ni son titre ni le reste.

Car si l'idée de contrat social est une idée absurde, les termes n'en sont pas plus acceptables. Rousseau ne propose qu'un article, mais cet article unique ne peut que faire reculer tout ami de la liberté. « Ces clauses, dit-il, se réduisent toutes à une seule, savoir, l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté... Clause tellement déterminée par la nature de l'acte que la moindre modification le rendrait vain et de nul effet. » Et voilà ce que Jean-Jacques appelle « une forme d'association qui défend et protège de toute la force commune la personne et tous les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéit pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant^. »

Ainsi, pour être libre, je commence par aliéner totalement et sans réserve tous mes droits ; « car s'il m'en restait quelqu'un, je serais en quelque point mon propre juge... l'état de nature subsisterait. » Il est vrai que « chacun se donnant à tous, ne se donne à personne ; et comme il n'y a pas un asso-

i. TOROMBBRT, Principes de I social, 1. I, ch. vi et IX. droit politique, — 2. Contrat \

cié sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a*. » Autrement dit, j'aliène ma Jiberté mais j'acquiers un droit infiniment petit sur la liberté de chacun de mes concitoyens, et ces infiniment petits, additionnés ensemble, forment un total équivalent à ce que j'ai cédé.

Rousseau suppose ici bien gratuitement que la liberté est une monnaie courante et sans effigie, une sorte de fonds commun où chacun peut indiJQféremment puiser sa part. Mais la liberté est au contraire ce qu'il y a de plus personnel et de plus spécial à chaque individu. Elle l'est au point de constituer presque la personne humaine. La liberté en général n'existe pas ; c'est la mienne, c'est la vôtre, c'est toujours celle de quelqu'un. Chacun naturellement tient à la sienne ; je tiens à la mienne comme vous tenez à la vôtre ; mais nous ne pouvons pas plus les échanger que nous ne pouvons échanger notre œil ou notre bras. Je puis attaquer votre liberté, je puis la détruire dans ses manifestations extérieures, je ne puis me l'approprier; elle tient tellement à la personne qu'elle s'évanouit plutôt que de se laisser prendre par un autre. Comme Rousseau le dit luimême, « le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté \ » Prenons, par exemple, la liberté de la presse ; je puis vous empêcher d'écrire votre pensée; mais si, à la place, j'écris soit la mienne , soit même la vôtre , ce n'est pas votre liberté que j'emploie, pas plus que ce n'est votre action que je fais. Que m'importe donc la liberté du

1. Contrat social, 1. I, ch. vi et IX. — 2. /d., 1. II, ch. i.

voisin, que Rousseau met si généreusement à ma disposition? Est-ce que j'en ai besoin? Est-ce que j'en puis user? Qu'il me laisse la mienne; c'est celle-là qu'il me faut, et non une autre. Ce que je vois de plus clair, c'est qu'il m'enlève ma liberté, sans rien me donner à la place; que, pour me consoler, il enlève aussi celle des autres, et qu'ainsi il réunit tout le monde dans une commune et mutuelle servitude. Rousseau en convient quand il dit : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers... qu'est-ce qui peut rendre ce changement légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question \ » Tel est en effet l'objet de son livre. Cette entrée en matière est peu engageante. Il aurait mieux fait d'indiquer les moyens de rompre les fers de l'humanité, si tant est qu'elle en soit toute chargée, que de composer le code de la servitude.

L'erreur de Rousseau et de ceux qui l'ont suivi ,, c'est que, presque toujours, ils ont confondu deux choses ab3olument différentes, la liberté et l'égalité. Que Rousseau ait été l'apùtre de l'égalité, de l'égalité sociale comme de l'égalité politique , c'est un

point (nous ne disons pas c'est un mérite) qu'on ne peut lui contester. Ajoutons aussi que c'est le secret de son succès auprès des masses, dont il nourrissait amsi 1 envie et exaltait les passions. Mais qu'il ait également défendu la liberté, il faudrait être bien aveugle pour le croire. *

11 est à supposer que ce contrat, si laborieusement préparé , devra au moins être bien solide. Hélas ! rien de plus fragile au contraire. Une viola-

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