‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 4 sur 158 · Conlral social, 1. I, ch. I · texte numérisé non relu

Conlral social, 1. I, ch. I

tion, une seule violation du pacte, et chacun rentre dans ses premiers droits et reprend sa liberté naturelle*. Or, on sait ce que c'est que la liberté naturelle ; c'est la table complètement rase, c'est la sauvagerie, du moins d'après Rousseau ; c'est Tanarchie ; c'est Tabsence de toute loi, de toute police et de toute justice. Et que faut-il donc pour violer le contrat ? Peu de chose , quoique Rousseau ne s'en explique pas formellement. Que le Prince n'administre pas l'État selon les lois ; que le Gouvernement usurpe le pouvoir souverain ; que les membres du gouvernement exercent séparément le pouvoir qu'ils ne doivent exercer qu'en commun^; que le peuple soit empêché de s'assembler * ; qu'il cesse d'avoir des assemblées périodiques* de manière à ne plus ratifier les lois en personne*; qu'un certain nombre de citoyens se fatiguent du contrat et se mettent en tète de le révoquer*, et tout est à refaire. Si donc on ne peut être certain que le contrat, qui donne la vie à l'État, ait jamais existé, on peut être sûr que le coup qui lui donnera la mort lui sera porté tôt ou tard; car, c'est Rousseau qui le dit, tout État a de la pente à dégénérer et est destiné à périra Cependant la société, déliée de toutes les lois qui la rattachent à la famille, à la patrie , n'en conservera pas moins les habitudes qui lui rendent ces choses nécessaires. Croit-on alors que le contrat, une fois rompu, sera facile à renouer ; que l'unanimité des suffrages sera moins difficile à réunir quand le nombre des contractants sera plus grand,

1. Contrat social, 1. I, ch. VI. 1 5. Id., ch. XV. ~ 6. /d., 1. IV, 2. — /d., 1. III, ch. X. — 3. Id., ch. n. — 7. /rf., 1. III, ch. x et ch. xn. — 4. Id., ch. XIII. — | xi.

leurs intérêts plus compliqués, leurs intrigues plus habiles, leurs passions plus ardentes? Ainsi ils se trouveront placés dans une situation contradictoire; sans société et cependant ayant besoin de la société, soupirant après un état à la fois nécessaire et impossible.

ni

« Si on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essence, on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants : chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout*. » La volonté générale est, sans contredit, le nœud et le point saillant du système de Rousseau. L'opinion que la société est fondée sur des conventions était commune au xvni° siècle ; le mot, sinon Tidée de volonté générale, appartient plus spécialement à Rousseau. Il en a déjà parlé dans son Discours sur l'Économie politique^ ; il y revient longuement dans le Cojitrat social. Pas assez cependant pour faire connaître d'une façon précise sa pensée. Faute de mieux, on a imaginé que la volonté générale n'est autre chose que la souveraineté du peuple. Quoique l'interprétation soit douteuse, on peut la regarder comme approchant notablement de la vérité. « La souveraineté, dit Rousseau, n'est que rexercice de la volonté générale ^ »

Dans le manuscrit de Genève, il en avait donné

1. Contrat social, 1. I, ch. VI. I 3. Contrat social, 1. II, ch. i. — 2. Voir ci-dessus, ch. xii.— |

une antre définition. « C/est, dit-il, dans chaque individu, un acte pur de Tentendement qui raisonne dans le silence des passions, sur ce que riioinme peut exiger de son semblable, et sur ce que son semblable peut exiger de lui *. » Cette manière d'entendre la volonté générale est assurément fort belle. Elle revient du reste à la vieille maxime : « Faites à autrui ce que vous voudriez raisonnablement qu'il fit pour vous ; ne lui faites pas ce que vous ne voudriez pas qu'il vous fil. » Ou plus simplement : « Aimez votre prochain comme vous-même. » Toute constitution, toute législation a le devoir, et sans doute aussi la prétention de s'inspirer de cette règle, qui est la loi suprême de l'équité et de la charité universelle. Rousseau ne s'y est pourtant pas arrêté, puisqu'il ne Ta pas conservée dans son Contrat social. Peut-être a-t-il pensé que cette sorte d'appel à la conscience de chacun n'avait pas sa place dans un traité de législation et risquerait trop de n'être pas entendu. Les constitutions humaines, tout extérieures, imposent des préceptes et formulent des articles de code ; mais seuls, le philosophe, et mieux encore Dieu ou celui qui parle au nom de Dieu, peuvent s'adresser à la conscience.

D'après cette définition, la conscience raisonnable et bien éclairée serait investie des droits et des prérogatives de la souveraineté, non seulement dans l'individu, mais dans TÉtat. Mais où aller chercher la conscience générale, et n'arriverait-on pas ainsi à

1 . Manuscrit, p. 6: Bertrand, p. 11. Voir aussi toutefois la page 67 du manuscrit, qui ne

semble qu'à moitié conforme à l'explication que nous venons de donner.

avoir dans TÉtat autant de souverains que d'individus? Avec son esprit absolu, il ne faut pas espérer de moyens ternies : qui dit ^souverain, dit supérieur à tout, et nous savons que chacun a remis son corps et ses biens, et même son àme entre les mains de tous. Ainsi, il ne reste plus de place pour l'individu; la volonté générale absorbe tout; elle est l'arbitre suprême du droit et de la puissance, le dernier mot de la raison ; elle peut tout exiger ; il est interdit de lui refuser quoi que ce soit. Sans répéter ce que nous avpns dit du danger de fonder le droit sur un fait, remarquons l'élément nouveau que Jean-Jacques introduit dans son système. Dans le principe, il avait surtout été question d'utilité ou d'intérêt individuel; nul ne pouvant aliéner sa liberté que pour son utilité*. La volonté générale n'est plus l'intérêt; elle n'en est pas davantage l'expression nécessaire : ma volonté peut être l'expression de mon devoir, aussi bien que de mon intérêt. Rousseau voudrait bien rattacher la volonté générale à l'intérêt, même privé ; il nous dira que chacun se donnant tout entier à tous, reçoit l'équivalent de ce qu'il donne; qu'il fait donc un simple échange et non une aliénation ; mais à qui fera-t-il croire qu'en me dépouillant de ma personne et de toute ma puissance, il me laissera aussi entier qu'auparavant? « Tous, dit-il, veulent constamment le bonheur de chacun, parce qu'il n'y a personne qui ne s'approprie ce mot chacun^, » Voilà de ces phrases qu'on peut mettre dans une idylle ; dans un livre savant, et surtout dans le domaine de la vie réelle, elles sont ridicules. Que Jean- Jacques se rappelle donc ce qu'il a dit jadis, ce qu'il

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