‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 30 sur 158 · Emile, 1. IV · texte numérisé non relu

Emile, 1. IV

talité? Ces impressions, encore neuves, seront-elles de force à résister à Teflfort de la passion? Le sentiment est, de sa nature, variable et capricieux; ne le sera-t-il pas doublement quand la passion lui aura enlevé sa loi et sa règle?

Attendez, Rousseau a aussi sa règle de générosité, d'amour du prochain, de bienfaisance; cette règle, c'est Tamour de soi. « La source de nos passions, Torigine et le principe de toutes les autres, la seule qui nait avec Thomme et ne le quitte jamais tant qu'il vit, est Tamour de soi :, passion primitive, innée, antérieure à toute autre, et dont toutes les autres ne sont, en un sens, que des modifications... L'amour de soi-même est toujours bon, toujours . conforme à Tordre... Il faut que nous nous aimions pour nous conserver; il faut que nous nous aimions plus que toute chose ; et, par une suite immédiate du même sentiment, nous aimions ce qui nous conserve... C'est la faiblesse de rhomme qui le rend sociable ; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l'humanité... Quand la force d'une àme expansive m'identifie avec mon semblable et que je me sens, pour ainsi dire, vivre en lui, c'est pour ne pas souffrir que je ne veux pas qu'il souffre; je m'intéresse à lui pour Tamour de moi, et la raison du précepte est dans la nature elle-même, qui m'inspire le désir de mon bien-être, en quelque lieu que je me sente exister. D'où je conclus qu'il. n'est pas vrai que les préceptes de la loi naturelle soient fondés sur la raison seule; ils ont une base plus solide et plus sûre. L'amour des hommes, dérivé de Faniour de soi, est le prin-

cipe de la justice humaine *. » Ces paroles montrent à nu le système de Rousseau ; système égoïste, qui, à moins d'admettre Fidentité des contraires, ne fera jamais de héros. Si je ne me crois obligé à n'aimer mon semblable et à lui faire du bien qu'autant que cela m'est avantageux, je ne Taimerai, je ne lui ferai du bien que quand j'y verrai mon intérêt. Il n'y a pas là grande vertu, et cela restreint singulièrement le champ du sacrifice.

Pendant quelque temps, le précepteur se borne à cultiver chez son élève les sentiments afiFectueux , la pitié, la bienveillance, l'humanité, à l'état d'instinct inconscient et de simple émotion ; mais ces mouvements tendent naturellement à s'élever et à devenir des vertus.

Nous entrons enfin ^ dit Rousseau, dans l'ordre moral. Enfin! dirons-nous à notre tour. II. en est temps ; il y a plus de quinze ans que nous attendons. Emile est prêt à entendre les premiers accents de la conscience, Us s'élèvent du fond de son cœur ; à connaître les premières notions du bien et du mal, elle naissent de ses sentiments d'amour et de haine. Tel est le point culminant de la' théorie de Rousseau. Qu'elle soit sensualiste, nous n'avons pas le droit d'en être surpris ; ne citions-nous pas il y a un instant ces paroles : « l'amour des hommes, dérivé de l'amour de soi, est le principe de la justice humaine. » Le sensualisme n'est-il pas d'ailleurs Terreur du xviii° siècle ? Il est vrai que Rousseau s'est donné constamment comme supérieur

\, Emile, 1. IV.— Voir aussi: 1 176/*. Lettre à t*abbé de X., h mars |

à son siècle. Nous parlions de vertus ; mais il est à craindre qu'Emile, dès qu'il aura été initié aux lois de la morale, ne commence par les violer, à l'instigation de l'amour-propre et de l'orgueil. Du moment qu'on n'est plus seul, il est nécessaire que chacun se fasse sa place ; celle qu'on désirera sera toujours la première. C'est au maître à combattre cette fâcheuse disposition, en montrant à son élève ce que sont les hommes et ce qu'il doit attendre d'eux.

Ceci amène Rousseau à la politique, qu'il prend ici, comme on voit, dans un sens très large, et qu'il ne veut pas traiter séparément de la morale ; autrement, dit-il, on n'entendrait jamais rien à aucune des deux* ; parole parfaitement juste, mais qui n'est guère à l'usage des politiques de profession. Il n'avait point du reste à parler longuement de politique dans Y Emile; le Discours sur l'Inégalité et le Contrat social y avaient largement pourvu. Il lui suffisait, à son point de vue, d'affirmer l'importance qu'il attachait à ce qu'Emile connût bien les contradictions sociales : d'un côté, l'égalité réelle et voulue par la nature ; et, en face, l'égalité mensongère et chimérique de l'état civil, qui n'aboutit qu'au privilège, à la violence et à l'iniquité. Qu'il sache que l'homme , naturellement bon , car il le jugera d'après lui-même, devient, aussitôt qu'il se réunit avec d'autres hommes, mauvais, rempli de préjugés et de vices. Qu'il en conclue que la société le déprave et le pervertit.

Ces connaissances ne sont pas sans danger. Il est à craindre qu'en rendant Emile observateur, on ne le rende médisant et satirique ; qu'en l'accoutumant

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