‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 48 sur 158 · TOMB II V · texte numérisé non relu

TOMB II V

pas ses penchants, allez-vous donc les favoriser? Pas davantage. — Alors vous vous hâterez de le marier? — Ce procédé a du bon; cependant, ici encore, il ne faut pas se presser.

La direction du jeune homme, dans ce moment critique, est, de Taveu de tous les moralistes, extrêmement difficile. Jean-Jacques venait d'affaiblir entre ses mains le frein le plus puissant et le plus assuré contre les passions, le frein religieux. Il Tavait, à la vérité, conservé en partie, en maintenant les principes de religion naturelle, et l'on voit par moments qu'il entend bien s'en servir; mais contre uA danger sî pressant, il n'est pas trop de garder tous ses moyens, et dans toute leur énergie. Sans faire des considérations à ce sujet, il est d'expérience que, sauf de très rares exceptions, la loi naturelle ne suffit point à un jeune homme pour la conservation de la pureté des mœurs ; que la religion sincèrement pratiquée , la confession , la communion sont au contraire merveilleusement efficaces, et seules efficaces, pour atteindre ce but. Convenons que Rousseau, réduit, ou à peu près, aux ressources de la sagesse humaine , les emploie avec habileté ; malheureusement, il est rare que la sagesse humaine ne cloche pas par quelque côté.

Le premier moyen du précepteur est de retarder le moment de Téclosion des passions. Nous n'en dirons pas de mal assurément; mais il n'était pas nécessaire d'aller jusque dans l'ancienne France ou chez les Romains du temps de César, pour en trouver des exemples; tous les parents sages l'emploient, autant que cela leur est possible. Cependant, puisque chaque enfant n'a pas pour lui seul , comme Emile, un précepteur, afin de le tenir séquestré de toute

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influence extérieure, il faut bien tenir compte des possibilités et des circonstances.

Un second moyen proposé par Rousseau consiste à prendre le jeune homme par Taraour-propre , èl lui donner la liberté et à le rendre responsable de ses actions. Moyen dangereux, s'il en fut, qui peut réussir quelquefois avec des natures exceptionnelles, mais auquel il ne faut pas se fier. Rousseau luimême n'y avait, à ce qu'il parait, qu'une demiconfiance, car il compte que son offre de liberté sera refusée. Le plus sûr toutefois serait de ne rien offrir, de peur d'être pris au mot.

Autre moyen, qui semble presque le contre-pied du premier. Instruisez vous-même le jeune homme des dangereux mystères des passions. S'il les apprend par d'autres que par vous , il ne les apprendra pas impunément. Sans doute. — Vous n'empêcherez pas les indiscrétions d'un camarade, d'un domestique.

— Ne vous en flattez pas. — Prenez donc les devants. — Peut-être. C'est une question de prudence, que vous aurez à résoudre selon les circonstances.

— Soyez le confident de votre élève. — Cela est en effet très désirable, et nous ne le croyons pas impossible. Faudra-t-il toutefois rechercher ces confidences au prix de sacrifices incompatibles avec les devoirs du maître? « Comptez, dit Rousseau, que si l'enfant ne craint de votre part ni sermon ni réprimande, il vous dira toujours tout. » — C'est possible ; mais à quoi lui aura-t-il servi de le dire, s'il n'a pas à compter sur une direction? Soyez bon, soyez père, sachez tempérer vos conseils et vos reproches par les encouragements et l'indulgence; mais aussi soyez juste; imposez, s'il le faut, votre autorité; blâmez ce qui est blâmable. — Choisissez votre moment.

continue Fauteur de V Emile; il ne suffit pas de dire ce qu'il faut : il faut le dire à pi'opos. Préparez vos batteries. — Certainement; mais nous sommes si fatigués des artifices de cette éducation que nous dirions volontiers : préparez-les, mais ne les préparez pas trop. Nous ne parlerons pas de ce qu'on peut appeler la préparation éloignée : régler les lectures du jeune homme, le détourner de Toisiveté, d'une vie molle et sédentaire, du commerce des femmes et des jeunes gens, donner le change à son imagination en fatiguant son corps , le faire travailler, marcher, chasser, toutes choses excellentes, mais qui sont de la vieille méthode. Arrive enfin le jour que vous avez choisi pour instruire votre élève; car cela se fera en un seul jour, jour solennel, qui doit rester éternellement gravé dans sa mémoire, et non point par une série de conversations intimes et familières. Ce sera avec un appareil imposant, en présence de TLtre éternel, au milieu des bois, des rochers, des montagnes, en face de la nature entière, appelée comme témoin de la sainteté de l'entretien; ce sera avec les accents de l'enthousiasme, avec rémotion du cœur, avec la flamme et l'ardeur du sentiment que vous lui parlerez. Quelle mise en scène ! Quel comédien que ce Jean-Jacques! Et que lui direz-vous?Ah! ici notre auteur, malgré son audace, hésite et se trouble. Il a essayé, mais il a reconnu que les fausses délicatesses de la langue française se refusent à « la naïveté des premières instructions sur certains sujets. » Quoi qu'il en soit, s'il doit, dans la suite de son ouvrage, recommander vivement la pudeur pour la jeune fille, on ne voit pas qu'il y songe pour le jeune homme ; aussi n'aura-t-il plus rien de caché pour lui. Mais en même temps qu'il

lui dévoilera les mystères de Tamour, de la génération, du mariage, il lui montrera en traits de feu les avantages de la chasteté et les terribles chàti* ments de la débauche.

Rousseau semble attendre de superbes effets de cette épreuve. Il y compte même pour recouvrer, plus complète que jamais, l'autorité dont il a feint de vouloir se dessaisir. En dehors de ce résultat incertain, que le maître aurait mieux fait de ne pas mettre en balance, nous craignons que le reste ne soit pour le moins inutile.

A ces moyens, on en peut joindre d'autres. Nous avons déjà dit un mot de celui qui consiste à changer le cours des occupations et des désirs. A cet ordre d'idées peuvent se rattacher : 1** les études qu'Emile doit cultiver ; ^ l'art de combattre les passions par les passions, autrement dit, de rendre Emile sage en le rendant amoureux.

Rousseau est pénétré des périls qu'offre le monde; il n'est pas moins persuadé des dangers auxquels Emile est exposé, rien que par son âge. De ces deux dangers, réunis dans des conditions convenables, il entend faire la sauvegarde de son cœur. Il n'admet pas qu'on doive combattre la passion directement; ce serait aller contre la nature ; il préfère demander à la passion même le moyen de sauver son élève du libertinage, en lui montrant de loin le mariage comme un but à atteindre. « Ton cœur, dis-je au jeune homme, a besoin d'une compagne; allons chercher celle qui te convient. Nous ne la trouverons pas aisément peut-être : le vrai mérite est toujours rare ; mais ne nous pressons et ne nous rebutons point. Sans doute il en est une, et nous la trouverons à la fin, ou du moins celle qui en

approche le plus. Avec un projet si flatteur pour lui, je l'introduis dans le monde. Qu'ai-je besoin d'en dire davantage? Ne voyez-vous pas que j'ai tout fait? »

Quelle séduction pourra désormais effleurer le cœur d'Emile ? Il sera défendu par sa chère Sophie. Les discours licencieux, les conseils pernicieux des jeunes gens ne feraient que l'éloigner d'elle. Les agaceries des femmes le laisseront froid ; Sophie est si modeste ! Comment aimerait-il les manières des coquettes ? Sophie a tant de simplicité !

On peut reprocher à ces considérations de tenir beaucoup plus du roman que de la réalité. Ne les méprisons pas trop toutefois: Espérons que Sophie sauvera Emile de quelques écarts; c'est déjà beaucoup ; mais ne comptons pas qu'elle les lui évitera tous. Ainsi elle ne le garantira pas, c'est Rousseau qui nous le dit, du plus redoutable de tous, et ce danger, c'est lui-même. Il semblerait que Jean- Jacques en vient à admettre que le pire ennemi du jeune homme, c'est son propre cœur. Que devient alors son grand principe de la bonté originelle? Quoi qu'il en soit, il craint par-dessus tout pour son élève les habitudes solitaires. Si, par malheur, celui-ci vient à s'y livrer, il est un homme perdu sans retour, et l'âge môme ne le corrigera pas. Rousseau connaissait en effet par sa propre expérience les tristes effets de ce vice. Il n'est point de précautions qu'il n'indique pour le combattre ; ou plutôt il n'en oublie qu'une, et c'est la bonne, la religion. Pour en préserver Emile, accompagnez-le plutôt, dit Rousseau, dans les mauvais lieux. Voilà un moyen héroïque sur lequel nous ne nous étendrons pas trop. Il a plu à l'auteur de V Emile de n'être pas très explicite sur

ce point ; ne cherchons pas à Tètre plus que lui. Malheureusement, ses principes ne lui laissaient que Falternative entre des embarras inextricables et des complaisances inavouables. D'une part, il exige non seulement que le maître sache tout, ce qui est bien, mais en outre qu'il ne paraisse rien ignorer ; qu'il ne ferme les yeux sur quoi «que ce soit. Joignez à cela qu'il l'oblige à ne jamais commander ni défendre, et pourtant à ne jamais lâcher son élève d'un seul pas, et voyez où le malheureux maître pourra se trouver entraîné.

Emile a si peu étudié dans son enfance qu'il a encore presque tout à apprendre. A l'âge où il est arrivé, les études qui lui conviennent sont l'éloquence, la poésie, les langues. Elles ne lui servent pas seulement de dérivatif contre les passions ; elles ont encore l'avantage de lui former le goût. Dans le monde, Emile aura aussi plus d'une occasion d'apprendre les règles du goût; mais nous savons qu'il y sera conduit par une pensée autrement grave, le désir d'y chercher la compagne de sa vie.

Comme application de ses idées sur le goût. Bousseau réunit dans son imagination les conditions capables de constituer la vie qui lui plairait davantage, qui serait le plus de son goût. Ce tableau, qui est très long, n'est pas sans charmes, quoiqu'il ait le défaut d'être bien épicurien pour un livre d'éducation. C'est là qu'il est question de la fameuse petite maison blanche avec des contrevents verts. Mais il se trouve à la fin que cet assemblage de tous les plaisirs est à la portée de beaucoup de personnes, et n'est autre chose qu'une douce et aimable médiocrité. « On a du plaisir quand on en veut avoir. » Voilà une conclusion qu'on n'attendait pas

de Rousseau et une maxime qu'il n'a guère mise en pratique.

Puisque notre jeune gentilhomme, dit Locke, est prêt à se marier, il est temps de le laisser auprès de sa maltresse. Jean-Jacques n'a garde d'imiter Locke, et il fait bien *. Il va donc s'occuper de trouver une compagne à Emile, et, naturellement, il la trouvera la plus parfaite possible. De là de longues dissertations sur les qualités de la femme. Gomme ces qualités s'acquièrent, au moins en partie, par l'éducation, l'occasion était bonne pour greffer, sur son grand traité de l'éducation du jeune homme, un petit traité de l'éducation de la jeune fille : première et longue digression. Mais pour trouver cQtte perle rare autant que précieuse, il faut la chercher; nous ne regretterons pas les longs voyages que nous aurons à faire pour obtenir un si beau résultat : seconde digression, les voyages. En voyageant, on apprend à connaître les peuples et leurs constitutions ; on conviendra que cette connaissance est éminemment utile, sinon nécessaire, pour se mettre en état d'exercer le droit que possède chaque homme de se choisir sa patrie : troisième digression, les constitutions et les gouvernements. Ces trois digressions, qui d'ailleurs en renferment d'autres, ne comprennent guère moins d'un volume.

Si Rousseau nous avait donné un bon traité de l'éducation de la femme, nous ne regretterions pas les longues pages qu'il y a consacrées ; malheureu-

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