Voir ÉmiU, 1. V
sèment, c'est toujours Rousseau, c'est-à-dire, un mélange impossible de vrai et de faux, de sagesse et de folie, de préceptes excellents et d'utopies. . i
Presque dès le début, il pose un principe qui lui servira souvent, et sur lequel il y aurait beaucoup à dire : « la femme, d'après lui, est faite spécialement pour plaire à l'homme. » Ces paroles auraient pour conséquence extrême de nous reporter aux mœurs du sérail. Dans la société antique, chez les peuples sauvages ou barbares, dans toutes les civilisations inférieures ou corrompues, la femme sert de jouet ou de bète de somme. Est-ce là^ce que veut Rousseau? Il compte beaucoup sur les charmes de la femme pour rétablir en sa faveur l'égalité et presque la suprématie. Hélas ! tant que la femme ne sera que la femelle de l'homme, c'est son expression, elle court grand risque de n'être ni libre, ni honorée, ni digne de l'être. Ce n'est pas d'aujourd'hui que ses charmes sont cultivés dans un but qui n'est pas précisément celui de la morale, et servent à tout autre chose qu'à assurer les fins de la nature. Ne faisons pas à Rousseau l'injure de penser que c'est là ce qu'il veut. Cependant il nous faut constater que, même quand il parle de la pudeur, qu'il regarde, bien à tort, comme l'apanage exclusif de la femme, il se dégage de ses plus belles pages comme une senteur d'obscénité. Il ne laisse voir, pour ainsi dire, dans l'homme que l'animal. Qu'il demande après cela une éducation sérieuse ; qu'il soit parfois exigeant sur le devoir ; son motif, plaire à l'homme, n'en est pas moins frivole et mesquin. La femme qui n'en aurait pas d'autre ne resterait pas longtemps honnête. Aussi, pour un ou deux résultats heureux, à combien de concessions
mauvaises ou dangereuses l'amène ce principe; cap c'est pour lui uh principe^ qui se continue par ses conséquences à travers tout le traité. Ce n'est pas seulement la douceur et la politesse qu'il prêchera aux jeunes filles et aux jeunes femmes ; ce n'est pas seulement la docilité, c'est, pour employer son ex-
J pression, l'asservissement, auquel il veut qu'on les accoutume ; il leur permettra, il leur recommandera même une certaine coquetterie ; il trouvera bon
^qu'elles aient recours à la ruse ; il les rabaissera à dire^ non ce qui est bien et utile^ mais seulement ce
^ qui plaît ; à suivre, non pas la vraie religion, mais la religion de leur mère ou de leur mari. Il ne peut entrer dans notre pensée de vanter la femme maussade et ennuyeuse ; de mettre en opposition la femme qui plaît et celle qui fait son devoir. La
u femme doit être à la fois aimable et vertueuse,
,/ charmante et sage; mais enfin elle a autre chose à faire que d'être rorneraent du foyer ; elle en V. doit être aussi l'honneur, la gardienne et Tappui ; elle a des devoirs sérieux, un ménage à tenir, des enfants à élever ; quelquefois aussi, car la vie n'a pas que des jours heureux, des revers de fortune
^ ou de situation à conjurer ou à réparer, des mal-
V heurs de famille et des chagrins à supporter ou à consoler. On dirait que Rousseau n'a pas songé à toutes ces choses ; elles n'entraient sans doute pas
' dans le plan de son roman.
Il expose avec plaisir, et parfois il exagère, les
V différences qui existent entre les deux sexes, et par suite les différences des éducations à leur appliquer. Ses considérations ont du vrai ; mais nos hommes d'État, qui prétendent s'inspirer de lui, s'en éloignent grandement en beaucoup de points. Qu'aurait-
DE JEA:«i«4ACQUES ROUSSEAU.
il dit, grand Dieu ! des lycées de filles, lui qui n'en voulait pas même pour les gatçons* ? Lui qui n'admet pour les filles, ni maîtres, nous dirions presque ^ ni maltresses, ni pensions, ni études abstraites, ni ^ sciences de raisonnement; mais principalement la couture, la dentelle, le dessin d'ornement, le chant, les arts d'agrément, enfin la science pratique du monde et des hommes. Il est vrai qu'ils se rencontreraient ensuite avec lui dans leur haine du caté-i chisme et des couvents. Non pas que Jean- Jacques érige l'irréligion ou l'indifférence en système de gouvernement ; il est au contraire l'ennemi déclaré de la neutralité. Il ne demande pas beaucoup d'instruction ni de pratiques religieuses pour la jeune "^ fille; mais le peu qu'il demande, il l'exige for- \y tement.
On doit bien .penser que Rousseau est l'ennemi des corsets ; on ne s'étonnera pas qu'il s'élève contre les abus de la toilette ; mais ce qu'on atten-^ dait moins de sa part, c'est te respect de l'opinion qu'il exige de la femme. Ses raisons sont bonnes, et ^ sans admettre la séparation radicale qu'il établit ^ (Rousseau est toujours exclusif) entre l'homme, qui , ne doit avoir que du mépris pour l'opinion, et la femme, qui lui doit le plus grand respect, on nei peut nier que la réputation de la femme ait des dé- \ licatesses qui demandent des ménagements tout particuliers.
Les questions du bal, de la danse, du théâtre, ne "^ peuvent guère se traiter en quelques lignes. L'au- -