Elles n*ont point de collèges. Quel malheur ! Eh
plût à Dieu quMl n^y en eût point pour les garçons ! Ils
seraient plus sérieusement et plus honnêtement élevés. »
Èmxit, 1. V.
teur de la Lettre sur les spectacles devient à cet égard singulièrement facile, même pour le théâtre, et tance vertement le christianisme, qui a tout outré et qui se montre Tennemi des plaisirs les plus innocents. Mais la manière dont Rousseau en parle, les précautions et les préparations qu'il réclame autorisent à croire qu'il n'est pas si loin de partager sur ce point Tidée chrétienne.
Sophie, la femme destinée à Emile, est le fruit de cette éducation. Il est superflu de faire son portrait : on sait d'avance qu'elle doit avoir beaucoup de perfections, avec quelques légers défauts, quelques ombres, placées à dessein, pour mieux faire ressortir les côtés lumineux. Rousseau, par une sorte de coquetterie, a voulu joindre à ses qualités celle d'une grande simplicité. Sophie n'est point un prodige ; elle est mieux que cela, elle est femme, comme Emile est homme ; voilà toute leur gloire. Le talent de l'auteur consiste donc à faire avec des traits ordinaires, une figure médiocre, des qualités communes, de légers défauts, des vertus de tous les jours et une vie tout unie et en quelque sorte sans relief, un portrait charmant et unique.
Rousseau nous a fait connaître la femme qu'il destine à Emile, mais Emile ne la connaît pas encore. A quoi bon? Emile croit qu'il lui appartient de choisir, tandis que c'est le maître qui choisit à sa place. La nature, dit le précepteur, lui a destiné une épouse. « Mon affaire est de trouver le choix qu'elle a fait. Mon affaire, je dis la mienne et non celle du père ; car, en me confiant son fils, il me cède sa place ; il substitue mon droit au sien ; c'est moi qui suis le vrai père d'Emile; c'est moi qui l'ai fait homme. J'aurais refusé de l'élever, si
je n'avais pas été le maître de le marier à son choix, c'est-à-dire au mien. » Aussi le voyage de découvertes qu'ils vont faire à la recherche de Sophie n'est qu'un prétexte. « Dès longtemps Sophie ^ est trouvée. Peut-être Emile Ta-t-il déjà vue ; mais il ne la reconnaîtra que quand il en sera J . temps. »
Il est assez douteux que tous ces arrangements soient bien le vteu de la nature. Rousseau pourtant ne rêve que convenance naturelle. Ne la sacrifiez jamais, dit-il, car « c'est elle qui décide du sort de la vie , et il y a telle convenance de goûts , d'humeurs, de sentiments, de caractères qui devrait engager un père sage, fût- il prince, fût-il monarque, à donner sans balancer son fils à la fille avec laquelle il aurait toutes ces convenances, fûtelle née dans une famille déshonnète, fût-elle la fille du bourreau. » Ne nous effarouchons pas de ce préambule ; nous savons que Jean-Jacques aime à débuter par le paradoxe, pour aboutir au lieu commun. Aussi, cette entrée en matière nous conduira-t-elle , à force de correctifs, à un mariage parfaitement assorti, et que bien des pères seraient heureux de trouver pour leur enfant.
Emile a commencé par chercher Sophie à Paris ; on doit penser que ce n'est pas là qu'elle est ; mais il importait qu'il ne la trouvât pas trop vite. L'élève et le précepteur continuent leur voyage d'explora- [ tien, sans se presser, le bâton à la main, côtoyant les ruisseaux, se reposant à l'ombre des bois, recueillant des minéraux et des plantes, s'informant des cultures, restant où il leur plaît, partant quand ils commencent à s'ennuyer.
Cependant un jour, par hasard, ils perdent leur
chemin, ils sont surpris par la pluie, ils finissent par arriver à une maison de médiocre apparence, il est tard, ils demandent un asile. Quelle maison bénie ! Quelle hospitalité antique ! Emile se croit au temps d'Homère. Au souper parait une charmante jeune fille ; chacun raconte ses aventures ; les parents ont eu des malheurs; Sophie, l'aimable Sophie, est leur consolation et leur joie. Sophie! Quel nom! Emile, qui n'avait eu jusque-là qu'une attention distraite , tressaille , examine , s'émeut ; Sophie n'est pas moins troublée que lui. Elle parle; « au premier son de sa voix, Emile est rendu ; c'est Sophie ; il n'en doute plus. »
Les amours d'Emile et de Sophie tiennent plus du roman que du traité d'éducation. C'est le roman de la nature, dit Rousseau. — Pas autant qu'il se l'imagine. « Ces amours, dit Saint-Marc Girardin, sont guindées comme des exemples; et, comme toutes les amours de Rousseau, elles manquent de pureté et de déUcatesse. Partout la préparation s'y fait sentir *. » Ce jugemient est peut-être un peu sévère. Au milieu de scènes apprêtées ou sensuelles, de longs discours, de considérations inopportunes, il y a bien aussi des tableaux gracieux et des situations prises sur le vif de la nature. Dès le soir, le précepteur va raisonner Emile , lui dire d'observer, d'attendre. Naturellement, ses pédantesques leçons, au lieu de calmer les désirs du jeune homme, ne font que les exciter. C'est d'ailleurs ce que voulait le maître.
Cependant un premier obstacle se présente. Emile est riche; Sophie, qui est pauvre, souifre dans sa
i. Revue des Deux Mondes, 1o juillet 1855.
délicatesse et sa fierté de la différence de leurs fortunes ; mais ces sortes de difficultés sont aisées à aplanir quand on s'aime.
Un jour Emile se fait attendre ; on a été au-devant de lui et on ne Ta pas rencontré. Enfin, il arrive le lendemain matin. Sophie se fâche et s'irrite. Mais elle apprend que ce qui a retardé son amant, c'est l'exercice de la charité. Il a rencontré un blessé, il l'a relevé, il a été chercher un chirurgien à la ville. Une réconciliation faite dans de telles conditions ne pouvait que cimenter leur amour.
Autre scène, encore plus arrangée. Emile, ne pouvant être constamment auprès de sa maltresse, ne se contente pas de chercher dans l'étude de l'histoire naturelle et de l'agriculture des occupations utiles ; il se met à exercer son métier de menuisier et s'engage chez un patron. Sophie vient le surprendre à Tatelier. Elle admire son fiancé qui, un ciseau d'une main et un maillet de l'autre, achève une mortaise. « Femme, honore ton chef, s'écrie sentencieusement Rousseau; c'est lui qui travaille pour toi, qui te gagne ton pain, qui te nourrit. Voilà l'homme. » — « Non, dit Saint-Marc Girardin, voilà l'acteur. »
Mais nous ne sommes pas au bout. Sophie ellemême vient de déclarer son amour ; les deux jeunes gens aspirent au moment de s'unir. C'est celui que le précepteur choisit pour les séparer. Après force tirades philosophiques, qui seraient peut-être fort belles, si eUes étaient mieux à leur place, le maître déclare donc à son élève qu'il lui reste encore beaucoup à apprendre avant d'être en état de se marier; qu'il lui faut quitter Sophie pendant deux ans, afin de revenir plus digne d'elle ; et le pauvre Emile,
qui voudrait bien résister, finit par se laisser faire comme un enfant.
Quel motif pouvait avoir Rousseau de couper ainsi son livre à Tendroit le plus intéressant? En vérité^ on n'en voit pas d'autre que le besoin de placer, dans son encyclopédique roman, un petit traité sur les constitutions.
Jusqu'ici, Emile a fait un voyage d'exploration à la recherche de celle qui devait être sa femme ; maintenant il en va faire un autre à la recherche de la meilleure des constitutions. Comme Rousseau rejetait les livres , procédé , suivant lui, faux et mensonger de connaître Thistoire et les mœurs des peuples, il ne leur restait, à son élève et à lui, que la ressource de s'en instruire par eux-mêmes. De là les voyages.
Sauf quelques traits , nous ne trouverons rien ici que nous ne connaissions déjà par le Contrat social. Contentons-nous de noter le soin avec lequel Rousseau prétend établir que la patrie n'a rien de fixé à l'avance, et qu'il apppartient à chaque homme de s'en donner une, après examen préalable. Avait-il quelque arrière-pensée et songeait-il déjà à sa future abdication? C'est peu présumable. On doit plutôt croire qu'il aura trouvé après coup dans ses ouvrages des principes dont il aura été heureux de se prévaloir. Remarquons, en second lieu, ses considérations sur le choix d'une profession et les avantages, ou plutôt les inconvénients de chacune. Le commerce, les charges, la finance nous mettent dans un état précaire et dépendant, et nous forcent de régler nos mœurs, nos sentiments, notre conduite sur l'exemple et les préjugés d'autrui. Le métier des armes consiste à aller tuer des gens qui ne nous
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ont rien fait, à se ruiner pour Thonneurde son état, ou à s'y enrichir par des moyens déshonnètes. Que fera donc Emile? Rien, sans aucun doute; et, en efifet, avec la manière dont il a été élevé, c'est peutêtre encore ce qu'il a de mieux à faire. « Sophie et mon champ, dit-il, et je serai riche. » Reste à savoir si, de cette façon, il aura accompli ses obligations envers la société. Mais ce champ, d'ailleurs, dans quel pays le choisira-t-il ? Et, sur ce simple mot, voilà tout un système de gouvernement et un résumé complet du Contrat social.
La conclusion est, d'ailleurs, plus simple et plus sage que les termes qui Tout préparée ne l'auraient fait supposer. Emile ise résout à rester dans le pays où la Providence l'a fait naître. Sa liberté est en lui-même, dans la modération des désirs, dans la soumission aux lois de la nécessité. N'eût-il gagné à ses voyages que d'apprendre à être satisfait du lot que Dieu lui a assigné, qu'il n'aurait pas perdu son temps.
Maintenant, il ne lui reste plus qu'à venir goûter, auprès de Sophie, le bonheur d'une union longtemps attendue. Le précepteur a la bonne pensée de les arracher, le jour de leur mariage, à la foule des importuns et des indiscrets ; que n'a-t-il aussi la délicatesse de leur épargner ses sermons ? Si encore ils n'étaient qu'ennuyeux ; mais à quel titre vient-il, au mépris de la modestie d'une jeune femme, se mettre en tiers entre les deux époux, s'interposer comme un médecin importun et maussade,' se faire le modérateur et l'arbitre de leurs droits ? Grand docteur de la méthode négative, qui avez répété si souvent que le précepteur n'avait qu'à s'effacer, c'était le cas de suivre vos maximes. Après cela, vous abdi-
quez votre autorité ; vous auriez bien dû l'abdiquer deux jours plus tôt.
Il en coûtait à Rousseau d'abandonner ses deux amants. Il a voulu les faire revivre dans un roman, qui, heureusement, est resté inachevé *. Si c'était parce que l'auteur a été le premier à reconnaître la faiblesse de son œuvre, cela témoignerait au moins de son bon goût. Loin de là, il a voulu la continuer. « Je conserve, disait-il, pour cette entreprise, un faible que je ne combats pas, parce que j'y trouverais, au contraire, un spécifique utile pour occuper mes moments perdus, sans rien mêler à cette occupation qui me rappelât les souvenirs de mes malheurs, ni de rien qui s'y rapporte*. » Il fut détourné de ce soin par d'autres qui ne valaient pas mieux ; mais il lut son ancien travail à un de ses amis, Prévost de Genève, et exposa en même temps le dénouement qu'il entendait lui donner. Tout cela ne vaut pas la peine que nous nous y arrêtions. Aventures invraisemblables, maximes fausses et parfois ridicules, sentiments quintessenciés , passions violentes, mais non coramunicatives : il n'y a pas là de quoi constituer un beau roman. Les éditeurs eux-mêmes ne publièrent pas ce morceau sans une sorte de répugnance '. Si Rousseau avait l'intention de faire l'histoire d'une àme, pourquoi y avoir entassé tant d'événements? A-t-il entendu, au contraire, faire un roman d'aventures, pourquoi alors y avoir mis tant de philosophie et de morale? Il n'est pas jusqu'au style qui ne soit souvent d'une faiblesse in-
1. Emile et Sophie, ou les So- Maires. — 2. Lettre à Dupey^ rou, 6 juillet 1768. — 3. Voir
la Préface de Pédition de Genève, t. XIV, ou t. IV d'ÈmiU.
DE JEAN-JACQUES ROUSSEAl'.
croyable*. Mais le défaut capital est la révolution impossible que l'auteur a supposée dans la conduite de ses deux héros. C'était bien la peine de faire une Sophie aussi accomplie, de lui donner une éducation aussi parfaite, pour la dégrader aux chutes les plus déplorables. Et Emile lui-môme, oubliant ses devoirs, ne gardant plus de Fancien Emile que le nom et quelques discours! Quel aveu d'impuissance! Quelle critique du livre qu'il venait de faire sur l'éducation ! làÉmile passe généralement pour être le plus beau titre de gloire de Rousseau. Répond-il à sa réputation? Est-il ce monument grandiose et unique, qui doit fixer à jamais le regard de la postérité ? Si nous étions tentés d'en demander à Rousseau son avis, voici qu'elle serait sa réponse : « Oui, je ne crains point de le dire, s'il existait en Europe un seul gouvernement vraiment éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines, il eût rendu des honneurs publics à l'auteur à' Emile; il lui eût élevé des statues'. » Nous avons étudié longuement, trop longuement peutêtre, l'ouvrage ; nous savons maintenant si l'on doit élever des statues à l'auteur. Il est vrai que , si Ton voulait apprécier ce livre d'après un certain nombre de morceaux choisis, on ne manquerait ni de belles citations, ni d'idées neuves, ni de vues justes. Mais
1 . Par exemple, au moment où Emile devient esclave du dey d^Alger : « Que m^ôtera cet événement, dit-il? Le pouvoir de faire une sottise? Je suis plus libre qu'auparavaut.
— Emile esclave! repreuaisje. — £h! dans quel sens?
Qu'ai-je perdu de ma liberté
primitive? Ne naquis-je pas esclave de la nécessite? Quel nouveau joug peuvent m'imposer les hommes? — Le travail?—Ne travaillais-je pas, quand j'étais libre? - La faim, elc. » — 2. LeUre à VArchevêque de Paris, vers la fin.
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si on veut le juger par son ensemble, par la somme de vérités et de bien qu'il a répandus dans le monde, par les fruits pratiques et utiles du système, ce que nous en avons dit suffit à montrer qu'on peut le classer parmi les livres pernicieux. Qu'il produise même, comme l'a dit un écrivain, de nobles pensées, peu importe, si ces pensées restent sans influence sur les actions ^ Il serait mal séant de lui reprocher ses pages justes et belles ; mais comme résultat final, on pourrait presque dire qu'elles ont- servi surtout à faire passer les idées fausses.
Bossuet a dit que toutes les erreurs sont des vérités dont on abuse ; V Emile est un tissu de vérités dont Rousseau a abusé. Il a vu le mal, il a voulu le corriger, et souvent il n'a réussi qu'à Tempirer. L'éducation était tombée dans l'artificiel et le convenu ; Rousseau, sous prétexte de la ramener à la nature, n'a fait que multiplier les artifices. — Les mères faisaient de leurs enfants de véritables idoles, et ces petits êtres, volontaires et impérieux, ne faisaient à leur tour que fatiguer leurs parents de leurs obsessions et de leurs exigences ; Rousseau a décidé que les enfants ne devaient ni commander, ni obéir; qu'ils ne devaient rien à personne, et que personne ne leur devait rien. — On leur parlait de morale et de devoir; Rousseau n'a parlé que de nécessité. — A force de les servir, on les rendait incapables d'user de leurs mains; Rousseau a voulu les mettre en état de se suffire à eux-mêmes sans le secours de personne. — On se hâtait ; Rousseau
1. Db Barantb, De la liUé- \ xviu« siècle, rature française pendant le
a appris à perdre le temps. — On forçait les enfants ^' à étudier; Rousseau a prétendu qu'on ne devait rien exiger d'eux. — On surchargeait leur tête d'une foule de connaissances inutiles ; il a mieux aimé la laisser vide. — On cultivait leur raison, on tombait dans la sentimeutalité ; Rousseau a tout donné au corpi^ et aux sens, jusqu'à douze ou quinze ans. — On leur parlait de religion dès l'enfance ; Emile ne savait pas encore à quinze ans s'il avait une àme et sil y a un Dieu. — On multipliait les livres ; Rousseau les a tous supprimés. — On faisait, en un mot, des enfants prodiges ; il a préféré les enfants grossiers et ignorants. Aux préjugés d'opinion, de naissance et de fortune , il a répondu en inspirant à son élève le mépris des hommes, de l'opinion et des usages, et en faisant de lui un menuisier,
Ce n'est pas ainsi que s'opèrent les réformes. On pourrait croire que, pour corriger un abus (et tout n'était certes pas abus dans l'ancienne éducation] il suffit de prendre le contre-pied de ce qui existe ; mais on ne réussit ainsi, le plus souvent, qu'à tomber dans un autre excès qui ne vaut pas mieux. Avant VÉmile, on élevait les enfants, plus ou moins bien ; on faisait des livres, plus ou moins judicieux ; Y Emile a posé une fois de plus cette question de l'éducation, toujours ancienne et toujours nouvelle ; il est certain qu'il ne Ta pas résolue. Plût à Dieu qu'il n'en eût pas retardé la solution.