I. Confessiom, 1. XII, au commencement. — 2. M
moins, si Ton veut, que le livre de r Esprit, pour prendre le même exemple que lui, ait circulé librement, cela peut être fâcheux ; mais l'impunité des uns n'empècbe pas la condamnation des autres d^ètre légitime; que lui-même, dans d'autres ouvrages, ait dit précédemment ce qu'il n'a fait que répéter dans celui-ci, Fexcuse serait légère; la justice administrative a toujours eu ses préférences et choisi ses moments; et s'il était vrai qu'on a poursuivi Rousseau parce qu'il avait plus de talent et devait avoir plus d'influence que d'autres, il aurait mauvaise grâce à s'en plaindre trop fort; il payait ainsi la rançon de sa gloire.
Jean-Jacques , tourmenté par la folie de la pereécution, s'en prend principalement à Choiseul ; mais le puissant ministre avait autre chose à faire qu'à s'acharner sur un malheureux auteur. On ne cite guère de Choiseul à son égard qu'un mouvement de bienveillance, ayant pour but de le faire rentrer dans la diplomatie, et Jean-Jacques fut sur le point de se laisser faire. S'imagine-t-on qu'une allusion sans malice, moins que cela, un compliment mal compris échappé par hasard à l'auteur du Contrat social\ ait offusqué le ministre au point de lui faire remuer, en quelque sorte, ciel et terre, pour satisfaire sa haine? — Mais Choiseul était le favori de M°° de Pompadour, et Jean-Jacques ne cachait pas son antipathie pour elle. — Aussi est-il permis de croire qu'elle le lui rendait. On ne voit pas- néanmoins qu'elle ait jamais rien fait contre lui. Croyonsle bien, ces personnages auraient trouvé Rousseau
1. Contrat social, l. III, cli. VI. î aeul, 27 mars 1758. — Lettre de lious;>enH à Choi- i
assez outrecuidant de se vanter de leur inimitié, et Choiseul n'aurait pas appris sans étonnement que la satisfaction de sa haine contre Rousseau a été « la grande œuvre de son ministère, celle qu'il a eue le plus à cœur, celle à laquelle il a consacré le plus de temps et de soins; » qu^il n'a réuni la Corse à la France que pour le contrarier; qu'il l'a toujours eu en vue dans tous ses actes , bien plus que le gouvernement de la France *. Cela ne veut pas dire qu'à l'occasion, il n'ait pas agi contre lui; mais en tout il faut garder les proportions et ne pas transformer en affaire d'État la condamnation d'un auteur.
Rousseau a voulu retracer les infâmes moyens inventés par Choiseul pour assouvir contre lui sa vengeance, les trames qu'il a multipliées pour le déshonorer et le livrer à la haine publique, les nuées d'espions et d'agents secrets qu'il a chargés de le surveiller, les faux amis dont il l'a entouré pour surprendre ses pensées, les engagements qu'il lui a extorqués, ses correspondances qu'il a dévoilées, les lettres et peut-être les livres qu'il a fait fabriquer pour les lui imputer, les noirs forfaits dont il l'a chargé, la conspiration du silence qu'il a savamment organisée autour de lui, tout ce mystère profond de trahison, de fourberie, d'iniquité dont il l'a enveloppé' ; mais dans ce long réquisitoire, il n'articule pas un seul fait précis et sérieux. Il dit bien que VÉmile fut l'occasion du complot et qu'on en fit l'arme dont on se servit contre lui; mais, ajoute-t-il, de toutes les menées qui suivirent, pas une n'a transpiré; des innombrables agents qu'on mit sur
i. Lettre à Sainl-Germairiy 26 février 1770. — % Id.
pied, pas un ne fut indiscret. Il connaît toutes ces choses, parce qu'il en subit les effets, mais il ne sait rien que par induction. Il cite, à la vérité, Grimm, Diderot, comme les premiers auteurs de la trame; d'Holbach, Hugie, M™' de Boufflers, M"*" de Luxembourg, comme y ayant donné la main; mais, quels actes leur reproche-t-ii? II articule bien quelques griefs contre les deux premiers; mais il ne dit rien des autres, et serait sans doute bien embarrassé pour en dire quelque chose. Il continue ainsi pendant vingt ou trente pages, mais il pourrait parler longtemps sur ce ton avant de persuader personne et ne réussit à montrer que les aberrations d*un cerveau malade. La manie de la persécution est un mai bien connu des médecins aliénistes; elle peuple nos asiles et n'est pas très rare dans le monde. Rousseau eut toute sa vie le germe de cette maladie ; elle a progressé sous le coup des événements suscités par VÉmilCy mais elle n'a acquis son plein développement que quelques années plus tard. Nous aurons à revenir sur ce sujet plus d'une fois *. »
1. Quelques auteurs anglais et hollandais pensent que la folie de Rousseau fut plutôt Vabsence de sens moral ou, plus exactement, Vabsence de volonté morale, 11 leur était facile d'invoquer, pour soutenir cette thèse, la vie de notre personnage (qu'ils paraissent d'ailleurs avoir connue assez imparfaitement). Assurément Rousseau était d'une grande faiblesse de volonté; il était faible surtout contre lui-môme et contre ses passions.
Cela tenait à son caractère, à son éducation, & ses habitudes, à ses systèmes. Que sa liberté ait été plus ou moins atteinte par ces diverses causes et sa responsabilité diminuée d'autant, c'est certain; qu'elle ait été complètement détruite et annulée, cela nous paraît insoutenable. Il est assez de mode aujourd'hui chez les médecins, les avocats et quelques criminalistes, de confondre le crime avec la folie et de faire de tous les coquins
Jean^Jacques a parlé dans une autre occasion de la France et de Choiseul ; mais alors il était surtout mécontent de Genève et de la Suisse. « Peuples, dii-il, combien on vous en fait accroire, en faisant si souvent intervenir les puissances pour autoriser le mal qu'elles ignorent et qu'on veut faire en leur nom. Lorsque j'arrivai dans ce pays, on eût dit que tout le royaume de France était à mes trousses ; on brûle mes livres à Genève ; c'est pour complaire à la France ; — on m'y décrète ; la France le veut ainsi ; — l'on me fait chasser du canton de Berne ; c'est la France qui l'a demandé ; — Ton me poursuit jusque dans ces montagnes ; si l'on m'en eût pu chasser, c'eût encore été la France. Forcé par mille outrages, j'écris une lettre apologétique * ; pour le coup, tout était perdu; j'étais entouré, surveillé, la France envoyait des espions pour me guetter, des soldats pour m' enlever, des brigands pour m'assassiner. Il était même imprudent de sortir de ma maison,
autant de fous irresponsables^ sur lesquels la loi perd ses droils; si Ton y joint encore les gens faibles, il ne restera plus de coupables, mais seulement des égarés, et Thumanité ne sera plus qu^un grand hôpital de fous. Il est certain que Rousseau, qui, pendant toute sa vie, s'est principalement occupé de morale, savait parfaitement faire la distinction du bien et du mal. On peut même dire que, chez lui, le sens moral était très développé, quoique parfois, par sa faute ou par suite
de son jugement faux, il fût plus ou moins dévoyé. Il faut avouer malheureusement aussi que, le plus souvent, sa conduite s'accorda mal avec ses principes. Rien n'autorise toutefois à penser qu'il fût forcé de faire l'acte qu'il savait être mauvais.— Voir dans la revue hollandaise : Psychiatriscke bladen^ etc., l'article :
Psychyatrische studie over J. J, Rousseau; opgetrekcnd doar D' N. B. DoNSKBRSLOOT (année 1883, p. 105 à 117). - 1. La Lettre à Varchevêque de Paris^
tant les dangers me venaient toujours de la France, du parlement, du clergé, de la cour même. On ne vit de la vie un pauvre barbouilleur de papier devenir, pour son malheur, un homme aussi important. Ennuyé de tant de bêtises, je vais en France ; je connaissais les Français, et j'étais malheureux. On m'accueille, on me caresse, je reçois mille honnêtetés, et il ne tient qu'à moi d'en recevoir davantage. Je retourne tranquillement chez moi. L'on tombe des nues ; on n'en revient pas ; on blâme fortement mon étourderie, mais on cesse de me menacer de la France. On a raison : si jamais des assassins daignent terminer mes souffrances, ce n'est sûrement pas de ce pays-là qu'ils viendront*. » Il était impossible de se réfuter mieux soi-même.
£t les jésuites, autre fantôme qui a encore moins de consistance. Rousseau ne dit-il pas ailleurs qu'on l'a poursuivi parce qu'il n'a pas voulu se faire janséniste et écrire contre les jésuites '. Il est sûr que les jésuites ne pouvaient être favorables à VÉmile. Malgré les persécutions qu'ils avaient eux-mêmes à subir, ils ont trouvé le temps de défendre le catholicisme contre cet ouvrage', comme ils le défendaient contre quiconque osait l'attaquer ; mais on ne voit pas trace d'une action occulte de leur part, et il n'y en eut pas. Il est pourtant possible que les jésuites aient été la cause indirecte, quoique bien innocente, des tracasseries qu'on suscita à Rousseau.
1. Lettres de la Montagne, lettre V. — 2. Lettre à Moultou, 24 j uillet i 762. — B ach aumon t, 18 mai 1763. — Lettre à l'Archevêque de Paris. — Nouvelle
Héloïse, 6« partie, lettre Vil.
— 3. Journal de Trévoux, juin, octobre, novembre 1762, janvier 1763.
Le Parlement venait de les frapper et de les expulser. Cette mesure, qui avait réjoui les incrédules et avait été le triomphe des jansénistes, appelait un correctif. On jugea donc à propos, pour donner aux catholiques une sorte de compensation, de sévir également contre quelques livres antireligieux» Rousseau fut choisi et paya pour lui et pour d'autres. Il est vrai que cette politique de bascule n'était bonne qu'à mécontenter tout le monde. Les gouvernements devraient le savoir, et le savent sans doute, ce qui ne les empêche pas d'y avoir recours en toute occasion.
Rousseau était arrivé chez Roguin le 14 juin au matin. Provisoirement, il crut plus silr de ne pas dire où il était. En effet, les bruits les plus' contradictoires circulèrent à ce sujet. Le 23 juin, on ignorait encore à Genève le lieu de sa retraite, et on jie le sut à Paris que vers le 27 *. Combien de temps resterait-il chez son ami? Où fixerait-il définitivement son domicile ? Il ne voulait pas trop s'en préoccuper. Il était bien décidé, dans tous les cas, à ne pas « porter son ignominie à Genève, sa patrie *. » Les événements qui suivirent ne firent que le confirmer dans cette résolution. Le choix de sa résidence était d'ailleurs subordonné à la détermination de Thérèse. Ce n'est pas qu'il fût bien désireux de la faire venir. Les affaires de M"''' d'Hou-
1. Lettrée de Moultou à Rousieau, 18 et 23 juin 1762. — Ba- CHAUMONT, 20 et 27 Juin 1762.
— 2. Lettre à MouUou, 15 juin 1762, et beaucoup d^autres lettres.
detot, et d'autres causes encore, qu'il dévoile avec son cynisme ordinaire, avaient dû refroidir beaucoup leur affection. Il n'était pas sans inquiétude et sans remords sur le parti qu'il avait pris à l'égard de ses enfants ; ou plutôt, après ce qu'il avait dit dans V Emile sur les devoirs, de la paternité, il prévoyait les reproches qu'on ne manquerait pas de lui faire, s'il avait de nouveau recours au môme procédé; car il était toujours aussi déterminé à ne jamais élever d'enfants. Le plus sûr, selon lui, était alors de se condamner à l'abstinence, sauf à rechercher dans la solitude une honteuse compensation. En somme, il craignait que, l'amour n'existant plus qu'en souvenir, Thérèse ne se prit d'ennui dans les montagnes et ne fit valoir sa constance comme un sacrifice. Aussi, tout en étant disposé à la recevoir, si tel était son désir, ne voulait-il la presser en aucune façon *.
Ses premiers jours en Suisse furent consacrés à sa correspondance. Il lui fallait prévenir ses amis, s'occuper des intérêts, bien minces, qu'il avait laissés en France, penser au sort de Thérèse, remercier son protecteur, le prince de Conti, exhaler ses plaintes*. Il devait aussi être curieux de connaître les termes du décret et le détail des mesures prises contre lui. Le maréchal de Luxembourg ne tarda pas à l'en informer.
Il est inutile de citer tout au long cet arrêt, qui n'est que la reproduction plus ou moins modifiée d'une foule d'autres, rendus dans des circonstances
1 . Confessions, 1 . XII .— Lettres à iH"* de Luxembourg el à Thérèse, 17 juin 1762. — 2. UUres ci-dessus, et de plus, Lettres
au maréchal de Luxembourg,
16 juin, et au prince de Conti,
17 juin 1762.
analogues. Le réquisitoire rappelle les principales erreurs de VÉmile, surtout celles de la Profession de foi : la prétention de tout ramener à la religion naturelle, les attaques contre la révélation, contre la vraie religion et contre l'autorité de TÉglise (grief assez singulier de la part d'un parlement janséniste), les propositions téméraires surTautorité civile, les facilités données aux passions, les dangers du système d'éducation préconisé par l'auteur. Sur ce rapport, présenté par M" Orner Joly de Fleury, le procureur général devenu célèbre par ses réquisitoires contre les auteurs, la Cour ordonna que ledit livre serait « lacéré et brûlé en la cour du palais ; » ce qui fut fait le surlendemain 11 juin, et Tauteur « pris et appréhendé au corps, et amené es prisons de la Conciergerie du palais, pour être ouï et interrogé, etc. * »
On a soutenu^ que VÉmile ayant été imprimé en Hollande, avec l'approbation des États généraux, ne relevait pas des autorités françaises ; que le droit du Parlement se bornait en conséquence à empêcher l'introduction en France, et autorisait d'autant moins la prise de corps, que rien ne prouvait que cette introduction fût du fait de Rousseau, plutôt que de son imprimeur^ par exemple. Mais quand le Parlement voulait sévir, il n'y regardait pas de si près. Il faut considérer d'ailleurs qu'il ne pouvait ignorer l'édition faite chez Duchesne, et qu'enfin il ne s'agissait pour le moment que d'une confrontation et d'un interrogatoire. Rousseau ne jugea pas à propos de se laiser amener pour être entendu. Sans l'en
i. Voir cet Arréi au t. I du 1 Genève, supplément de Pédition de I
LA VIE ET LES (Kl VRES
blâmer, ni prétendre que sa fuite équivalait à un aveu, on doit constater au moins qu'il ne fut condamné qu'après une mise en demeure, qui, pour être violente, n'en fut pas moins réelle.
Il avait craint que le Parlement ne fit saisir ses papiers et ses meubles. L'arrêt le disait en effet, sauf à n'en rien faire. Il n'y eut ni scellés apposés, ni mobilier saisi. Le maréchal continua à mettre en ordre les papiers et à toucher les intérêts d'un petit placement qu'avait fait Rousseau. Thérèse, qui s'était décidée à aller rejoindre son maître, vendit librement une partie des effets, et mit le reste en paquets pour l'emporter. Conti avait d'ailleurs agi puissamment, et, Rousseau une fois parti, le Parlement n'en demandait pas davantage. Il était à coup sûr bien éloigné de consentir à lever le décret , ainsi que l'espérait Coindet * ; mais rien ne prouve, d'un autre côté, ainsi que le bruit s'en répandit un moment, que des tentatives aient été faites pour associer le Parlement de Rouen à celui de Paris '. Le plus probable, c'était que l'affaire en resterait là '.
Le décret du Parlement, fondé en grande partie sur des motifs religieux, mettait en quelque sorte l'autorité ecclésiastique en demeure de se prononcer. Ce fut la Sorbonne qui commença : par un acte du 1" juillet 1762, elle censura cinquante-huit propositions tirées de YÉmile^ non comme les seules condamnables, mais comme les plus coupables. Cette décision fut approuvée par un bref du Pape- Clément XIII. De son côté, l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, publia, le 20 août 1762, un
1. Lettre de Moultou à Rousseau, 4 août 1762. — 2. Id,, 17 juillet 1762. - 3. Lettres du
maréchal de Luxembourg à Bousseau, 23 et 29 juin, 25 juillet , ^i sep tem bre 1 762.
long mandement, où il censurait le livre et en interdisait la lecture. Rousseau, qui n'avait eu que du mépris pour la décision de la Sorbonne , fut autrement affecté par celle de l'archevêque. Ne la jugeant donc pas, dit-il, indigne d'une réponse, il en fit une, qui fut imprimée en Hollande*. A propos de cette réponse, nous aurons à revenir sur le mandement lui-même.
Pour en finir avec ces condamnations, disons encore que l'Assemblée du clergé censura YÉmile en 1765.
Mais en dehors de ces actes officiels, nous en avons bien d'autres à signaler.
il ne faut pas demander si M"" Latour fut ravie, quand elle reçut, de la part de l'auteur lui-même, les quatre bienheureux volumes. Elle ne regrette qu'une chose, c'est que sa fille, qui a quinze ans, soit née trop tôt pour être élevée dans d'aussi beaux principes *.
M"' de Créqui exprime d'abord presque la même idée : « J'ai pensé que vos quatre volumes étaient peut-être propres à me donner bien des regrets... Ainsi je n'ai pas nourri mon fils, et je l'ai emmailloté; mais on est esclave de l'opinion. » M"' de Créqui était d'ailleurs trop pieuse pour avoir l'admiration aveugle de M"''' Latour, et à mesure
1. Lettre à M'»* de Verdelin, 27 mars 1762. — 2. "Lettres de M^ Latour à Rouiseau, 27 mai,
!•' juillet, 2 jumet, 16 septembre 1762.
qu'elle avance dans sa lecture, ses sentiments se refroidissent. Ce n'est pas elle qui aurait parlé à Jean- Jacques de l'adoration que lui ont vouée les créatures privilé^ées qu'il a formées ou rassurées — de ses mœurs qui ne laissent à découvert aucun côté qu'on puisse attaquer avec avantage, — de sa raison, qui ne connaît ni faiblesses, ni intermittences*. « J'ai lu, dit M"" de Créqui, votre roman sur l'éducation. Je Tappelle ainsi, parce qu'il me parait impossible de réaliser votre méthode ; mais il y a beaucoup à apprendre, à méditer et à profiter. » Et à propos du Vicaire savoyard : « Je vous avoue que le manuscrit dont vous avez tiré de pareilles choses ne me parait bon qu'à mettre les passions à l'aise... La source de toutes les méprises de ce genre, c'est de sauter à pieds joints par-dessus le péché originel, et d'avoir trop de confiance dans des principes qui partent d'une nature corrompue '. » Son affection et son âge permettaient à M""* de Créqui de prêcher un peu Rousseau; elle use avec plaisir de ce privilège, a Nous différons beaucoup, lui écrivait-elle plus tard, par nos vues et notre foi sur la religion; mais j'ose dire que, sur la probité, nous avons beaucoup de rapports. Plût à Dieu que nous fussions aussi catholiques tous deux que nous sommes honnêtes gens ! Vous feriez des miracles, et vous feriez notre consolation dans ces temps pervers. Oui, plût à Dieu, encore une fois, que je vous visse dire votre chapelet, dussé-je vous en donner un d^ diamant. » Rousseau prenait très bien ces
i. Aîâmes lettres de M"'* Latour i de Créqui à Rousseau, 2 juin à Bousseau, — 2. lettre de A/m» 1762.
sermons, à la condition toutefois de n'en tenir aucun compte*.
A côté des témoignages de Tamitié, il y avait les lettres de politesse ou de convenance. Dès le 15 juin, d'Alembert adressait à Rousseau ses compliments et ses condoléances, et lui proposait ses services, pour le cas où il lui plairait de se retirer dans les Etats du roi de Prusse; soit auprès du souverain; soit, si la vie de cour Tefifrayait, dans le pays de Neuchàtel. « Si quelque chose, dit-il, peut adoucir votre peine, c'est de penser que, depuis Socrate jusqu'à vous, il y a eu des cuistres; que, tandis que les imbéciles vous relèguent loin d'eux , les gens de lettres, qui savent écrire et penser, vous placent à leur tète, et que vous trouverez partout mille bouches ouvertes pour le dire et mille bras ouverts pour vous recevoir '. » D'Alembert pensait-il absolument tout ce qu'il disait ? 11 est permis d'en douter, quand on compare sa lettre avec le Jugement qu'il écrivit plus tard. Alors, V Emile n'est plus qu'un « livre plein d'éclairs et de fumée, de chaleur et de détails puérils, de lumière et de contradictions, de logique et d'écarts; en mille endroits, l'ouvrage d'un écrivain de premier ordre, et en quelques-uns celui d'un enfant '. » D'Alembert n'en laisse guère debout que la Profession de foi, ou, plus exactement, la seconde partie de la Profession de foi. La Profession de foi faisait en effet trop bien l'affaire des philosophes du jour, pour qu'ils n'y missent pas leurs complaisances.
1. AtUre lettre de Af«* de Créqui, 6 Juin, et Réponse de Rous' seau, 14 juillet 1764. — 2. Uttre de d'Alembert à Rousseau, 15Juiii
1762. — 3. P'Albmbbrt, Jugement sur Emile. Aux œuvres de d'Alembert.
Après ce qui s'était passé, Malesherbes était dans une situation délicate pour louer V Emile, Aussi ses félicitations vinrent un peu tard, et après une mise en demeure de Rousseau. « Vos malheurs, répondit Malesherbes, loin de refroidir mon estime et mon amitié, vous ont gagné bien des gens, même de ceux qui se sont crus obligés de foudroyer contre vous... Je n'ai pas toutefois adopté tous vos sentiments sur des matières indifférentes, et à plus forte raison, sur les premiers principes que vous avez discutés... J'ai blâmé, ou plutôt, j'ai gémi de votre imprudence à produire votre façon de penser en tout geni*e, sans aucun ménagement*. »
D'autres féhcitations plus complètes arrivèrent à Rousseau de divers côtés. Conti était enthousiasmé*, Hume faisait adresser à l'auteur l'expression de son estime et de sa vénération '. L'ouvrage était traduit et imprimé en Angleterre par deux ou trois libraires, et, en moins de deux mois, y arrivait à la seconde édition *. Enfin, témoignage plus flatteur que tous les autres, le duc de Wirtemberg « heureux d'être devenu père au siècle de Rousseau , se faisait son disciple, et plaçait sous sa direction l'éducation de sa fille. » L'admiration du duc est bien parfois un peu naïve ; Jean-Jacques n'en prend pas moins fort au sérieux se3 fonctions de directeur, et, pour s'en acquitter, ne recule pas, lui qui aimait si peu à
1. Lettres de Bousseauà AialesherbeSf 26 octobre, et de Malesherbes à Rousseau, 13 novembre 1762. — 2. Lettre de AT»" de Verdelin à Rousseau, 26 octobre 1 762.
— 3. Lettres de A/™» de Bouf fiers
à Rousseau, 24 juin et 21 juillet 1762 ; avec une lettre de Hume renfermée dans cette dernière.
— 4. Lettres de Mitord Maréchal à Rousseau, 2 octobrQ et 29 no* vembre 1762.
écrire, devant les exigences d'une longue correspondance. II est vrai qu'on n'a pas tous les jours des princes à diriger*.
. Si y Emile fut discuté, même par les amis de Fauteur, ce fut bien autre chose dans le monde religieux et littéraire.
Grimm, qui avait pour principal métier de critiquer les nouveaux ouvrages, ne pouvait manquer de s'exercer sur celui-ci. On dit qu'une critique bien faite considère plus l'ouvrage que l'auteur. Grimm fait tout le contraire. Il avait la bonne fortune d'avoir été l'intime de Jean-Jacques, ce qui lui permettait d'en dire beaucoup de mal ; mais il avait aussi le désavantage d'être brouillé avec lui, ce qui donnait à ses paroles un accent de partialité et de rancune. Quoique ses lettres pussent à la rigueur passer pour des lettres particulières, sa situation l'obligeait à certaines délicatesses envers celui qu'on ne pouvait manquer d'appeler son adversaire malheureux. Mais ne parlons pas de la délicatesse de Grimm. Donc, il commence par retracer la vie de Rousseau, sa vie publique et sa vie d'auteur, donnant à entendre qu'il en aurait long à raconter aussi sur sa vie privée. « Elle est écrite, dit-il, dans la mémoire de deux ou trois de ses anciens amis, lesquels se sont respectés en ne l'écrivant nulle part. » Après cette entrée en matière, il veut bien examiner le livre ; mais sa critique se ressent de ses dispositions. Il n'est pas jusqu'à la deuxième partie de la Professioîi de foi, si conforme pourtant à ses
1. Correspondance de Rous- ! berg, du 25 septembre 1763 au seau avec le duc de IVirlem- \ 15 novembre 1765.
idées antireligieuses, qu'il n'accompagne de restrictions désobligeantes ^
Une exécution aussi sommaire demandait à être complétée par un examen plus sérieux; Grimm, dans son second article^ se montre malveillant jusqu'à rinjustice. Il faut convenir cependant qu'il rencontre parfois assez juste, et qu'il relève d'une façoa assez heureuse ce mélange de vérités et d'erreurs, qui déroute l'esprit sans le persuader, ces paradoxes, ces contradictions, ces bizarreries, qu'on ne saurait compter, tant le nombre en est grand*.
Après l'ancien ami, voyons ceux que Jean-Jacques a appelés bien faussement ses ennemis. On sait que les Jésuites, malgré leur suppression, ont continué, pendant quelque temps, à inspirer et même à rédiger le Journal de Trévoux, Us y ont consacré à l'examen de VÉmile plusieurs articles longs et étudiés. Leur compétence en matière d'éducation leur donnait ime grande autorité, et il est sûr que leurs critiques ont autrement de portée que celles de Grimm. On ne peut qu'admirer la puissance de raisonnement, ea môme temps que la modération de langage, avec lesquelles ils réduisent à néant les erreurs de VÉmile. Afin sans doute de se mettre à l'abri de tout soupçon de partialité, ils citent d'abord et réfutent ensuite ; procédé un peu didactique, mais qui a bien ses avantages*.
Comme preuve de la mesure qu'entendaient garder les auteurs du Journal de Trévoux, on peut citer les paroles par lesquelles ils accueillirent la Profession
1. Correspondance littéraire, 15 juin 1762. — 2. Corresponda7ice littéraire, i5 juillet et
1«» août 1762. — 3. Journal de Trévoux, octobre, novembre 1762, janvier 1763.
DE JEÀN-JÂGQUES ROUSSEAU.
de foi philosophique y critique acerbe de VÉmile^ qui était due à Bordes, encore un ancien ami de Rousseau* : « Malgré Testime que Fauteur nous inspire et notre vénération poux* la cause qu'il défend, nous ne pouvons dissimuler qu'il a quelquefois outré les reproches, faute d'avoir bien entendu M. Rousseau*. »
Deux autres réfutations très importantes de VÉmile sont encore dues à des plumes ecclésiastiques. L'une est du P. Gerdil, barnabite, et depuis cardinal ; l'autre , de Tévèque du Puy, Georges Le Franc de Pompignan.
Gerdil n'étudie que le premier volume de VÉmile ; mais son examen est si approfondi et si complet, on y sent une telle sûreté de doctrine et une telle puissance de raison qu'il faut être bien prévenu pour y résister'. Ce livre, « assez gentil pour un moine* », est, a-t-on dit, l'unique écrit publié contre lui que Rousseau ait jugé digne d'être lu en entier. Il ajoutait toutefois que, malheureusement l'auteur ne l'avait pas compris ^
Jean-Jacques a fait encore plus d'honneur à Le Franc de Pompignan. « Le seul homme, écrit-il à Rey, qui ait paru m'entendre, est M. l'évèque du Puy. Je crois que, si vous vouliez imprimer, in-12, son Instruction pastorale % vous en auriez le débit.
1. Profession de foi philosophique, in-8 de 36 p. Lyon, 1763. — 2. Journal de Trévoux, août 1763. — 3. Anli-Émile, ou Réflexions sur la théorie et la pratique de l'éducation, contre les principes de M. Rousseau, par le P. G., barnabile. Turin, 1763. 4. Lettre de Rousseau à
M. de Consié, 7 décembre 1763.
— 5. Éloge funèbre du cardinal Gerdil, par le P. Fontana, 1802. — Vie du cardinal Ûerdily par le P. Pianloni, barnabite.
Collection Migne : Œuvres du cardinal Gerdil,! vol. 1863.
— 6. Instruction pastorale de Mgr rÉvÊQUB DU Puy, sur la
LA VrE ET LES OEUVRES
]En pareil cas, en m'en donnant avis, je vous enverrais une petite note pour y joindre*. »
Pourquoi cette bienveillance inusitée? Peut-être n'en fauiril pas attribuer tout le mérite aux bonnes raisons de Tévèque. Il est certain qu'elles sont excellentes, que la forme en est aussi parfaite que le fond, que l'équité et la modération n'en excluent ni Ténergie, ni la puissance; cependant Rousseau n'en était pas moins battu, et souvent battu avec ses propres armes. — Oui, mais il était battu d'une façon qui ne lui déplaisait pas trop. Dans cette lutte, où Tévèque ne s'attaquait pas à lui seul, mais à tous les philosophes, Jean-Jacques était content et fier de la place qui lui était faite, surtout quand il la comparait à celle qui était attribuée à Voltaire. Lui, Jean- Jacques Rousseau, était regardé comme l'adversaire sérieux, presque le seul sérieux. Il était jugé digne « d'une exception particulière parmi les modernes ennemis du Christianisme. » On lui savait gré d'avoir rompu avec les philosophes ; on lui reconnaissait plus de franchise qu'à eux, et même un certain désir de sauver quelque chose de la religion ; on voyait en lui « un écrivain supérieur à tous les incrédules de notre temps. » En fallaitil davantage pour gagner ses bonnes grâces, et aussi pour expliquer la haine et Içs sarcasmes dont Voltaire poursuivit toute sa vie celui qui avait osé lui préférer son rival.
Nous ne pouvons songer à passer en revue tous
prétendue philosophie des incrédules modernes. Le Puy, 1763, in-4» de 300 p. — Lettre d'un jeune Suisse à son père;
Bibliothèque universelle de Genève. Janvier 1836. — 1. Lettre à Rey, 17 mars 1764.
DE JEAN-JàC<|UES ROUSSEAU.
les auteurs et tous les livres qui ont parlé de VÉmile, Un volume n'y suffirait pas. Les systèmes d'éducation étaient alors à la mode ; la suppression des Jésuites, qui faisait un si grand vide sous ce rapport, avait encore- donné à ces questions une nouvelle actualité ; la passion qui s'attachait à tout ce qui sortait de la plume de Rousseau, ses condamnations, sa fuite, sa vie accidentée et malheureuse, tout se réunissait pour augmenter l'intérêt et exciter l'opinion. Mais il ne s'agit pas de faire ici une étude de bibliographie. îS'ous laissons donc de côté la foule des ouvrages qui furent publiés à cette occasion , pour nous en tenir à ceux qui peuvent servir à Thistoire. Rousseau lui-même affectait de ne s'occuper jamais de ce qu'on disait de lui , soit en bien, soit en mal, et de ne pas lire les brochures qu'on faisait sur son compte. Tout n'était pourtant pas à dédaigner dans ce qu'il put lire et connaître. Il fit d'ailleurs à cette règle au moins une exception, qu'il faut signaler, en ce qui concerne Formey.
Formey a publié trois ouvrages à l'occasion de VÉmile: — Y Anti-Èmile \ dont Rousseau s'occupa peu, et dont nous ne nous occuperons pas davantage ; — VÉmile chrétien, dont il fut au contraire très affecté ' ; — et un troisième intitulé : Profession de foi du Vicaire chrétien et Abrégé du Contrat social', qui tenait beaucoup du second. Plus tard il publia aussi V Esprit de Julie, ou Extrait de la Nouvelle Héloîse^. Jean-Jacques, comme on voit, était
1. LMn/i-£'m»if, Berlin, 1763, lu-12. — 2. UÉmile chrétien^ consacré à Putilité publique, par FoRMBY. Amsterdam, 1763, 4 vol. in-8. — 3. Profession de foi du Vicaire chrétien, et Ta-
bleau abrégé du Contrat social, par FoRîiBY. Berlin, 1764, in-8.
— 4. L'Esprit de Julie, ou Extrait de la Nouvelle Héloïse, par FORMBY. Berlin, 1765, in-8.
destiné à le trouver sans cesse sur son chemin. Formey ne détestait pas Rousseau, mais il Taurait voulu plus chrétien. Ne pouvant convertir Fauteur, il s'avisa de convertir le livre et en fit une sorte d'édition ad usum juventntzs. Ce procédé ne pouvait être du goût, de Rousseau. Il voulait bien être blâmé, attaqué, critiqué, mais non défiguré, estropié et mutilé. Il s'en est plaint amèrement dans plusieurs de ses lettres : « Savez-vous, écrit-il à Moultou, que Timbécile Néaulme et Tinfatigable Formey travaillent à mutiler mon Emile, auquel ils auront Taudace de laisser mon nom, après ravoir rendu aussi plat qu'eux*. » Rousseau aurait pu se plaindre au président de l'Académie de Berlin, dont Formey était membre ; Milord Maréchal l'engagea plutôt à mépriser cette misère*. Dans ce temps, où les droits de la propriété littéraire étaient mal définis, où la contrefaçon se faisait au grand jour, le cas aurait sans doute été jugé peu grave. Formey d'ailleurs donnait de sa conduite une explication bien simple et de tous points conforme aux actes officiels d'Amsterdam. Le privilège accordé à Néaulme pour la publication de ÏÉmile ayant été révoqué et l'ouvrage condamné par les États généraux de Hollande , Néaulme exprima ses regrets d'avoir fait l'entreprise, ainsi que son aversion pour les doctrines de l'auteur. Il aurait cepen- * dant été condamné à une forte amende, s'il n'avait déclaré que, pour réparer le mal, il avait confié l'ouvrage à un savant théologien, M. Formey, afin
1. LeUre à Moultou, 30 janvier 1763. Voir aussi, UUresà Re\i^ 8 janvier et !•' octobre
1763. — 2. LeUre deMilot-d Maréchal à Rousseau, 8 janvier
d'en donner une autre édition , répuryée de tout ce qui pouvait fournir matière à scandale. Formey signa cette nouvelle édition et y joignit une introduction : « Il résultait assez manifestement de là, ajoute-t-il, que je ne m'appropriais point Touvrage de M. Rousseau, et que je ne faisais que me prêter au but salutaire dans lequel on donnait cet Emile chrétien. Je substituais à la Profession de foi du Vicaire savoyard un morceau où la doctrine contraire est exposée. Je mis des notes au bas du texte, et j'eus soin de les distinguer de celles qui appartenaient à l'auteur. Avec ces précautions, je crus être à l'abri de tout reproche*. »
Le décret du Parlement n'était pas encore connu de Rousseau que déjà il était envoyé à Genève par les soins du représentant de la République à Paris. Aussitôt le Conseil s'émut, le procureur général Tronchin prépara à la hâte un réquisitoire, le 19 juin un jugement presque semblable à celui de Paris fut rendu, et le même jour, la sentence fut lue à haute voix sur les degrés de l'Hôtel de Ville. Puis le bourreau déchira lentement les pages du livre et les jeta au feu. La foule était considérable, dit un témoin oculaire ; mais « au lieu des applaudissements qui éclataient naguère, lorsqu'on brûlait les saletés du Vieux diable de Ferney^ on voyait une rage
1. FOBUBT, Souvenirs d'un citoyen^ t. II, cité aux Lettres inédites de J.-J, Rousseau à
Marc-Michel Rey, Notes de rôditeur J. Bosscha aux lettres 99 et 103.
muette, une stupéfaction profonde sur le visage des citoyens, et il était facile de prévoir à quel débordement de haines politiques Genève allait être livrée *.
Cette sentence, quelque hâtive qu'elle ait été, ne passa pas sans opposition. Tant qu*il ne s'était agi que d'interdictions de livres, on savait trop ce que valaient ces défenses pour s'en inquiéter beaucoup. Moultou lui-même, si expansif, si facile à troubler, quand son ami était en cause ; Moultou, qui s'était si fort ému à la nouvelle du décret de Paris ', raconte presque sans émotion que le Conseil a interdit le Contrat social, qu'il fait examiner VÉmile et a mis tous les exemplaires sous les scellés. Dès ce jour-là cependant deux membres du Conseil, Mussard et Jalabert, avaient pris énergiquement la défense de Rousseau ^ Mais le 19, comme le ton est changé : « Mon cher ami, j'ai l'àme navrée... A Genève ! à Genève î on a brûlé vos deux livres 1 On vous a décrété de prise de corps ! 0 Rousseau, que ta grande àme s'indigne sans s'abattre... Je le prévis hier et je fis tout au monde pour éclairer les juges. Le parti était sans doute pris ; l'arrêt a été rendu ce matin *. »
Moultou, qui n'était pas membre du Conseil des Vingt-Cinq, faisait ce qu'il pouvait ; mais il était gêné dans ses moyens. Au sein de l'assemblée, Jean- Jacques eut ses défenseurs habituels, Jalabert et Mussard, un ou deux autres encore ; mais tous, sauf trois ou quatre, furent d'avis de le décréter. Ils allaient
1. Gaberbl, Voltaire et les [ 16 juin 1762. — 3. /rf., 16 et Genevois, ch. xii. — 2. Lettres 18 juin 1762. — 4. /d., 19 juin de Moultou a Rousseau, 14 et j 1762.
plus loin que Tronchin lui-même, qui concluait à brûler les livres sans s'attaquer à Tauteur, « lequel, disait-il, n'est plus notre concitoyen, puisqu'il déclare Jui-mème avoir abjuré notre religion ^ »
Rousseau, en apprenant la sentence, fut indigné. « Quoi ! décrété sans être ouï ! Et où est le délit ? » Il était résolu, dit-il, à aller purger son décret,... mais plus tard. C'était prudent, car il n'était pas sûr qu'on fût en état de Tentendre. Mais ce qiii paraîtra plus étonnant, c'est qu'il blâma Moultou d'avoir pris trop ouvertement ses intérêts. Il veut être servi à sa mode *. « Ne cherchez point à parler de moi, lui écrit-il encore ; mais, dans l'occasion, dites à nos magistrats que je les respecterai toujours, même injustes. Je sens dans mes malheurs que je n'ai point l'âme haineuse, et c'est une consolation pour moi de me sentir bon aussi dans l'adversité*. » Nous verrons s'il fut fidèle jusqu'à la fin à ces beaux sentiments.
Il se plaint d'avoir été décrété sans être ouï; mais, légalement du moins, il ne tenait qu'à lui d'être entendu. Il n'avait pour cela qu'à aller présenter sa défense avant sa condamnation. Il en fut à Genève comme à Paris, et en outre, à Genève comme à Paris, lui et ses amis ne tardèrent pas à prétendre qu'il avait été, non pas décrété , mais coii-damné, sans ayoir été entendu.
Parmi ses défenseurs, il ne faut pas oublier de signaler le colonel Pictet, membre du Conseil des Deax-Cents. Il écrivît une lettre si énergique que,
1. Lettre de Moultou à Rous- \ à Moullou, 22 juin 1762. — 3, seau, 22 juin 1762. —2. Lettre \ Id.^ 24 juin 17G2.
quoiqu'il ne Teùt pas signée et ne Tcùt reconnue que comme lettre intime, il fut appréhendé au corps, condamné à demander pardon à Dieu et à leurs seigneuries, et privé pendant un an de ses droits de bourgeoisie. Le libraire Duvillard. qui avait répandu la lettre, fut enveloppé dans la même condamnation et privé de ses droits pendant six mois*.
Rousseau se demandait comment on pourrait ériger le tribunal pour juger Pictet, et voyait là pour celui-ci a l'occasion de jouer un très beau rôle et « de donner à ses concitoyens de grandes leçons. » Lui-même aurait eu, par contre-coup , sa part du succès; mais Taffaire ne parait pas avoir eu le retentissement qu'on en espérait*.'
Pictet, recherchant dans sa lettre les causes de la sentence du Conseil , en signale trois principales : l'influence de la France, l'action de Voltaire, le désir des pasteurs de se laver du reproche de socinianisme que leur avait adressé autrefois d'Alembert.
L'action de la France est manifeste. A peine Tarrêt du Parlement est-il rendu, que de Sellon, le représentant de la République à Paris , est chargé d'en informer son gouvernement. On sait l'empressement que celui-ci mit à prononcer la sentence ; il n'en mit pas moins à Tannoncer au Résident de France, et dès le 11 juillet, de Sellon adressait au
1. Babni, Histoire des idées morales et politiques au XVHI" siècle, 1847,20® leçon. Gabbrel,— Voltaire et tes Genevois^ ch. X[l ; Archives de Genève; Registres du Conseil, année 1762. — Dbs-
NOIRESTERRES, t. VI, SCCt. VII.
— Lettre de Moultou à Rousseau, 17j uiilet 1762.— Lc«rc de Piolet, datée du 22 juin 1762. — 2.
Lettres à M"* de Luxembourg, 21 juillet, et à Mareet, 24 juillet 1762.
Conseil les félicitations de Choiseul'.Le patriotisme genevois protesta contre une déférence aussi marquée; le Conseil aurait pu en efifet y mettre plus de dignité ; mais il était si bien en communauté de vues avec la France , qu'il se trouva naturellement disposé à la satisfaire. « Quels cris, disait Moultou, longtemps À l'avance, quelles clameurs vous allez exciter à Genève! Que vos amis auront de peinç à vous défendre ! Comptez pourtant sur leur zèle ; mais réussiront-ils? Je ne le crois pas*. » Outre que Rousseau, par ses attaques contre la religion, battait en brèche le Protestantisme de Genève, aussi bien que le Catholicisme de Paris , les deux gouvernements avaient le même intérêt politique à frapper le Contrat social, « Votre ouvrage, écrivait Moultou, doit effrayer tous les tyrans nés et à naître; il fait fermenter la liberté dans tous les cœurs •. » Voilà, sans aucun doute, le nœud de la question. Ni à Genève, ni à Paris, on ne voulait de cette prétendue liberté ni de cette fermentation. Genève même avait des motifs particuliers d'intervention, puisque le Contrat social était spécialement fait pour elle. Si d'ailleurs, on parut négliger un peu à Paris ce dernier ouvrage , ce fut à la condition de le poursuivre jusqu'à Genève. On a battu ï Emile sur le dos du Contrat social, disaient les amis de Rousseau *.
La conduite de Voltaire dans cette affaire et dans celles qui suivirent est assez complexe et assez dif-
i. Drsnoirbstbrrbs, t. VI, sect. VII.— Gabbrbl, Rousseau elles Genevois^ ch, n,§3. — Id., yoltaire et les Genevois, ch. xii. — 2. Leltre de Moultou à Rous-
seau^ 3 février 1762. —3. Id., 18 juin 1762. — 4. Gabbrbl, Rousseau et les Genevois^ ch. m, §8.
ficile à démêler. Il agit, c'est évident; mais par quels moyens, sur quelles personnes, dans quel but précis? Son action, qui fut constante, s'exerça-t-elie toujours dans un sens uniforme? Voilà qui est moins clair.
La main de Voltaire se montra peu dans le pre- ^ mier moment. Rousseau affirme * , Voltaire nie *, la preuve e;3t faible, d'un côté comme de l'autre. Si Ton croyait tous les dires de Rousseau , on irait loin. Non content de montrer le polichinelle Voltaire et le compère Tronchin mettant enjeu, tout doucement, derrière la toile, les autres marionnettes de Genève et de Berne'; non content d'affirmer que Voltaire travaillait fortement la Cour de Berlin et n'épargnait rien pour circonvenir le Prince * ; n'accusait-il pas aussi Diderot , qui l'avait encouragé à publier V Emile ^ d'avoir ensuite agi sous main, avec d'Alembert, pour faire supprimer l'ouvrage? Il en avait des preuves, et il le dit à Diderot lui-même; mais où sont ces preuves*? Pictet ne parle pas de l'action directe de Voltaire et croit simplement que le Conseil a voulu lui faire la cour*. Moultou, qui était bien placé pour voir, mais que sou affection rendait peut-être soupçonneux, croit aux menées et aux « infâmes procédés de Voltaire et de sa ca-
1. Lettres de Rousseau à Moultou, Il juillet; à Af™« de Luxembourg,2i}\ii\\el;àM'«^de Bouf fiers, 4 sei)tembre ; à M"»» de Fcrdtf^n, 4 septembre 1762, etc.
— 2. Lettres de Voltaire à d'Aiembert^ 15 septembre 1762; à Tronchin Calendrin, citée par Grimm au 1«' décembre 1765,
etc. —3. Lettre à M""* de Liixem," bourg, 21 juillet 1762. —4. Lettre à 3f«* de Verdelin, 4 septembre 1762. — 5. D'ESGHERNY, De Rousseau et des philosophes du ïVîil^ siècle^ ch. XII.— 6.Z.««re de Picut, — Dbsnoirbstbrrbs, t. VI, sect. VII.
baie*. » Ce qui donne à supposer que Voltaire agissait surtout par ses amis. Si Ton en juge par ses sentiments connus, par ses épigrammes, et surtout parce qu'il fit plus tard, on doit penser qu'il ne resta pas inactif. Le repos , quand il avait des adversaires à combattre, n'entrait pas dans ses allures. Dans l'armée philosophique , dont il était le général et le grand prêtre, il y avait un homme, le premier de tous et assurément le plus capable de rendre de grands services*, qui refusait de s'enrôler sous sa bannière et de reconnaître son empire. Voltaire en était humilié pour lui-même ; il en était attristé pour sa cause. Comme il aurait été heureux de le ramener. « Oh! comme nous l'aurions chéri, ce fou, s'il n'avait pas été faux frère, et qu'il a été un grand sot d'injurier les seuls hommes qui pouvaient lui pardonner*. » La sortie qu'il fit, quand il apprit la fuite de Rousseau, est une conséquence de ce double sentiment. « M. de Voltaire, dit Pougens, n'y tint plus; il se mit à fondre en larmes, et, de ce ton de voix moitié solennel, moitié sépulchral qui lui était propre , il s'écria à plusieurs reprises : qu'il vienne, qu'il vienne! Je le recevrai à bras ouverts ; il sera ici plus maître que moi ; je le traiterai comme mon propre fils *. » Wagnière, valet de chambre de Voltaire, dit, de son
1 . Lettres de MouUou à Rous^ ,18 juin, 7 juillet, 10 septembre 1762. — 2. Uttrede Voltaire à DamilavHle,6} uillet 1 764.
— 3. Lettre de Voltaire à DamilavitU, 31 juillet 1762. — Voir aussi Lettre à d'Alemtert , l*» mai 1763. — 4. Ch. Pou- GBKS. Lettres philosophiques à
M. X. Paris, 1826. Uttre 13.
— Le prince db Lionb (Lettres et Pensées) raconte la même anecdote, mais notablement arrangée. — Grimm en fait également mention, tout en la rapportant à une autre époque (Corresp. litlér., l«jan- Yier 1766.
c6té, que son maître écrivit à Jean-Jacques, et lui fit adresser jusqu'à sept copies de sa lettre, dans diverses directions , à cause de l'incertitude où Ton était de son présent asile *. Mais Rousseau ne pouvait accepter de demeurer chez le corrupteur de son pays '.
Cette tentative de réconciliation ne fut pas la seule de la part de Voltaire. On connaît celle qu'il fit en 1755. A Ten croire, il en aurait fait une autre en 1759'. Voltaire, qui aimait à protéger, aurait été particulièrement fier de protéger Jean-Jacques ; mais Jean-Jacques, qui ne voulait point être protégé, surtout par Voltaire, avait refusé, si tant est qu'il lui ait été offert quelque chose à cette époque; car s'il convint à moitié de cette un offre certain jour*, il la nia formellement plus tard, ainsi que toute autre proposition postérieure. Il n'aurait pas dû nier pourtant, sauf à les expliquer à sa manière, les nouvelles ouvertures que Voltaire fit certainement à la fin de 1765 à Deluc d'abord, et ensuite à d'Ivernois, en présence du même Deluc. iSous parlerons de celles-ci en leur temps ; mais pour nous en tenir à celles qui eurent lieu à l'époque que nous racontons actuellement, c'est-à-dire en 1763, Voltaire aurait été jusqu'à charger Deluc, avec un de ses amis, d'offrir à Rousseau un asile dans sa terre, dans un lieu retiré, où il pourrait vivre à son aise et à l'abri de toute persécution. « Le fourbe! dit Deluc; dans ce temps-là même, il le détestait