Contrat social, l.ll,ch. m. — 2. Ici., cli. iv
La volonté générale est toute-puissante ; car elle a à son service la force de tous et ne peut avoir contre elle que des forces particulières et divisées. « Comme la nature, dit Rousseau, donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens *. » « Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps, ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre *. » C'est la devise républicaine : liberté, égalité, fraternité ou la mort.
La volonté générale, qui a tout pouvoir sur ses membres, n'est elle-même soumise à aucune loi obligatoire, pas même à la loi du contrat. Elle ne peut être obligée envers ses membres, car elle ne serait plus au-dessus d'eux ; elle ne peut ôtre obligée envers elle-même, car on ne contracte pas avec soimême. Inutile d'ailleurs de lui demander des garanties ; il est impossible que le corps veuille nuire à ses membres. « Le souverain, par cela seul qu'il est, est toujours tout ce qu'il doit être '. »
La volonté générale, comme toute volonté, ne peut rester renfermée en elle-même ; il faut qu'elle s'exprime en acte ; cet acte, c'est la loi. La loi est donc l'expression de la volonté générale, « le registre de nos volontés », et en cette qualité, elle participe à tous les caractères de la volonté générale : elle est toujours juste, toujours droite, toujours égale et s'appliquant à tous, sans acception de personnes. Comme la volonté générale, elle est obligatoire et toute-puissante ; elle est inaliénable et
1. Contrat social, 1. IL ch. IV. — 2. Id., 1. 1, ch. vu. — 3. Id.
n*admet ni délégation, ni représentation. « Les députés du peuple ne sont ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple ^en personne n'a point ratifiée est nulle; ce n'est point une loi*. » « Le souverain, n'ayant d'autre force que la puissance législative, n'agit que par des lois, et les lois n'étant que des actes authentiques de la volonté générale, le souverain ne saurait agir que quand le peuple est assemblé. Le peuple assemblé, dira-t-on, quelle chimère ! C'est une chimère aujourd'hui, mais ce n'en était pas une il y a deux mille ans\ » Quoi qu'il en soit, Rousseau nous donne comme une nécessité actuelle ce qui actuellement est une chimère. Il parait que, depuis deux mille ans, il n'y a plus de lois dans le monde.
?îe recherchons pas si le régime plébiscitaire est toujours la fidèle expression de la volonté générale ; si les réponses ne dépendent pas de la manière de poser les questions; s'il n'y a pas mille moyens d'influer sur les votes ; les précautions que Rousseau veut prendre contre ces inconvénients montrent qu'il en a senti la gravité. La volonté générale est inaliénable et ne saurait être déléguée ; voilà la théorie ; mais Rousseau savait assez d'histoire pour ne pouvoir ignorer qu'en fait, cette volonté si inaliénable a presque toujours été aliénée ; que le pouvoir du peuple a presque toujours été le pouvoir de quelqu'un ou de quelques-uns. « La souveraineté du peuple, dit Taine, interprétée par la foule , produit l'anarchie; interprétée par les chefs, le des-