‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 62 sur 158 · Confessions · texte numérisé non relu

Confessions

Genève. Il n'a qu^un seul reproche à lui faire, c'est qu'il est « un donneur insupportable », et il ne lui continuera son amitié qu'à la condition qu'il obtiendra de lui « des comptes si exacts qu'il n'y soit pas même oublié le papier pour les paquets ou la ficelle pour les emballages*. »

D'EsGHERNT avait un peu connu Rousseau à Paris. Il n'usa pas du procédé habituel pour renouer connaissance avec lui : au lieu de faire des avances, il se fit désirer. Ce moyen lui réussit. Il était depuis trois mois à peine dans le pays, que Thérèse lui demandait pourquoi il n'était pas encore venu. Le comte d'Escherny, écrivain de troisième ou quatrième ordre, esprit sceptique et railleur, entra plus avant que personne dans la familiarité de Rousseau. Il fut pour lui un peu plus qu'une simple connaissance, un peu moins qu'un ami. Il n'était pas de jour, pour ainsi dire, qu'ils ne se vissent ; mangeant continuellement l'un chez l'autre, faisant de la musique en commun, entreprenant de compagnie des excursions perpétuelles, quelquefois très longues. D'Escherny était donc parfaitement à même de renseigner la postérité sur le compte de Rousseau. Il n'y a pas manqué, et, chose remarquable, il n'a pas, comme tant d'autres, été ébloui par sa gloire. A l'en croire, il se permettait de le contredire et de le railler ; il a continué de le faire dans ses livres*. Il est le seul, peut-être, qui l'ait traité avec tant de sans-façon ; ne se fâchant jamais contre lui, ne le boudant jamais, mais aussi ne prenant pas trop au sérieux

1. Voir une quarantaine de Lettres de Rousseau à d'Ivernois, du 22 août 1763 au 26 avril 1768. — 2. De Housseau el des

philosophes du xviii» siècle, t. IIÏ des œuvres de d'Eschbrnt, 1811. — Éloge de Rousseau, même tome.

SCS excentricités et ses boutades. Qui sait, s'il ne dut pas à cette manière de faire l'avantage « de ne s'être jamais brouillé avec celui qui se brouillait avec tout le monde. » Les façons cavalières de d*Eschemy ont dû naturellement mettre en défiance les admirateurs quand même' de Jean-Jacques. Sans professer le même culte, il est permis de partager les mêmes soupçons. D'Eschemy aime trop Tanecdote, pour n'être pas tenté d'embellir celles qu'il raconte ; il est trop fier de son amitié avec le grand homme pour ne pas l'exagérer. En définitive, Rousseau dit à peine quelques mots de lui dans ses Confessions, et les trois lettres qu'il lui écrivit ne témoignent pas d'une grande familiarité. A en juger même par la première en date, on serait porté à croire que d'Escherny n'aurait pas été sans faire des avances à Rousseau, avances auxquelles celui-ci, suiA'ant son usage^ aurait été peu empressé de répondre. « On dit votre commerce fort agréable, et moi, je suis un pauvre malade fort ennuyeux; 'ainsi, pour l'amour de vous, demeurons chacun comme nous sommes*. » Il est certain malgré cela qu'ils se virent beaucoup pendant plus d'une année ; que d'Escherny est au fond très partisan de Rousseau'; qu'aucun autre n'a saisi comme lui certains côtés de sa vie ; qu'il parle de ce qu'il sait. A ces divers titres , ses récits sont précieux et rien ne saurait les remplacer.

D'Escherny travailla, entre autres choses, à réconciher Rousseau avec Diderot. Diderot avait fait

1. Lettre à eTEâchemy, 2 février 1764. — 2. Il va jusqu'à regarder ses erreurs et ses

tend à notre faiblesse » pour nous permettre de Tatteindre et de nous élever jusqu'à lui.»

^fRules comme « l'échelle qu'il [ Eloge de Rousseau.

les premières avances; d'Eschemy parla, écrivit, pria, pressa; Rousseau fut inébranlable. « Je n^entends pas bien, dit-il, ce qu'après sept ans de silence, M. Diderot vient tout à coup exiger de moi. Je ne lui demande rien ; je n'ai nul désaveu à faire. Je suis bien éloigné de lui vouloir du mal ; encore plus de lui en faire ou d'en dire de lui. Je sais respecter jusqu'à la fin les droits de Tamitié, même éteinte, mais je ne la rallume jamais ; c'est ma plus invariable maxime ^ » La démarche de Diderot, conclut d'Escherny, « lui fait honneur; le refus de Rousseau n'est pas le plus beau trait de sa vie '. » Mais Diderot, à son tour, se vengea cruellement.

Parmi les relations que Rousseau entretint à Motiers, il faut encore citer Seguier de Saint-Brisson, jeune officier, d'une famille très aristocratique, qui, pour suivre les principes de VÉmile, avait donné sa démission et apprenait Tétat de menuisier. Rousseau, qui était moins fou en pratique qu'en théorie, le blâma vivement et lui écrivit à ce sujet la lettre la plus pressante, une lettre toute paternelle, lui représentant en termes touchants la douleur qu'il causait à sa mère et le tort qu'il se faisait à lui-même'. Il réussit à le faire revenir de ses folies, mais il ne put, malgré ses bons conseils, le corriger aussi bien de sa manie d'écrire *. Rousseau vit Saint-Brisson deux ou trois fois et fut moins satisfait de sa conversation qu'il ne l'avait été de ses lettres. Enfin , il apprit que son trop fervent disciple n'avait pas su résister aux entraînements

1 . Lellre à d'Eschemy, 6 avril 1765. — 2. D^ESCHBRNY, De Rousseauet des phUosophet>, etc., ch. XVIII. — 3. Lettre à Seguier

de Saijit-Briêson, 22 juillet 1 764. — 4. Lettres à Seguier de SairU- Bt^ton, i'd novembre 1763 et janvier 1765. ^

du monde et s'était lancé dans les salons de Paris. De toutes les connaissances que Rousseau fit à cette époque, il n'en cite qu'une à laquelle il ait mis un véritable intérêt de cœur, c'est celle d'un jeune Hongrois, qu'on appelait le baron de Sauttern, mais dont le nom véritable était Sauttbrsheim. Ce jeune homme vint s'établir à Motiers à cause de lui , afin de former sa jeunesse à la vertu par son commerce. Comment rebuter d'aussi bonnes dispositions ? Sauttersbeim était de belle tournure, aimable, bien élevé; Jean-Jacques s'enticha complètement de lui, le reçut, l'emmena dans ses courses, l'admit dans son intimité, lui donna toute sa confiance; en un mot^ ils devinrent inséparables, D'Ivernois assura que c'était un espion envoyé par la France ; en réponse à cette accusation, Rousseau emmena Sauttersheim à Pontarlier, sur le territoire français, se mettant ainsi à sa merci, puis Tembrassant avec effusion : « Sauttern n'a pas besoin, dit il, que je lui prouve ma confiance ; mais le public a besoin que je lui prouve que je sais bien la placer*. » Espion ou non, il est positif qu'il n'était qu'un vulgaire chevalier d'industrie. On prit des renseignements sur son compte; personne ne le connaissait à la cour de Vienne, où il prétendait connaître tout le monde'. Quand il eut assez de la société de Rous^ seau, il partit sous un prétexte quelconque, laissant enceinte la servante de son auberge, et alla faire d'autres sottises ailleurs. Malgi*é tout, Jean-Jacques continua non seulement de l'aimer, mais de l'aider

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