‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 65 sur 158 · I. Lettre de Moultou à Rousmou, 9 juillet · texte numérisé non relu

I. Lettre de Moultou à Rousmou, 9 juillet

la souveraineté appartient toujours au peuple, et en second lieu, que le gouvernement aristocratique est le meilleur de tous : que peut-on trouver à Genève de blâmable à ces deux principes ' ?

Moultou se mit au travail en tremblant. Il savait qu'il n'était pas toujours facile de servir son ami. Rousseau, tout en répétant qu'il ne voulait rien dire, ne lui ménageait ni les avertissements, ni les encouragements. « Je ne veux point voir votre ouvrage, disait-il, mais je dois vous avertir que si vous Texécutez comme j'imagine , il immortalisera votre nom. Mais vous serez un homme perdu'. » L'œuvre n'allait pas vite. En octobre, elle était à peine commencée'; en novembre, il était question de l'abandonner \ Cependant, le 25 novembre, Moultou veut envoyer ce qu'il a fait ; mais Jean-Jacques ne veut rien voir*. Enfin, quand le mémoire fut fini, on renonça à l'imprimer. D'autres événements étaient survenus et Rousseau s'était lui-même chargé de sa défense *.

Quant à Moultou, ce qu'il y gagna, ce fut de se faire exclure de la compagnie des pasteurs. Il est vrai que lui-même désirait la quitter. On aurait toléré son amitié pour Rousseau; on ne supporta pas la façon compromettante et souvent peu orthodoxe dont il la manifestait. Mais il n'eut pas

1. Lettre à Marcet, 24 juillet i 762.-2. Lettre à Moultou, 1 1 j uillet1762. Voir aussi les lettres du 15, du 24 juillet et du iO août, et celle de Moultou à Rousseau du 21 août 1762. — 3. Lettre à Moultou, 8 octobre 1762. — 4. Lettre de Moultou à Rousêeau, 9 novembre, et Ré-

ponte, 13 novembre 1762. — 5. Lettre de Moultou, 25 novembre 17Ô2. — 6. Lettre de Moultou à Rousseau, 4 janvier, et Réponse, 17 janvier 1763. — 7.

Lettres de Moultou à Rouueau, 16 novembre 1762,13 avril 1763; de Rousseau à Moultou, 19 dé^ cembre 1762, 18 avril 1763.

DE JEAN-UCQVE8 BOUSSKAU.

même la reconnaissance de Thoinme pour qui il faisait tant de sacrifices, y compris celui de son devoir. Les deux amis furent plus d'un an sans s*écrire. Les motifs de cette interruption de correspondance ne sont pas bien connus. On a dit que Moultou s'était offensé de certains reproches blessants de Rousseau. On peut, en tout cas, affirmer sans témérité que la faute n*en fut pas à Moultou. Ce fut lai pourtant qui revint le premier, et au moment où parurent les Lettres de la Montagne^ c'est-à-dire dans une circonstance où son admiration dut être tempérée par bien des réserves, Moultou se livra avec abandon et simplicité; l'autre se montra méticuleux et déclamateur.

Ici, comme, du reste, dans presque toutes ses amitiés, Jean-Jacques n'eut pas le beau rôle*. Un peu plus tard, il eut pourtant un bon mouvement. « Je sens, écrivit-il à Moultou, le prix de ce que vous avez fait pendant que nous ne nous écrivions plus. Je me plaignais de vous, et vous vous occupiez de ma défense. On ne remercie pas de ces choses-là, on les sent; on ne fait point d'excuses, on se corrige*. »

La vraie défense de Rousseau est dans sa Lettre à r Archevêque de Paris '.

Les réfutations de VÉmile pleuvaient de toutes

i . Lettre de MouUou à Bous^ seau, 23 novembre 176'4, el/?éponse de Rousseau, 7 janvier 17Ô5. — 2. Lettre à Moultou, 9 mars 1765.— 3. Jean-Jcicques

Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, daté du 18 novembre 1762.

parts. Rousseau ne pouvait ni ne voulait répondre à tout le monde; il élait bon néanmoins qu*il répondit à quelqu'un. En homme qui n'entend pas se dérober et ne redoute pas le combat, il choisit, parmi ses adversaires, celui qu'il jugea le plus digne de ses coups, TArchevèque de Paris. Il pouvait, dit-il modestement, lui répondre sans s'avilir; c'était un cas à peu près semblable à celui du Roi de Pologne*.

Le Mandement de l'Archevêque de Paris n'est pas simplement une condamnation et un acte d'autorité épiscopale ; il est de plus un véritable traité, où Ton donne des raisons, où Ton discute des idées et des textes. Il n'est, il est vrai, ni aussi profond que la réfutation de Gerdil, ni aussi complet que celle de rÉvêque du Puy; mais outre sa valeur intrinsèque, qui est très grande aussi, il emprunte à la situation et à la personne de Christophe de Beaumont une importance dont il faut tenir un compte ^sérieux. Christophe de Beaumont était, en effet, par ses qualités personnelles, par sa modération et sa sagesse, par son orthodoxie et son savoir, par la sainteté de sa vie et la pureté de ses mœurs, éminemment propre à faire goûter sa doctrine. Jean-Jacques luimême lui rend justice à cet égard et déclare qu'il l'a toujours estimé, tout en plaignant son aveuglement.

Rousseau appartenant au culte protestant, T Archevêque eut le bon goût de ne pas le traiter en catholique. Il était facile d'ailleurs de ne lui opposer que des raisons et des textes également acceptés par les catholiques et les protestants, et ses con-

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