Confessions, i. XII
damnations à Genève, à Berne, en Hollande, à Neuchâtel, montrent suffisamment qu'il s'attaquait au christianisme tout entier. Rousseau n'en parait pas moins fort surpris qu'un évêque catholique se permette de juger un auteur protestant; comme il l'avait été qu'un parlement français jugeât un citoyen de Genève. D*où il faut conclure apparemment que le titre d'étranger ^st un brevet universel d'impunité.
En général, Ropsseau aime à parler de lui. Mis directement en cause et appelé à défendre ses opinions et sa personne, il avait là une bonne occasion de satisfaire son goût. Il fait l'histoire de sa vie ; il se pose en victime ; on a abusé contre lui de toutes les règles de la justice; on l'a mal connu, mal jugé, on a voulu le déshonorer; on l'a outragé, injurié, calomnié. Qu^on lise ses livres, et il sera justifié. A l'entendre, il n'y en a pas un qui ne respire les plus pures maximes de la vertu et de la religion. Il est chrétien; chrétien de Jésus-Christ et non des prêtres; chrétien des devoirs et non des dogmes.
Il s'élève avec indignation contre le reproche de mensonge et de mauvaise foi que l'Archevêque lui a adressé à plusieurs reprises. C'est alors surtout qu'il devient éloquent. Et à propos de VÉmile : « Quand j'aurais eu tort dans quelques endroits, dit-il; quand j'aurais eu toujours tort, quelle indulgence ne méritait point un livre où l'on sent partout, même dans les erreurs, même dans le mal qui peut y être, le sincère amour du bien et le zèle de la vérité?... Eh! quand il n'y aurait pas un mot de vérité dans cet ouvrage, on en devrait honorer et chérir les rêveries comme les chimères les plus douces qui puissent flatter et nourrir le cœur d'un
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homme de bien. Oui, je ne crains point de le dire, s'il existait en Europe un seul gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines, il eût rendu des honneurs publics à Tauteur d'Emile et lui eût élevé des statues*. »
Voltaire et autres jasèrent beaucoup de cette dernière phrase. Jean- Jacques avait déjà dit : « Quiconque ne se passionne pas de moi n'est pas digne de moi% » mais au moins ces mots, adressés à une dame entichée de lui, n'étaient pas destinés au public.
Le trait de la fin montre assez que le commencement n'est que fausse modestie. 11 ne faut pas croire, en effet, que Rousseau soit disposé à reconnaître des doctrines erronées ou dangereuses dans son livre ; il est, au contraire, très résolu à en soutenir toutes les idées, et souvent à les accentuer. Il tiendra toujours la Profession de foi, notamment, « pour récrit le meilleur et le plus utile dans le siècle où il Ta publié. » « Je croirai vous avoir bien répondu, dit-il, si je prouve que, partout où vous m'avez réfuté, vous avez mal raisonné, et que, partout où vous m'avez insulté, vous m'avez calomnié.» Son principe fondamental est que l'homme est naturellement bon, il n'a gardé de l'abandonner; on l'accuse de nier le péché originel, il s'en fait gloire; on l'accuse de ne pas expliquer la nature humaine, le vice, le péché, la méchanceté des hommes devenus grands et réunis en société; il répond qu'il est le seul à rendre compte de ces choses convenablement. Peu lui importent le rhéteur Augustin
1. J,-J. Rousseau à Christophe I 2. Lettre à il/-* Lalour, 26 sepde Beaumont, vers la fin. — J tembre 1762.
et les théologiens ; il est d^accord avec Texpérience et la raison, sinon avec TÉcriture. Toute méchanceté venant, selon lui, du dehors, il suffit de fermer la porte au vice pour Tempécher d'entrer jamais dans le cœur de Thomme. D'autres ont, disent-ils, fortifié le cœur contre les passions ; il a fait mieux, il a empêché les passions de naître.
U n'est pas jusqu'à ses doutes, auxquels il ne tienne comme à des dogmes. En matière grave, quand on doute, c^est le cas de s'instruire , afin de parvenir à la certitude ; mais Rousseau ne douterait-il point parce qu'il veut douter? Ou plutôt, ses objections, présentées sous forme de doutes, ne seraient-elles pas des moyens de faire passer des erreurs très positives?
Et puis, il dit après cela : je suis chrétien ; je suis chrétien protestant ; il a pour lui son propre pasteur, lequel, soit dit en passant, dut être assez embarrassé des éloges qu'il reçut de Rousseau en cette circonstance K Mais ne peut-on pas lui répondre avec Vernes, qui était protestant aussi : Non, vous n'êtes pas chrétien! Malheureux, si vous étiez chrétien, diriez-vous du christianisme tout le mal que vous en dites? lui contesteriez-vous ses preuves les plus évidentes, les miracles et le témoignage des hommes? Taccuseriez-vous d'être sans influence sur la conduite, sans lien manifeste avec le bonheur de la société ? diriez-vous que la morale est tout, et la croyance rien? parleriez-vous comme vous le faites de toutes les religions révélées? affirmeriezvous que , parmi les religions qui sont ou ont été dominantes, il n'y en a pas une qui n'ait fait à l'hu-