‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 68 sur 158 · CorrMp.««ér.,l" mai · texte numérisé non relu

CorrMp.««ér.,l" mai

— Bachaumont, 7 mai 1763.

— Lellre de Rousseau à liey, 28 mars 1763. — 2. Lelires de Voltaire à d'Argenlal, 13 juin;

à Marmontel, 19 juin 1763. — 3. Lettre de Moultou à Rousseau, 19 mars 1763. — 4. Lettres de Moultou à Rousseau, 19, 23, 30 mars, 26 avril, 4 mai 1763.

disait que sa lettre o'avait fait qu'aigrir les Gene-

vois

Il y gagna presque pourtant le suffrage de Voltaire. Voltaire trouvait bien son amour-propre révoltant, son titre : Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, d'une indécence impertinente ; en fait de statues , il ne lui en prédisait qu'une, en place de Grève, avec un écriteau dans le goût de IN RI; mais il voyait dans sa petite brochure de si bons traits, des pages si sublimes contre cette sainte religion, qu'il déclarait professer, tout en la couvrant d'opprobre et de ridicule ! C'est Diogène, disait-il, mais, s'exprimant quelquefois comme Platon*. Voltaire ne regrette qu'une chose, c'est qu'il ne soit pas de la secte. « Il faut, écrit-il à d'Alembert, que vous entriez in nostro dig7io corpore ;ei qu'ensuite Diderot entre; et, si Jean-Jacques avait' été sage, Jean-Jacques aurait entré ou serait entré ; mais c'est le plus grand petit fou qui soit au monde. Il y a des choses charmantes dans sa Lettre à Christophe^, »

La Lettre à Christophe de Beaumont était destinée à répondre aux adversaires de France ; les Lettres de la Montagne eurent pour objectif ceux de Genève. Mais cet ouvrage est tellement lié à une série de faits auxquels nous consacrerons le prochain chapitre, qu'il vaut mieux attendre ce moment pour en parler.

i. Lettre à MouUou, 16 avril 1763. — 2. Lettres de Voltaire à 'Helvétius , mars et 1" mai ; à

d'Argental, 13 et 25 avril 1763.

— 3. Lettre de Voltaire à d*Alembert, 1" mai 1763.

On lit dans le Contrat social * : « 11 est en Europe un pays capable de législation, c'est File de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériterait bien que quelque homme sage lui apprit à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite lie étonnera TEurope. » Or, par une de ces chances heureuses, comme il ne s'en rencontre pas deux dans la vie d'un homme, il se trouva que ce rêve de Rousseau allait se réaliser; qne cet homme sage, ce législateur d'un peuple si digne de la liberté ne serait autre que lui-même. Quelle gloire! Quelle belle occasion d'appliquer ses théories! La Corse, après avoir secoué le joug des Génois, était en quête d'une législation, et Ton allait le prier d'en être le père. C'était sans doute la phrase du Contrat social qui lui attirait cet honneur * ; cependant on s'adressa aussi à Mably, à Diderot, et même, a-t-on dit, à Ilelvétius. Diderot refusa, parce qu'il jugea que l'entreprise était audessus de ses forces ^j Mably fit un travail assez misérable, que nous n'avons pas à juger ici ; Rousseau se mit à l'œuvre, non sans trembler, mais afin de répondre au moins par son zèle à un si beau dessein.

Il est heureux et fier de la mission qui lui incombe et ne s'en défend pas. « Sa seule idée, dit-il,

1. L. 11, ch. X. — 2. Lettre de | 1764. — 3. BàCHAUMONT, 21 BuUafuoco à lioiisseau , '6\ iio^X. | novembre 1764.

BE JEjLN-JACQUES ROUSSEAU.

m'élève Tâme et me transporte... soyez sur de moi; ma vie et mon cœur sont à vous *.

La nouvelle des lauriers quHl allait cueillir circula rapidement. Un peuple à instituer est un événement assez rare, assez extraordinaire , assez glorieux pour commander Tattention. Le public attendait le nouveau législateur à Tœuvre '. Les amis ne lui ménagèrent pas les encouragements. Lord Maréchal, le prince de Wirtemberg, le comte de-Zinzindorf, Deleyre, M™® de Chenonceaux, M"'*' de Verdelin le félicitèrent à l'envi '.

Le personnage principal avec qui il entra en relations dans cette circonstance fut un capitaine corse au service de la France, nommé Buttafuoco. Un commerce de lettres suivi s'établit entre eux*. Paoli, le libérateur de la Corse, parut moins ostensiblement dans l'affaire; mais, s'il n'en fut pas Tinspirateur, il s'y prêta au moins volontiers. Sa correspondance avec Rousseau n'a pas été publiée et le serait difficilement sans doute ; car la Bibliothèque de Neuchàtel n'en parait pas posséder la moindre trace ; d'après Bachaumout, un gentilhomme anglais qui l'avait vue, avait déclaré qu'elle faisait également honneur à Tun et à l'autre '. Dès sa première réponse, Jean-Jacques fait ses conditions, et Ton

1. Lettres à Buttafuoco, 22 septembre; au prince de Wirtemberg, 15 novembre*; à Milord Maréchal, 8 décembre 1 764.

— 2. Corresp. littér,, \ot novembre 1764. — 3. Lettres à Rousseau de M^^ de Verdelin, 6 novembre ; du comte de Zin- ^indorf, 20 novembre; de M"»* de Chenonceaux, noyembre; du

prince de Wirtemberg, réponse à la lettre de Rousseau du 15 novembre ; de Milord Maréchal, 24 décembre 1764; de M^* de Verdelin, 8 janvier; de Deleyre, 18 février 1765. — 4. Correspondance de Rousseauavec Buttafuoco, du 31 août 1764 au 19 octobre 1765. — 5. Bachaumont, 18 avril 1767.

doit reconnaître que, sauf un point, qui, par malheur, est un point fondamental, 'û pose convenablement la question et saisit bien la difficulté. Ce qu'il ne voit pas, ce que presque personne de son temps ne voyait, c'est qu'une constitution ne se fabrique pas tout d'une pièce, comme une statue qu'on coule dans un moule, mais est le résultat des mœurs, des traditions, des coutumes, de toute la vie antérieure d'un peuple. Dans ce sens, il n'y a pas de pays neuf, la Corse, pas plus qu'un autre. Il semble même que Rousseau eut une idée vague de cette vérité. Il avait, il est vrai, 'contribué plus que personne à accréditer l'erreur des constitutions à priori; mais que de fois chez lui la pratique corrigea la théorie !

Il faut avoir une bien grande confiance dans ses propres lumières et dans l'excellence de ses systèmes, pour se mettre en tête de donner des lois à, un peuple qu'on n'a jamais vu, et dont on ne connaît le sol et les habitants que par des cartes, des livres et quelques lettres de renseignements. Tel était le cas de Rousseau. Il sent bien qu'une \dsite de six mois l'instruirait mieux que cent volumes; mais, sans parler de sa paresse et des fatigues du voyage, il ne sent pas moins qu'il est un penseur et non un orateur, un homme d'étude et non un homme d'action; qu'il est incapable de traiter une affaire ou de dire deux mots en public. Il reconnaît donc qu'il ferait en Corse une triste figure, et perdrait, en se montrant, tout son prestige et une grande partie de sa valeur*. Aussi, quand les circonstances lui firent désirer plus tard d'aller demander aux Corses un asile,

i . Confessions, 1. XJI.

il entendit renoncer par là même à la tâche de faire leur bonheur. Il en apportait deux raisons : l'une bonne, c'est qu'il diffère trop de vues avec eux, et l'autre, qui n'est qu'un prétexte, mais qui du reste n'a guère été suivie par ses disciples, c'est que celui qui habite un pays ne doit jamais ^e mêler « de censurer, de critiquer ou de réformer en aucune manière son gouvernement*. »

Quand on se pose en émule des Lycurgue et des Solon, on devrait demeurer dans les régions sereines de la pensée ; mais il était dit que le caractère personnel et soupçonneux de Jean-Jacques ne manquerait pas une fois de jeter sa note discordante au milieu de ses conceptions. Buttafuoco était officier au service de la France et faisait de temps à autre des voyages à Versailles : premier sujet d'inquiétude. Buttafuoco n'était-il point l'agent de Choiseul, chargé par lui de l'espionner et de le compromettre? D'un autre côté, le traité de la France avec Gènes et l'envoi dans l'Ile de troupes françaises ne lui disaient rien de bon. Buttafuoco le rassurait, affirmant que la France n'avait que des intentions pacifiques, et, tout au plus, proposerait sa médiation. La conquête de la Corse, qui eut lieu quelques années plus tard, prouva néanmoins que Rousseau n'avait pas si mal vu. Enfin, chose encore plus grave, on fit courir le bruit que les lettres de Paoli étaient supposées et que le faussaire n'était autre que Voltaire ^ Rousseau vit le piège, et malgré tout, ne put se défendre d'une sorte de crainte d'être mystifié. D jugea, non sans raison peut-être.

1. Lellre à Butta fitoco , 24 | d'Alembert à Voltaire, 3 janmars 1765. — 2. Lettre de vier 1765.

que c'était Voltaire lui-même qui avait fait répandre cette fausse nouvelle, afin de satisfaire sa jalousie. Le tour était en effet digne de lui. Mais, que Voltaire en ait été ou non Fauteur, il est certain qu'il s'en amusa, qu'il en profita, et que son rival en fut troublé dans son œuvre. Ce n'est pas tout : un jour, un certain chevalier de Malte se présenta, de la part de Paoli, chez Rousseau ; mais celui-ci ne connaissait pas récriture de Paoli; les souvenirs de Choiseul et de Voltaire troublant son jugement, il resta en défiance et ne dit presque rien*. Et puis il aurait voulu voir Buttafuoco et n en pouvait venir à bout ; il aurait, par moments, voulu aller en (k)rse (le voulait-il en réalité?). Buttafuoco l'y engageait et l'iassurait qu'il lui serait fait bon accueil ' ; d'autres au contraire, Dastier en tête, ne lui parlaient que des fatigues du voyage, des difficultés de la vie, de la sauvagerie et de la férocité des habitants '. Entre les deux, Jean-Jacques ne vit que le mauvais côté et resta. Il travailla cependant avec une certaine ardeur, môlée malheureusement d'hésitations et d'intermittences; il s'entoura de documents et de renseignements. A la fin, pour suppléer aux inconvénients de Tabsence, il envoya même aux informations un jeune Ecossais qui lui avait été recommandé par Milord Maréchal. Ce jeune homme passa cinq semaines dans nie, fut enchanté de son voyage et, à son retour, fit part de ses observations et de son ravissement à Rousseau*. Mais celui-ci, dans Tinter-

1. Lettres à A/™« de Verdelin, 3 février; à Lenieps, 8 février et 3 mars ; à d'Jvcmois, 22 avril 1765. — 2. UUre de Buttafuoco

à liousseau, 11 avril 1765. — 3. Confessions, 1. Xil ; — Lettre à Dastier, 17 février 1765. —4.

Lettre à Rousseau, 4 janvier 1 766*

DE JBAN-JilCQUE8 ROUSSEAU. * 251

valle, avait quitté la Suisse ; il n'est pas même sûr qu'il ait reçu la lettre. Son œuvre, en tout cas, se trouva définitivement interrompue par son départ précipité. 11 avait demandé quatre ans pour la terminer ; une année seulement était écoulée, et encore elle avait été troublée par des agitations de plus d'une sorte. Son travail se ressent de toutes ces entraves ; il n'est qu'une ébauche dans sa partie la plus avancée et un simple recueil de notes pour le reste.

Il n'eut donc, et ne put avoir aucun résultat pratique. Les flatteurs de Rousseau ont pçétendu qu'il était arrivé trop tard et lorsque la conquête était déjà faite ; mais il n'arriva pas du tout ; car on ne peut donner le nom à'InstittUions politiques aux fragments qu'il composa et qu'il avait d'ailleurs abandonnés depuis des années, à l'époque de la conquête. Les motifs qui le firent renoncer à cette entreprise sont difficiles à saisir dans leur ensemble, parce qu'il est toujours difficile de saisir toute la pensée d'un homme. Ils paraissent très complexes. Ceux qu'il cite : ses autres occupations, ses soupçons, ses découragements, les difficultés qu'on lui suscita et celles qu'il éleva lui-même y ont été pour leur part ; mais la cause déterminante fut son départ de Motiers-Travers.

Qu'il cesse donc de s'apitoyer sur ce peuple infortuné que, bien malgré lui, dit-il, il entraîna dans sa ruine * ; qu'il cesse de croire que Choiseul , connaissant bien la plaie la plus cruelle par laquelle il pût déchirer son cœur, a fait la conquête de la Corse uniquement pour se venger de lui^. Ces ex-

1. Confessions, 1. XU. — | vrier 1770. 2. Lettre à Saint-Germain, 26 fé-

travagances ne se réfutent pas. Non» Rousseau nç fit ni bien ni mal aux Corses. On peut déjà regarder cela comme un demi-succès. S'il avait réussi à leur faire adopter ses idées, il est à croire qu'ils seraient plus à plaindre.

Le Projet de constitution pour les Corses a été imprimé pour la première fois en 1861 *. On y retrouve naturellement beaucoup des idées du Contrat social : la souveraineté du peuple ; la préférence donnée à la forme républicaine ; le régime démocratique mitigé, comme en Suisse, par quelques institutions aristocratiques ; la suppression des corps privilégiés, des charges héréditaires, même des charges à vie ; enfin, paradoxe assez singulier, le désir de former la nation pour le gouvernement, et non le gouvernement pour la nation. Mais on est surtout étonné des doctrines économiques qui y sont professées. Si Rousseau se sépare heureusement de la secte des économistes par la préférence marquée qu'il accorde partout aux hommes sur les produits, en revanche, il tombe à chaque pas dans le socialisme d'État. Il avait posé en principe qu'en fait de gouvernement, il en fallait le moins possible, et il ne cesse d'amoindrir l'initiative de l'individu au profit du pouvoir de l'État ; de faire la guerre à l'individu, pour enrichir le trésor de l'État. « Loin de vouloir que l'État soit pauvre, dit-il, je voudrais au contraire qu'il eût tout, et que chacun n'eût sa part aux biens communs qu'en proportion de ses services... Ma pensée n'est pas de détruire absolument la propriété particulière, parce que cela est im-

1. Œuvres et correspondance I publiées par StrbckbiSBNinédites de J.-J, Rousseau, \ MOULTOU.

possible ; mais de la renfermer dans les plus étroites bornes, de lui donner une mesure, une règle, un frein qui la contienne, la dirige, qui la subjugue et la tienne toujours subordonnée au bien public. Je veux, en un mot, que la propriété de TÉtat soit aussi grande, aussi forte, et celle des citoyens aussi petite, aussi faible qu'il est possible. »

De ces principes découlent une foule de conséquences : faveurs accordées aux familles nombreuses ; — réglementation des mariages ; — répartition des habitants en trois classes, fondées sur Tàge, la propriété territoriale et la famille ; — encouragements au travail, principalement à l'agriculture ; — peu de comqierce, peu de monnaie ; — mesures pour que tout le monde puisse vivre et que personne ne s'enrichisse ; — dom^-ine public important; — impôts considérables et surtout en denrées, réparties dans des magasins publics ; — entraves à l'exportation ; — lois somptuaires ; — lois agraires, pour limiter les acquisitions nouvelles; — interdiction des testaments ; — pouvoir presque discrétionnaire accordé au gouvernement sur les biens des particuliers.

Pour comprendre du reste ces entraves à la liberté et à l'initiative individuelles , on peut lire la formule du serment imposé à tous les citoyens ; car tous, en un même jour et dans une fête solennelle, doivent « prêter serment sous le ciel et la main sur la Bible : » « Au nom de Dieu tout-puissant et sur les saints Evangiles, par un serment sacré et irrévocable, je m'unis de corps, de biens, de volonté et de toute ma puissance à la nation corse, pour lui appartenir en toute propriété, moi et tout ce qui dépend de moi. Je jure de vivre et de mourir pour

elle, d'observer toutes ses lois et d'obéir à ses chefs et magistrats légitimes en tout ce qui sera conforme aux lois. Ainsi Dieu me soit en aide en cette vie et fasse miséricorde à mon âme. Vivent à jamais la liberté, la justice et la République des Corses. Amen. »

On ne connaît pas bien l'époque à laquelle fut composé Pygmalion, On croit que Rousseau le fit pendant son séjour à Motiers. Il en parle pour la première fois peu de jours après avoir quitté cette retraite. Il était alors à Strasbourg, et avait le désir d'y faire jouer sa pièce \

Rousseau y signale une fois de plus son goût pour les sentiers non battus. « On parie beaucoup, dit Bachaumont, de l'opéra de Pygmalion : genre unique, un acte, une scène, un acteur, en j^rose^, sans musique vocale... déclamations dans le goût des drames anciens, avec accompagnement de symphonie ^ » Le sujet est connu: Pygmalion, le statuaire, contemple Galathée, son chef-d'œuvre, et se désespère de ne pouvoir lui donner la vie. Tout à coup ' Galathée s'anime, dit quelques mots; Pygmalion, est en extase et le rideau tombe. S'il fallait comp-i ter tous les défauts de cette pièce, on n'en finirait pas. D*abord le sujet est impossible et mal choisi. A notre époque, on peut faire sur un sujet mythologique une charge, un divertissement, une pièce légère ou de fantaisie ; jamais une œuvre sérieuse

1. Lettre à Dupeyrou, 17 no- | MONT, 7 juillet 1770. vembre 1765. — 2. Bachau-

et pathétique. Il faut, pour jassiontier le, public, des .passions humaines, qu'il comprenne et qu'il puisse "partager.. Tous les dieux de la fable ne Tattendriraient pas ; une statue le laissera encore plus froid. Si encore la pièce était en vers ; si les paroles étaient chantées, les Ters et la musique, qui transportent rhomme dans une sorte de monde idéal, pourraient faire passer bien des invraisemblances ; mais qu'attendre d'un monologue en prose, entremêlé, il est vrai, d'intermèdes d'une musique douce et passionnée? Heureux si la musique n'a pas pour effet de faire ressortir l'insuffisance des paroles. Du reste, Pygmalion est de ces œuvres dont la lecture n'est rien, si on ne les voit à la scène ; l'acteur et le musicien y ont pour le moins autant de part que l'auteur.

Rousseau ne .se seûiit.paa de force à faire la musiqiie de sa propre pièce. Il pouvait enfler les pipeaux du Devin, mais il ne connaissait que Gluck qui fût en état de faire la musique céleste d'un morceau tel que Pygmalion. A défaut de Gluck, un négociant de Lyon, nommé-Xlûigûet,^ qu'il connut lors d'un voyage quïl fit chez M"" Boy de la Tour, se chargea du travail, sauf un andante de l'ouverture et une ritourjiclie ^ que Jean-Jacques voulut faire, « afin qu'il y eût quelque chose de lui. » C'est ainsi que Pygmalion fut représenté à Lyon en 1770, d'ajjord au théâtre, et ensuite dans plusieurs salons, et que plus tard il fut annoncé à Paris et y fut joué avec .un grand succès^ quoique presque malgré l'auteur. Celui-ci ne voulut même pas de ses droits. Baudron , premier violon de la Comédie française, refit alors la musique de cette pièce, en ayant soin de respecter les parties composées par

Rousseau, et Berquin se permit de la mettre en vers ; suivant d'aussi près que possible le texte ori-

Depuis quelque temps, Rousseau avait le projet d'écrire ses Confessions. Quand il fut arrivé à Métiers, un de ses premiers soins fut de réunir à cet effet et de classer ses lettres et ses papiers , afin de pouvoir reconstituer l'histoire de sa vie. Mais quel ne fut pas son désappointement de constater dans sa correspondance une lacune de près de six mois, d'octobre 1756 à mars 1757, et, dans ses manuscrits, la disparition des Aventures de Milord Edouard et de la Morale seîisitive. Quel était le but, quel était Fauteur de cette soustraction? Car il ne douta pas un instant qu'il n'y eût eu soustraction; en outre, il ne lui sembla pas moins évident que le vol avait été commis à l'hôtel du Luxembourg. Il lui répugnait de soupçonner la Maréchale, quoique la disparition des Aventures de Milord Edouard parût prêter à cette supposition ; mais quel intérêt M"** de Luxembourg pouvait-elle prendre à la Morale sensitive ? Le pauvre Jean-Jacques s'y perdait. Cependant, comme il lui fallait un coupable, il jeta, faute de mieux, ses soupçons sur d'Alembert. Il ignorait si d'Alembert avait seulement vu ses papiers; mais d'Alembert allait quelquefois à l'hôtel de Luxembourg ; il pouvait les avoir vus, et, par suile, les avoir volés. La preuve était faible ; mais Jean-

i . ParliculariUs iur le séjour de Bousseau à Lyon en 4770, par Horace coignbt. Inséré au Tableau historique et littéraire de Lyon du 28 décembre 1822; — Bachaumont, 7 juillet 1770,

lo' janvier 1771, 28 octobre 1772, 28, 29, 31 octobre et 5 novembre 1775, 22 septembre 1780; — Année littéraire, 1775, t. III. — Correspondance Uttéraire, 15 janvier 1775.

BE JfiÂN-lACQUES ROUSSEJLU. 257

Jacques savait se contenter d*un léger indice pour juger un ennemi \

La disparition de ses lettres occasionnait une lacune fâcheuse dans son œuvre ; il prit le parti d'y suppléer de son mieux au moyen de ses souvenirs. Il ne s'était, décidé qu'avec peine à écrire ses mémoires ; mais une fois sa résolution prise, il ne cessa plus de s'y attacher. A l'en croire, il aurait beaucoup trop parié de son projet ; il aurait dû penser, en effets qu'il serait mai accueilli par bien des gens. On n'aime pas à se voir déshabiller en public, et il est peu de personnes qui aient à gagner à la divulgation de leurs faits et gestes. Jean-Jacques avait beau dire qu'il serait plus sévère pour lui que pour les autres; n'avait-il pas dit aussi qu'il ne pouvait se peindre, sans peindre beaucoup d'autres gens*? Il était bien décidé d'ailleurs à se mettre à Taise avec certaines personnes, avec M™° d'Épinay, par exemple. Elle Ty avait autorisé, disait-il, par un libelle effroyable, pour lequel elle avait fourni des renseignements contre lui'. Dès le principe, il vit qu'il ne pouvait faire paraître son livre de son vivant (ce qui ne l'empêcha pas de chercher à le vendre *} et dès lors il arrêta dans sa peosée le choix de ses deux dépositaires, Dupeyrou et Moultou.

On ne peut citer, à propos des travaux littéraires de Rousseau, l'idée qu'il eut de refaire et de remanier les Averitures de Robinson Crusoë, son livre

1 . Confessions, l. XII ; — LeUre a M. L. D. M„ 23 novembre 1770.

— 2. Lettre à Moultou, 30 janvier 1763. — 3. LeUre à Duclos, 13 janvier 176o. Cette accusation de Rousseau est encore

une de ces suppositions sans fondement, qui n'avaient d^existence que dans son imagination. — 4. Lettre à Rey, 18 mars 1765.

favori. Cet ouvrage resta, en effet, à l'état de projet et n'eut pas de suite ^

On ne peut guère parler non plus d*un mémoire qu'il aurait fait, dit-on, en faveur de deux amants^ que l'opposition du père de la jeune fille empêchait de se marier. Bachaumont, le seul auteur, à notre connaissance, qui signale ce mémoire, dit qu'il ne fut pas jugé digne des autres ouvrages de Rousseau. Tout ce qu'on sait, c'est que celui-ci s'est intéressé à ces deux amants ; que le jeune homme, im officier nommé Lebœuf de Valdahon, ayant été cité en justice par le père comme séducteur, Jean- Jacques le recommanda vivement à Loyseau de Mauléon, un avocat de ses amis. Quant au mémoire, il ne fait partie d'aucune édition de ses œuvres et on peut le regarder comme apocryphe ^

On aurait bien voulu intéresser Rousseau en faveur des Protestants de France ; mais lui-même avait si peu à se louer des Protestants de Suisse et de Hollande, qu'il accueillit assez mal ces ouvertures. Cependant, un mémoire important ayant été fait sur les mariages des Protestants, il consentit à en donner son avis, tout en refusant d'entrer luimême dans la lice'.

Rousseau avait renoncé, ou croyait avoir renoncé à la littérature. Nous avons vu, et nous verrons encore par la suite qu'il ne Tavait abandonnée qu'à moitié. Cependant il fallait vivre. Sa fortune était des plus minces : trois cents livres de rente que Rey

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