‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 70 sur 158 · Lettres à Duchesne, 21 août · texte numérisé non relu

Lettres à Duchesne, 21 août

15 octobre, 9 décembre 1763; à Rey, 17 mars, 26 mai 176/4 ; à Daniel Roguiriy mars 1763. — 2. Lettres à Lenieps, 14 octobre; à Jl#»» Latour, 21 octobre et

16 décembre 1764. — 3. Lettre

à Duchesne, 23 décembre 1763.

Quelques années plus tard, il fit la même défense à Rey, lettre du 11 juin 1768. — 4.

Lettre à Duchesne, 20 JuUlet

LA YtE ET LES OEUVRES

entrefaites y se produisit une autre combinaison qui lui sourit beaucoup. Elle consistait à faire Tédition sous ses yeux, à Motiers même. Une compagnie neuchàteloise se constitua à cet effet, en grande partie par les soins de Dupeyrou; une imprimerie devait être établie ; un imprimeur de Lyon nommé Réguillat et un libraire nommé Fauche en reçurent la direction. Watelet consentit à s'occuper des estampes*. Jean-Jacques jeta ses vues sur Deleyre pour lui faire une préface ; Deleyre , ravi d'un tel honneur, n'eut garde de refuser; cependant, pour un motif ou pour un autre, ce projet n*eut pas de suite *. On comptait payer à Fauteur une dizaine de mille francs, soit comptant, soit au moyen d'une rente viagère. Wirtembert n'évaluait pas le produit à moins de soixante mille francs. Dupeyrou s'engagea à mener l'affaire et reçut la procuration de Rousseau, de sorte que celui-ci n'eut plus à s'occuper de rien. Allez à Dupeyrou, répondait-il à ceux qui lui en parlaient *. Tout était à peu près i convenu. Il y aurait deux éditions, Tune en cinq volumes in-quarto, l'autre en vingt volumes in-octavo. Le Gouvernement fermerait les yeux et serait censé tout ignorer, de sorte qu'il n'y aurait pas de censure *. On devait commencer le travail vers la fin de l'année ; mais les personnes que scandalisait cette tolérance essayèrent de faire entendre leurs plaintes. La compagnie des pasteurs elle-même pria

i. Lettre à Watelet, 18 novembre 1764. — 2. Lettres de Deleyre à Rousseau, 18 février et 6 août 1703. — 3. Lettres à Dupeyrou, 29 novembre et 13 décembre 1764, 24 et 31 jan-

vier 1765; « Rey, 18 mars 1765; de Wirtembert à Rousseau, 20 mars 1765. -— 4. Lettre de Montmollin à Sarasin, 15 janvier

le Gouvernement de s'opposer à l'impression \ Ces obstacles du reste auraient dû être prévus. Rousseau en effet avait recommencé récemment, par sa publication des Lettres de la Montagne, à soulever les passions religieuses , à irriter Topinion, à s'attirer des condamnations et à tant faire, en un mot, que le Conseil ayant révoqué la permission tacite qu'il avait accordée, les entrepreneurs n'osèrent engager leurs fonds dans une affaire qui devenait si hasardeuse '. « Le Roi ne se mêlera de rien, avait écrit Milord Maréchal à Rousseau, en lui annonçant comme imminente cette révocation ; je ferai ce que je pourrai, mais paraissez le moins possible, afin que, si le projet échoue, cela ne retombe pas sur vous'. » « Vous pourriez, lui disait-il encore, faire agir directement la Cour, par une dispense de permission ; mais je crois que la Cour ne fera rien *. » Jean-Jacques, trop fier pour tenter de faire revenir le Conseil d'État sur sa décision, ne manqua pas néanmoins de dire à Milord Maréchal la satisfaction qu'il éprouverait, s'il pouvait continuer son œuvre. Il était dans ce moment-là en lutte ouverte avec les pasteurs ; mais la Cour était pour lui. Cependant, malgré la réponse favorable du Roi, il ne se crut pas en situation de mener à bien l'entreprise *.

Les ressources qu'il espérait de ce côté allaient donc lui échapper ; mais il eut la chance de trouver dans le dévouement du riche Dupeyrou l'équivalent de ce qu'il perdait, avec les inquiétudes en moins.

1. Lettre de Monlmollin à Sa^ ra«n,i6avriU765.— 2. Letlredet Boiu&eau à Rey, 11 janvier 1765. :

— 3. Lettre de Milord Maréchal

à Boueseau, 18 janvier 1765. — 4. Id., 9 février 1765. — 5. Lettre à Meuron, 13 avril 1765.

Par un traité en forme , Dupeyrou voulant lui assu* rer une existence honnête, prit à son compte les frais et les embarras de Fédition générale et resta le dépositaire des papiers, des Confessions et des manuscrits de son ami , sauf le Dictionnaire de Musique, dont on ne pouvait pas disposer sans le con* sentement de Duchesne * ; le tout à la charge d'en user dans le temps et de la manière indiqués par l'auteur. Si celui-ci venait à mourir, Dupeyrou s'engageait encore à avoir soin de Thérèse. En un mot, il se chargeait de tout et débarrassait Jean-Jacques des soins matériels, qui étaient un si grand ennui pour lui. Celui-ci hésita néanmoins. « Il y aura bien du malheur, dit-il, si l'intérêt que vous voulez prendre à moi et la confiance que j'ai en vous ne nous amènent pas à quelque arrangement qui contente votre cœur, sans faire souffrir le mien, » mais Dupeyrou et lui se connaissaient si peu ! S'ils faisaient un voyage ensemble, ils seraient plus sûrs l'un de l'autre '. Dans la crainte d'abuser des bonnes dispositions de Dupeyrou, Jean-Jacques se tourna de nouveau du côté de Rey et lui offrit, soit tous ses ouvrages présents et à venir pour mille francs de rente, soit ses Confessions pour six cents, toujours à la charge de ne les publier qu'après sa mort * ; puis il revint à la société des négociants de Neuchâtel*. Enfin, tout le reste lui échappant, il fut heureux de se reprendre aux offres que Dupeyrou n'avait jamais cessé de lui faire *.

1. Lettres à Duchesne, 16 décembre 1764; à Dupeyrou, 14 février 1765. — 2. Lettres à Dupeyrou, 24 et 31 janvier 1765.

— 3. Lettre à Rey, 18 mars 1765.

— 4. Id„ 17 avril 1765. — 5. Lettre à Dupeyrou, 12 janvier 1769.

Les arrangements qu'il prit en cette circonstance lui procurèrent un grand soulagement. Il y trouvait du même coup des ressources pour sa vieillesse et des assurances pour l'honneur de sa mémoire. On ne s'étonne que d'une chose, c'est qu'il ait tant tergiversé et tant attendu avant d'accepter des propositions si avantageuses. De son côté, Dupeyrou s'acquitta de ses engagements de la façon la plus généreuse. Tant que Rousseau vécut, il fut pour lui un vrai ami, et après que celui-ci fut mort, il lui continua encore son affection par l'intérêt qu'il témoigna à Thérèse et les soins qu'il donna à la publication de ses ouvrages.

L'édition convenue avec Dupeyrou se fit en Hollande, chez Rey, et parut vers la fin de 1769. Jean- Jacques n'y voulut avoir aucune part. Vous pouvez la dédier à qui bon vous semblera, avait-il écrit à Rey. Elle fut dédiée à Dupeyrou, mais celui-ci aurait préféré qu'elle le fût à un plus haut personnage, au prince de Conti, par exemple*. Quand Rousseau reçut les volumes, il en fut médiocrement content. Il lui déplut notamment d'y voir ce mémoire, dont il rougissait, sur la Vertu la plus nécessaire aux héros, et encore avait-on pris soin de le mutiler*. Il préférait pourtant encore les éditions de Rey aux autres, qui étaient, disait-il, infidèles, falsifiées et faites avec les plus sinistres intentions •. Il est à remarquer que, peu d'années après, il enveloppait Rey dans la même réprobation que ses confrères *.

1. Lettre de Rousseau à Rey, 27 avril 1769. — 2. Même lettre, et aussi. Lettre à Saint-Germain, 8. d. (printemps de 1770).— 3.

Uttre à Rey, 14 juin 1772. — 4.

Déclaration de Rousseau, insérée dans la Qasetle des Lettres, des Sciences et des Arts, n9 du 19 février 1774.

Lk VUS ET LES OEUVRES

Il est inutile de citer toutes les réimpressions partielles qui se faisaient en même temps que rédition générale : celle du Devin, pour laquelle Fauteur se désespérait de ne pouvoir obtenir les corrections, si nécessaires pourtant, dans une œuvre musicale * ; les Lettres de la Montagne , qui s'imprimaient à Lyon *, et d'autres encore. L'Emile en était, rien qu'à Pise, à sa cinquième édition; celles d'Italie ne se comptaient plus'.

Il paraissait même, sous le nom de Rousseau, des écrits qui n'étaient pas de lui, par exemple, une lettre intitulée : Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Jean-François Montillet , archevêque et seigneur d'Auch, 15 mars 1764. L'auteur était un avocat de Toulouse, nommé Firmin Lacroix, qui imitait assez bien le style du citoyen de Genève. Celui-ci en publia un désaveu imprimé. Beaucoup de personnes y avaient été prises, Deleyre, entre autres *.

Il parait qu'on lui attribua aussi un livre ayant pour titre : Des Princes. Comme cet ouvrage disait du mal du gouvernement de Berne, Rousseau jugea qu'il était de son intérêt de le désavouer*. Du reste.

1. Lettres à Bey, août 1766, 15 juin 1707. — 2. Lettre à Dustier, 17 février 1765. — 3. Lettre de Afne de Verdelin à Rousseau,

8 janvier 1765. — 4. Bachau- MONT, 12 mai et 3 juin 1764.

— Lettres de Rousseau à Rey,

9 juin, 5 et 10 novembre 1764; de Deleyre à Rousseau, 2 juillet, 6 août 1764; de Af«« de Créqux à Rousseau, 6juia 1764. — F. La.

croix avait publié précédem-

ment, à propos, de la renonciation de Rousseau à la bourgeoisie, sa renonciation à la société, qui n'était qu'une espèce de charge. — 5. Lettres à ChaiUet, 3 avril 1764; à Duchesne, 2 décembre 1764; au P. de Felice, 14 mars 1765; à Dupeyrou, 14 mars 1765; d« Sarcuin à Monlmollin, 22 mai

DE JEAN-JâCQI}ES ROUSSEAU. 269

on doit dire à sa louange qu'il n'a jamais désavoué que ce dont il n'était pas l'auteur.

vni

Parmi les occupations de Rousseau, il ne faut pas oublier la botanique. Toute sa vie, il goûta la promenade et les longues excursions, et sa santé avait un tel besoin d'exercice que, pendant un hiver entier, il fut obligé de fendre du bois du matin au soir, pour se procurer des nuits supportables*.

On conçoit que l'été, il lui était plus agréable et non moins sain de prendre cet exercice au .milieu des superbes montagnes de la Suisse. Jusqu'alors, il avait senti peu d attrait pour la botanique. Il l'associait, dans sa pensée, aux foui*neaux de M°^° de Warens et lui trouvait comme un arrière-goût de pharmacie. Mais il était observateur; il aimait la nature*; peut-être que son esprit, en vieillissant, se fatiguait des longues méditations ; la riche flore des Alpes devait tenter sa curiosité. « Je donnerais tout au monde pour savoir la botanique, écrivait-il à M°° de Boufflers, aprèts lui avoir fait l'énumération de ses souffrances physiques et morales ; c'est la véritable occupation d'un corps ambulant et d'un esprit paresseux. Je ne répondrais pas que je n'eusse la folie d'essayer de l'apprendre, si je savais par où commencer '. » Il fut donc heureux de trouver, dans le docteur d'Ivemois, un professeur bienveillant, qui se chargea de lui donner les premières connais-

1. LeUres à A£»« Bondeli, 28 1 1764. — 2. Lettres à M^^ de janvier; à Diic/iesne, 26 février | Boufflers, 6 août 176^.

sances de la science des fleurs, en herborisant avec lui^ Par surcroît, il vit là un moyen d'adoucir la rage de ses ennemis. « On ne fera jamais passer pour un conspirateur, écrivait-il à Malesherbes, un homme qui ne fait que de la botanique. Avec un Linnœus dans la poche et du foin dans la tête, j'espère qu'on ne me pendra pas *. Bientôt la botanique devint pour lui une passion, et elle resta jusqu'à son dernier jour Toccupation à laquelle il consacra le plus de temps. On s'étonne que, lui qui n'était pas riche et avait un si profond dédain pour les livres, ait acheté tant d'ouvrages savants, considérables et coûteux sur cette science*. Bien plus, quoiqu'il eût renoncé, disait-il, à écrire, il reprit la plume pour écrire sur la botanique. Ce n'est pas qu'il ait jamais été un naturaliste bien distingué. « La botanique, dit-il, telle que je l'ai toujours considérée, et telle qu'elle commençait à devenir une passion pour moi, était précisément une étude oiseuse, propre à remplir tout le vide de mes loisirs, sans y laisser place au délire de Timagination ou à Tennui d'un désœuvrement total. Errer nonchalamment dans les bois et dans la campagne; prendre machinalement cà et là tant<ôt une fleur, tantôt un rameau ; brouter mon foin presque au hasard ; observer mille et mille fois les mêmes choses , et toujours avec le même intérêt, parce que je les oubliais toujours, était de quoi passer l'éternité, sans pouvoir m'ennuyer un moment *. Jean-Jacques a donc bien plus herborisé en amateur qu'en savant.

1. Confessions, 1. XII. — Rêveries, 5« et 7* promenades. — 2. Lettre à Malesherbes, il novembre 1764. — 3. Lettre à

Rey, 28 septembre 1767, et autres lettres. — 4. Confessions, 1. XII.

Sans renoncer à jeter à Toccasion un coup d'œil sur ses travaux, on peut dire que le c6té intéressant de sa botanique n*est pas dans ses livres, mais dans ses herborisations * . Il n'a commencé à étudier les principes que pendant Thiver de 1764 à 1765, et dès le priutemps suivant, il ne songe plus qu'à Tachât des instruments nécessaires, microscope, pince, ciseaux * ; il ne rêve qu'excursions ; il entreprend de communiquer sa passion à Dupeyrou ' ; il abandonne ses autres distractions, Toptique, les enluminures, pour se livrer exclusivement à sa science favorite. a Je raffole de botanique, dit-il ; cela ne fait qu'empirer tous les jours ; je n'ai plus que du foin dans la tête; je vais devenir plante un de ces matins et je prends déjà racine à Motiers, en dépit de Tarchiprètre qui continue d'ameuter la canaille pour me chasser*. »

Outre ses promenades quotidiennes autour de Motiers, il en faisait de temps en temps de beaucoup plus longues, qui duraient une ou deux semaines. D'Escherny, qui l'accompagnait le plus souvent, en a retracé le souvenir. La relation qu'il en donne est d'autant plus utile à connaître qu'elle nous offre un Rousseau tout nouveau, absolument différent de celui que nous connaissons, un Rousseau gai, presque folâtre, aimable, simple, sans façon. Là, au milieu de sa chère nature, entouré de quelque^ amis, éloigné du reste des hommes, il oubliait et ses ennemis, et ses soupçons, et ses chagrins, et l'univers tout entier ; il ne posait plus, il

1. Lellres à D„ 7 février; à Dtipeyrou, 11, 16 et 29 juia 1765. — 2. Lettres à d'Ivemois, 7 et 17 janvier; à Coindet,

27 avril 1765. — 3. Lettre à Dupeyrou, 29 avril 1765. — 4. Lettres à d'Ivemois, 20 juillet et !•' août 1765.

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