‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 71 sur 158 · TV · texte numérisé non relu

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vivait pour lui-même. Ed admettant qile d'Eschemy ait un peu forcé la note joyeuse, son récit servirait à corriger celui de Rousseau lui-même, qui ne connaissait que la note triste et morose.

Un jour ils partirent pour le Chasseron. Il y avait 5 lieues, à toujours monter. Jean-Jacques, avec d'Escherny arrivent les premiers, et, pour narguer leurs compagnons, se mettent à sauter et à gambader. Dupeyrou surtout était excédé. « Et c'est dans ce temps-là môme, ajoute d'Escherny, que Rousseau entretenait TEurope de ses souffrances et de ses infirmités. Je ne Fai jamais vu incommodé ; il jouissait de la meilleure santé ; il cheminait, gambadait, comme on vient de le voir, et mangeait de fort bon appétit... » Le lendemain matin (après une nuit passée sur du foin, dans un chalet), comme on demandait suivant l'usage : « avez-vous bien dormi? — Pour moi, dit Rousseau, je ne dors jamais. — Le colonel de Pury l'arrête, et d'un ton leste et militaire : Par Dieu, M. Rousseau, vous m'étonnez I Je vous ai entendu ronfler toute la nuit ; c'est moi qui n'ai pas fermé l'œil. » Après déjeuner on cause, on herborise. La conversation de Rousseau s'élevait parfois à de grandes hauteurs. Tantôt il parlait sur la vanité de la gloire; une autre fois, ayant été témoin d'un orage au-dessous d'eux, « Rousseau, dit d'Escherny, était en extase. Je ne l'ai jamais entendu parler avec autant de véhémence. 11 nous parlait alors comme il écrit ; mais il y entrait je ne sais quoi de solennel et de pathétique. Le spectacle l'inspirait ; tout ce qu'il nous dit aurait fait la matière de la plus touchante homélie. »

L'excursion du Brot montre peut-être encore mieux le côté familier du caractère de Rousseau. N'ou-

blioDS pas que cette promenade eut lieu dans un des moments les plus pénibles et les plus tourmentés de sa vie, au mois de juillet 1765 ; mais rien ne l'arrêtait, quand il s'ag-issait d'aller herboriser dans la montagne. On jouit de ses dîners de deux heures, après une journée fatigante, de sa gaité, de ses rires, de ses plaisanteries; on goûte avec lui la lecture des petits romans sans prétention, ou encore ses jeux d'enfant, le jeu de Foie, par exemple, auxquels il prenait un véritable plaisir; et a^lors on comprend mieux Fimpartialité et la bienveillance avec lesquelles il parlait des auteurs vivants, même de Diderot, môme de Voltaire ; on s'intéresse à la préparation de ses plantes ^ Du reste, quand luimême parle de ses excursions, son ton prend en général plus de sérénité *. La nature avait le don de lui faire oublier les hommes. Que n'a-t-il fait de la botanique toute sa vie!

Enfin, comme supplément à toutes ces occupations, il se mit à faire des lacets. Ou plutôt c'est par là qu'il commença ; car la botanique et le reste ne tardèrent pas à se substituer aux lacets. On se représente difficilement l'auteur de VÉmile installé à sa porte avec son métier, remportant dans ses visites, ou se réunissant avec ses voisines, pour causer tout en travaillant. Les femmes de Motiers étaient bavardes et médisantes ; les filles aimaient à attirer les jeunes gens ; il en trouva pourtant qui étaient aimables et spirituelles et fit des connaissances qui durèrent; entre autres une jeune fille,

i. D'ESGHBRNY, De Rousseau, etc., ch. Il à XXIII. — 2. Lettre de Rousseau à Dupryrou, 10 sep-

tembre 1769 ; — Rêveries, 5« et 7« proDienade».

nommée Isabelle d'Ivernois, dont le père était procureur général de Neufchâtel.. Elle rappelait son papa ; il l'appelait sa fille ; elle le prit pour conseiller et pour directeur. Il correspondit longtemps avec elle et se persuada qu'il lui avait été fort utile.

H ne parait pas qu'il fit commerce de ses lacets, mais il les employait à faire des présents à ses jeunes amies lorsqu'elles se mariaient, à condition qu'elles nourriraient leurs enfants. Cela donne à supposer que son métier de fabricant de lacets était plutôt une attitude qu'une occupation véritable. Des dames, même de ses plus intimes, M""* Latour, par exemple \ lui demandèrent de ses lacets ; mais elles ne remplissaient pas la condition indispensable; elles essuyèrent un refus. A plus forte raison, refusa-t-il d'en donner à Moultou *. Naturellement, il accompagnait ses envois d'une lettre de félicitations et de conseils'.

Pendant que Rousseau était à Motiers, il éprouva plusieurs pertes qui lui furent sensibles.

D'abord celle de M"° de Warens. Elle mourut au mois d'août 1762, « accablée de maladies, de mi-

1. Lettre à M^* Latour, 27 janvier 1763. — 2. Lettre de Moultou à Rousseau, 23 septembre 1762. — 3. Lettres de Rousseau à Af"e d*Ivemois, s. d. (fin de 1762), en lui envoyant le premier lacet de sa façon (celte

demoiselle d'Ivernois était probablement la sœur aînée d'Isabelle) ; à Af»* Isabelle dlvernois (et non M"* Galley), 14 mai 1764, en lui envoyant un lacet. Voir F. Behthoud, ch. X et appendice.

sères, abandonnée des injustes humains ^ » Jean- Jacques avait cessé presque toute relation avec elle. Il parut néanmoins vivement frappé par sa mort. A Tentendre, c'était la meilleure des femmes et des mères ; la perte qu'il fait est irréparable ; mais elle quitte cette vallée de larmes, pour passer dans le séjour des bons, auprès des Fénelon, des Bernex, des Catinat, et préparer à son élève la place qu'il espère un jour occuper près d'elle^. Qu'un mot de repentir, qu'un sentiment de remords eussent bien mieux valu que ces compliments inutiles !

La mort enleva encore une autre personne pour laquelle Rousseau éprouvait un sincère attachemen|;, le maréchal de Luxembourg. Il l'avait toujours aimé et le regretta vivement. Il lui avait laissé, lors de son départ précipité de Montmorency, son testament et une reconnaissance d'une somme de 1,575 francs; il ne rentra en possession de ces deux pièces qu'après la mort du maréchal'. Il sut que ce dernier s'était toujours intéressé à lui; que jusqu'à la fin, il avait parlé de lui avec une grande sensibilité * ; ce qui ne l'empêche pas de dire que, sous l'influence de sa femme , il l'avait un peu délaissé depuis ses malheurs. Dans la lettre de condoléances qu'il écrivit à la maréchale, il ne sut pas s absteuir de glisser un reproche. « A votre exemple, dit-il, il m'avait oublié *. » M"'*' de Luxembourg n'eut pas de peine à se justifier ; mais comment sa-

1 . Lettre de Conzié à Rousseau, 4 octobre 1762. — 2. Confessions, 1. XU. — 3. Lettres de La Boche, valet de chambre du maréchal de Luxembourg, à

Rousseau, 11 et 22 juin 1764.

— 4. Lettre de 3/'»» de Chenoneeaux à Rousseau, juillet 1764.

— 5. Lettre à 3i"» de Luxembourg, t) juin 1764.

tisfaire les exigences de Jean-Jacques * ? Quoi qu'il en soit, à partir du jour où le maréchal ne fut plus là, les rapports ne tardèrent pas à devenir plus rares et plus froids. Mais à qui la faute ? Au fond, Jean-Jacques n'a jamais beaucoup aimé M"" de Luxembourg ; il la craignait, et la crainte détruisait en lui l'aifection. Il n'aurait. pas eu à s'étonner que M™'' de Luxembourg eût répondu à ses sentiments par des sentiments semblables ; loin de là, elle ne cessa de s'intéresser vivement à lui, au point de recevoir d'assez mauvaise grâce les essais de justification de Voltaire, dans les démêlés qu'il eut avec lui *. « Je ne puis souffrir, écrivait en 1766 la duchesse de Choiseul à AP" du Deffand, que M""" la maréchale de Luxembourg se tourmente à se rendre malade, des malheurs qu'attirent à Rousseau ses folies fastueuses, quand il est bien sûr qu'il ne sacrifierait pas pour elle un grain de son insolent orgueil ^ » A cette époque, Jean-Jacques s'informait encore de la maréchale avec un certain intérêt * ; mais bientôt, dans sa correspondance et dans ses Confessions y il ne sut répondre à son affection que par les accusations les plus injustes*. Gomme nous l'avons déjà dit, on a beau chercher dans la conduite et dans les procédés de l'un et de l'autre, on ne voit rien qui justifie Rousseau, et Ton voit au contraire beaucoup de choses qui tendent à justifier M""" de Luxembourg. Pourquoi, sans motif et

1. Lelire de W"» de Luxembottrg à Rousseau, 10 juin; de Rousseau à 3f™* de Luxembourg, 17 juin 1764. — 2. UUre de if— du Deffand à Voltaire, 17 juin 176'i. — 3. Lettre de la duchesse

de Choiseul à M"'* du Deffand, 17 juillet 1766. — 4. Uttrts à Guy, 19 avril, 2 août 1766 et février 1767. — 5. Confession*, 1. XII ; — Lettre à Saint-Germain, 26 février 1770.

contre tout motif, la taxer de fausseté et d'hypocrisie.

Mais il avait été maladroit avec elle et il s'imagina qu'elle devait lui en savoir mauvais gré ; il avait eu avec elle quelques froids passagers et il en fit des querelles sérieuses; en un mot, il avait eu tous les torts et il en conclut qu'elle devait les lui faire sentir par sa haine. De sorte qu'il se fit une arme de ses propres fautes et de ses injures pour attaquer les autres. Habitué à ôtre gâté par les grandes dames, il est comme les enfants gâtés, qui deviennent d'autant plus exigeants qu'on leur cède davantage. « Cependant, ajoute-t-il, je ne puis la croire essentiellement méchante, ni perdre le souvenir des jours heureux que j'ai passés près d'elle et de M. de Luxembourg. De tous mes ennemis, elle est la seule que je croie capable de revenir, mais non pas de mon vivant. Je désire ardemment qu'elle me survive, sûr d'être regretté, peut-être pleuré d'elle après ma mort *. » Et voilà tout ce que peuvent lui inspirer de mieux des années de bienfaits et d'affection !

1. Confessions, 1. Xll ; — ! vrier 1770. Lettre à Sainl-Germain, 26 fé- |

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