Lettre de Moultou à Rousseau, 22 juin
tion en règle ; et à cet égard, Rousseau n'avait pas tardé à déclarer que janaais il ne remettrait les pieds à Genève. Il en avait assurément le droit ; mais s'il (îrut punir ainsi les Genevois, il dut bientôt s'apercevoir qu'il ne punissait que lui et ses amis. Refuser d'habiter un pays où il se trouvait mal et dont il avait use plaindre, c'était d'ailleurs un procédé trop simple, trop à la portée de; tout le monde pour lui convenir. Il lui fallait poser en persécuté et en grand homme. En vain Moultou combattit son projet d'abdication solennelle * ; Jean- Jacques y tenait et il finit par l'accomplir. En vain reçut-il de Milord Maréchal des conseils de modération'. « J'ai pris le parti, écrivait-il, dès le 10 août 1762, de renoncer à ma patrie, et même d'y renoncer publiquement ; mais comme je ne consulte en ceci que ma convenance et mon honneur, sans que la passion s'en mêle, j'attendrai, sans me presser, l'occasion favorable, et jusque-là je les laisserai triompher en paix'. » Il attendit en effet près d'une année. Enfin, le moment venu, voici la lettre qu'il écrivit au premier syndic de la république de Genève :
Motiers-Travers, le 12 mai 1763.
Monsieur ,
« Reveau du long étonnement où m'a jeté, de la part du Magnifique Conseil, le procédé que j'en devais le moins ^attendre, je prends enfin le parti que Thonneur et la raison me prescrivent, quelque cher qu'il en coûte à mon cœur.
1. LcUreê de Moultou à Rousseau, 19 février, 19 mars , 20 avril 1763. — 2. Lettres de Milord Maréchal à Rousseau, 22 et
24 février 1763. — 3. Uttf^ à Marcet, 10 août et 20 août
Je vous déclare donc. Monsieur, et je vous prie de déclarer au Magnifi(iue Conseil, que j'abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité dans la ville et république de iGenève, etc. »
Le Ck)nseil fit inscrire sur ses registres une simple mention de cette lettre, et ne parait pas s'en être occupé autrement *.
Cette déclaration, si peu importante en apparence, d'un citoyen d'une petite république qui prend le parti de la quitter, fut cependant le point de départ d'événements assez graves. Cinq ou six ans après, les troubles qu'elle occasionna étaient à peine, apaisés.
Au premier moment, Tacte de Rousseau fut généralement blâmé. Il le fut naturellement par ses ennemis, et, chose plus grave, ils en triomphèrent et s'en réjouirent", il le fut par ses amis., qui, par une raison contraire, s'en affligèrent*. Moultou, qui avait essayé de Tempècher tant qu'il n'avait été qu'en projet, l'approuva aussitôt qu'il fut accompli *. D'autres ne furent pas d'aussi bonne composition. Chappuis notamment écrivit à Jean-Jacques une lettre d'observations et de reproches. Jean-Jacques se justifia, exposa ses raisons ; mais eut le tort surtout de les propager dans tout Genève , au moyen de copies de sa lettre. Elle n'était bonne en eflfet qu'à exciter les esprits et peut-être à soulever des
1. Registreê du Conseil tPÉtat, 16 mal 1763. — 2. Rousseau^ dit Voltaire, se croit Charles- Quint abdiquant PEmpire.
Lettre à Vemes, 24 mai 1763.
— 3. Lettre de Moultou à Roue^ seau, 7 juin 1763. — 4. Lettres de Moultou à Rousseau, 19 février, 19 mars, 20 avril; et en sens contraire, 17 mai 1763.
troubles *. Chappuis allait jusqu'à dénier à Rousseau le droit de renoncer à son titre. On pourrait incarcérer, disait-il, un citoyen qui ferait une pareille demande*. C'est possible, mais celui qui la fait a la précaution de se mettre à Tabri d'une arrestation. 11 est plus probable, d'ailleurs, qu'aujourd'hui, on se contenterait de lui rir^ au nez. Le cas de Rousseau est si exceptionnel que les législations ne prennent pas la peine de le prévoir. Que Jean- Jacques ait été moralement répréhensible , cela est assez évident; mais on serait tenté de dire que, dans cette circonstance, il fit bien plus qu'une faute, il fit une sottise.
Et cependant il arrive quelquefois que rien ne réussit mieux qu'une sottise. L'abdication de Rousseau mit la bourgeoisie en émoi ; on voulait à tout prix retenir le grand homme; des citoyens, des artisans, des dames même lui écrivirent pour le presser de revenir sur sa détermination ^ On parla de représentations *, enfin on s'obstina à lui donner autant et plus qu'il n'avait jamais demandé.
Le 18 juin 1763, eurent lieu les premières représentations. Quarante bourgeois, ayant Deluc à leur tête, allèrent demander au Petit Conseil que le jugement contre Rousseau fût rapporté : « déclarant qu'aux termes des édits concernant les sentences contre les livres dangereux, le sieur Rousseau de-
1 . Lettres de Afoultou à Botisseau, 23 et 29 juin ; de Rousseau à Moultou, 7 juillet 1763. — 2.
Lettres de Rousseau à C nappais, 12 et 2'i mai 17G3; à Théodore Rousseau, 5 juin 1763; à Duclos, 30 juillet 1763. — 3.
Voir la Correspor^dance , publiée par Strbckbisen-Môul- TOU, et Gâbbrbl, Rousseau et les Genevois. — A. Lettre de Moultou à Rousseau, 7 juin.
vait être appelé, supporté sans diffame ni scandale, admonesté plusieurs fois, et qu'il ue pouvait être jugé qu'en cas d'opiniâtreté obstinée... Que 1^ Contrat social était un traité de droit naturel semblable à ceux qui se vendent dans la ville. » Ils demandaient aussi que les tribunaux fussent présidés par les syndics; qu*aucun citoyen ne pût être emprisonné avant d'avoir été interrogé par un magistrat, et enfin que le Conseil général fût juge des points contestés. Le Conseil répondit, en ce qui concernait Rousseau, que les édits s'appliquaient aux paroles contre l'État ou la religion, mais non aux écrits, lesquels n'ont pas besoin d'explication, et que du reste , il avait le droit de répondre négativement aux représentations, sans en appeler au Conseil général. Ces refus ne firent qu'irriter les esprits. Bientôt une seconde, puis une troisième représentation furent faites* par un nombre toujours croissant de citoyens. Neuf fois en trois ans, dit Gaberel, on réclama de la même façon le retrait de la condamnation de Rousseau, et neuf fois la réponse fut négative. La bourgeoisie fut divisée en deux partis : d'un côté ceux qui faisaient des représentations, le parti des représentants ^ au nombre d'environ six cents; de l'autre côté, les partisans du Conseil et de ses réponses négatives, les négatifs, au nombre de quatre cents. Au-dessous, le peuple des natifs qui ne votait pas, mais qui avait son opinion, était en général favorable à Rousseau, et aurait, en cas de troubles, lourdement pesé sur les événements ^ Rousseau devait être satisfait sans doute des té-
1. Le 8 et le 20 août 1763. I Genevois, ch. xii* - 2. Gabbrbl, Voltaire et les
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moignages de sympathie qu'on lui donnait? Il faudrait peu le connaître pour se l'imaginer. On l'avait, dit-il, 'abandonné, on s'était tu quand il fallait parler; maintenant qu'on parlait, on ferait mieux de se taire. Il avouait toutefois que les premières représentations lui avaient été honorables, en montrant que la procédure faite contre lui était contraire aux lois et improuvée par la plus saine partie de TEtat. Mais tout acte subséquent ne serait propre, disait-il, qu'à détruire le bon eflfet du premier et à faire croire qu'on accordait à la vengeance ce qu'on n'avait donné qu'au maintien de la loi*. « Mieux valait que ces démarches fussent faites plus tôt ou pas du tout, car leur peu de succès compromettra les droits de la bourgeoisie ou le repos de l'Etat*. » Ces mots résument sa pensée de plusieurs années.
Celui qui aurait pénétré dans le cœur de Jean- Jacques y aurait découvert sans doute plus de joie qu'il n'en laissait voir. Son revirement, tout surprenant qu'il paraisse, n'est cependant pas feint et s'explique assez facilement. Dès le premier jour, en effet, on aVait pu prévoir où tendaient ces représentations si désirées. Ce qu'on apercevait au bout, c'étaient de longs troubles, des révolutions violentes et profondes, des guerres civiles, et qui sait? avec la France si voisine et si intéressée dans la question, peut-être l'asservissement et la mort de Genève comme État indépendant.
Moultou ne cacha pas ses craintes à son ami, et Ton doit dire qu'il n'eut pas de peine à les lui faire
1. Lettres à Moultou, à Deluc et à Gauffecourl, en date du 7 juillet; à F, H. nousscau,
juillet; à Duclos, 30 juillet 1763. — 2. Lettre à Deluc père, 22 août 1765.
DE JEAN-JACQUES ROUSSEAl'. 285
partager. Jean-Jacques, témoin d*une émeute dans son enfance, avait juré de ne tremper jamais dans aucune dissension civile ; il est certain qu'à ne considérer que ses actions matérielles et immédiates, il fut toujours fidèle à son serment. Il était du nombre de ces révolutionnaires doux, qui ne voudraient pas tuer une mouche, mais dont les théories ne sont propres qu'à bouleverser les btats et à armer les citoyens les uns contre les autres. Il ouvrait tout bonnement la porte aux révolutions, sauf à être désolé qu'il prit fantaisie aux révolutions de passer par cette porte. La race de ces prodiges d'inconséquence, qui se prennent de peur pour l'œuvre qu'ils ont préparée^ n'est pas morte avec Rousseau, mais il faut convenir qu'elle n'a jamais eu un représentant plus complet. Non seulement il se tint en dehors des représentations ; mais, la première une fois faite, il tâcha d'empêcher les autres ; non seulement il ne fît rien pour attiser les troubles, mais, en maintes circonstances (pas toujours malheureusement) il s'employa à les apaiser.
Les preuves de cette action modératrice de Rousseau sont nombreuses. « Notre patrie s'est honorée, lui avait écrit Moultou, en prenant votre défense ; honorez-vous en lui rendant la paix*. » Cela lui devenait difficile ; il s'y employa pourtant de son mieux. Il écrivit à ses amis pour les calmer. Pour couper court à toutes les tentatives qu'on pourrait faire en vue de le ramener, il affirma par serment sa ferme résolution de ne jamais remettre les pieds dans Genève * ; bientôt il déclara, et il répétait à l'occasion,
1. Lettre de Moultou à Roim- | à Deluc, 7 juillet 1763. seau, 29 juin 1733. — 2,' Lettre
qu'il ne voulait plus se mêler de rien ^ Que le calme tendit à renaître, ou que les Genevois fussent en train d'entasser folies sur folies, il laissait tout passer ^.
Il ne faudrait pas croire néanmoins que ces divisions fussent bien terribles ; elles étaient, au fond, plus bruyantes que meurtrières. On intriguait, on se disputait, mais on avait soin de laisser les armes dans le fourreau. Un moment vint où Ton se fit surtout la guerre à coups de brochures. Parmi plusieurs autres tombées dans Toubli, on remarqua les Lettres de la Campagne, que le nom de leur auteur, , ^ " le procureur général Tronchin, Tart consommé avec lequel elles étaient composées, leur modération de forme et leur puissance de raison recommandaient également à l'attention ^ Les représentants essayèrent d'y répondre *, mais leur réponse fut bien insuffisante. « Tous alors, dit Jean-Jacques, jetèrent les yeux sur moi, comme sur le seul qui pût entrer en lice contre un tel adversaire avec Tespoir de le terrasser. J'avoue que je pensai de même, et poussé par mes anciens concitoyens, qui me faisaient un devoir de les aider de ma plume dans un embarras dont j'avais été l'occasion, j'entrepiMS la réfutation des Lettres écrites de la Campagne, et j'en parodiai le titre par celui de Lettre^ écrites de la Montagne, que je mis aux miennes *. »
Rousseau, pour donner tout ce dont il était capable, avait besoin d'être excité. Il aimait, tout en
1. Lettre d'Ivemois, 22 août 1763-6 juillet 1764. — 2. Lettres de Moultou à Rousseau, 13 juillet et octobre 1763 ; de Rousseau à Pictet, l»f mars 1764. — 3. Lettres écrites de la Campagne,
1763. in-8 et in-12. — 4. Réponse aux lettres écrites de la Campagne , par d'Ivbrnois ,
1764, in-8. — ^,' Confession^,