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adoptée en ua coin du monde chrétien, et voyons ce qu'il en résulterait en bien et en mal. Ce ne sera ni Tattaquer, ni le défendre, ce sera le juger par ses effets. Je vois d'abord les choses les plus nouvelles, sans aucune apparence de nouveauté ; nul changement dans le culte et de grands changements dans les cœurs ; des conversions sans éclat, de la foi sans dispute, du zèle sans fanatisme, de la raison sans impiété, peu de dogmes et beaucoup de vertus, la tolérance du philosophe et la charité doi chrétien. »
Il est facile de faire un tableau que l'expérience n'est point encore venue démentir. Nous avons montré précédemment combien la religion civile de Rousseau est fausse et pleine de dangers. Elle a été heureusement peu expérimentée en grand ; mais il n'est pas besoin d'être bien fort en histoire pour savoir que les peuples oa les individus qui s'en sont inspirés n'en ont pas été, tant s'en faut, plus religieux et plus moraux ; qu'ils ont fait à la vérité bon marché du culte, mais n'en ont pas travaillé davantage à changer leurs cœurs ; qu'on ne peut citer ni leurs conversions, ni leur foi, ni leur zèle, ni leur piété, avec ou sans éclat, avec ou sans fanatisme; que, pour avoir eu peu de dogmes, ils n'ont pas eu davantage de vertus ; que leur tolérance n'a été que l'indifférence ; que leur charité, quand par hasard ils en ont eu, n'a eu aucun motif chrétien et surnaturel.
Une des erreurs les plus reprochées à Rousseau et à sa Pî'ofession de foi était sa doctrine sur les miracles ; dans les Lettres* de la Montagne^ il reprend cette question et lui donne un grand développement. Ses raisons, suivant sa méthode ordinaire, se réduisent à des objections et à des doutes. Il ne nie
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pas les miracles ; il en doute. Il convient que Dieu peut, s'il le veut, faire des miracles. (On n'en était pas encore à cette époque à nier la possibilité du miracle.) « Cette question, dit-il, serait impie, si elle n'était absurde. Ce serait faire trop d'honneur à celui qui la résoudrait négativement que de le punir; il suffirait de l'enfermer. » Mais Dieu a-t-il voulu faire des miracles ? et s'il l'a voulu, comment sera-t-il possible de le savoir? Connalt-on suffisamment les forces de la nature, les lois de la physique, les prestiges de la magie, pour décider si un fait est surnaturel ou simplement ordinaire ? A quoi bon d'ailleurs se préoccuper tant du miracle. Jésus- Christ, si on en croit Jean-Jacques, s'en préoccupait fort peu ; la Réforme s'est bien établie sans miracles ; et si le Christianisme l'invoque comme une de ses preuves, n'en a-t-il point d'autres ? Peu importe qu'il y en ait une de plus ou de moins.
Ces objections, qui jetaient le discrédit sur une des grandes preuves, et la plus populaire, de la religion révélée, ne pouvaient laisser froids les chrétiens. Qu'ils s'appellassent Catholiques ou Protestants, ils étaient également frappés dans la base de leurs croyances. Cependant, afin de se mettre plus à l'aise, Jean- Jacques affecte de ne proposer ses difficultés qu'aux Protestants, avouant que les Catholiques avaient dans leur religion de quoi les réfuter victorieusement. Les Protestants, bien entendu, ne reconnurent pas leur impuissance à répondre ; mais les Catholiques eux-mêmes, persuadés que les arguments de RoTisseau n'étaient pas sans les toucher aussi, montrèrent qu'ils n'étaient pas dupes de ses finesses. Quelques pages plus haut, il avait dit que, dans d'autres circonstances, il n'avait
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combattu que les Catholiques et avait fait Taifaire des Réformés. S'il crut diviser ainsi ses adversaires pour mieux les réduire, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'avait réussi qu'à les indisposer tous et à s'attirer les représailles de tous ^
Rousseau, dans ses Lettres, n'avait pas seulement à défendre ses idées religieuses ; car, par un malheur qu'il ne savait comment expliquer, la politique ne lui avait pas mieux réussi que la religion. A l'entendre, en eflfet^Join de vouloir détruire le gouvernement de son pays, il avait indiqué les moyens de le conserver. Or, le gouvernement qu'il avait proposé comme modèle était le seul qui le proscrivit. Son Contrat social^ toléré en France et en Hollande, n'était interdit qu'à Genève; de sorte qu'on le punissait pour avoir bien mérité de son pays *.
Restaient les questions constitutionnelles des droits respectifs de la bourgeoisie et des Conseils. Ces sortes de sujets, qui prêtent à l'éloquence et peuvent beaucoup gagner, suivant la façon dont ils sont présentés, convenaient particulièrement à Jean- Jacques. Il lui était facile de montrer les abus du droit négatif, qui, en effet, en avait, eu souvent; il lui suffisait de passer sous silence les abus du droit de la boui^geoisie. Le tableau des empiétements du Petit Conseil n'était qu'un jeu pour une plume aussi .exercée aux joutes oratoires. Il est certain que la Constitution de Genève était, au fond, très aristocratique. Cependant on y pouvait signaler aussi des éléments démocratiques nombreux et importants. C'étaient ces éléments que le Petit Conseil, par une action lente et continue, avait travaillé de longue
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date à absorber et à faire disparaître. Le Petit Conseil avait en maid le g-ouvernement, Tadmiilistration et la justice ; "la souveraineté du peuple , si chère à Rousseau, avait chaque jour moins d'occasions et de facilités pour s'exercer, en face de ce pouvoir qui faisait peser son omnipotence sur les âmes aussi bien que sur les corps. Qu'on enlève encore à la bourgeoisie le droit de faire des représentations ou qu'on l'annule par le droit contraire du Petit Conseil, et il ne lui restera plus rien. En droit donc et d'après sa constitution, le peuple genevois était, d'après Rousseau, le plus libre de tous les peuples ; en fait, grâce aux usurpations du Petit Conseil, il vivait sous le plus dur esclavage. L'État était dissous ; il n'y avait plus d'État *.
Cette sorte d'antinomie inextricable avait besoin d'être modifiée ; Jean-Jacques n'était pas seul à le demander. Le meilleur moyen de permettre à ces deux droits de s'exercer était de les limiter l'un par l'autre ; de laisser au Petit Conseil son droit négatif, mais seulement jusqu'à un certain point ; de laisser à la représentation une efficacité nécessaire, mais seulement dans certains cas, ou quand elle aurait réuni un chiflre donné d'adhérents *. Tronchin lui-même avait ouvert la porte à cette solution quand il avait dit : « Combien faudra-t-il de douteurs? Qnquante, cent, deux cents, quatre cents. Qu'on fasse donc une loi *. »
Rousseau, pour l'impression de ses lettres, s'a-