‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 79 sur 158 · Lettres V, VU, V/II et IX · texte numérisé non relu

Lettres V, VU, V/II et IX

— 2, DlDBROT, Œuvr. édit. Assezat, t. IV, p. 70; — Correspondance littéraire, !•' janvier

1764; — Lettres de Voltaire à d'ArgetUal, 27 et 28 novembre 1765, 12 février 1766. — 3. Uttrès de la Campagne, lettre I II.

dressa d'abord à x\.vignony par Tinter médiaire de Dastier ; mais aucun libraire n'ayant voulu s'en charger, il revint à Rey, sur qui il pouvait compter plus que sur tout autre. D lui vendit son ouvrage treize cents livres. On connaît ses exigences ordinaires de discrétion, de célérité et de correction matérielle ; on sait aussi ses anxiétés continuelles sur le résul* tat\ Cependant, par un excès de confiance qui ne lui était guère habituel, il s'était figuré que le livre entrerait librement en France et aurait au moins une permission tacite. Il pensait peut-être qu'il lui suffisait d'avoir dit beaucoup de mal du protestantisme et de ses ministres pour se faire bien voir des catholiques ; mais est-ce sérieusement qu'il prétendait « n'avoir pas dit un seul mot contre les catholiques^? » Les refus «qu'il avait éprouvés à Avignon ne lui avaient-ils donc pas tenu lieu d'avertissement? Il lui fallut bien pourtant à la fin se rendre à l'évidence. Les dispositions peu bienveillantes de M. de Sartine engagèrent Rey à traiter directement avec Duchesne, afin de s'éviter en partie les embar? ras de l'introduction en France. Elle ne s'effectua pas toutefois sans difficulté. Pour plus de sûreté, Rey s'avisa de faire son envoi principal par mer. La cargaison alla par Dunkerque et Rouen, en passant par l'Angleterre. Jean-Jacques crut à un naufrage '. On peut juger de ses transes pendant ce temps-là. De son côté, Duchesne, pour faire entrer les exemplaires en fraude à Paris, usait de toute sorte de moyens, jusqu'à en charger les carrosses

i. Lettres à Bey du 7 juin au 31 décembre 1764. -- 2. UUres à Bey, 27 août et 17 septembre 1764; à Duchesne, 4 no-

vembre 1764. — 3. Lettres à Coindet, 30 décembre 1764; d Duchesne, 16 et 24 décembre 1764,

des seigneurs de la Cour. Enfin, le 25 janvier 1765, il écrivit à Rey que tout était arrivé à bon port *. En Suisse, Rey n'avait pas évité Tennui d'une contrefaçon à Yverdun *.

L'ouvrage, interdit en France*, se répandit clandestinement ; mais il ne s'en répandit que mieux. Détail assez piquant : il fut brûlé à Paris en même temps que \^ Dictionnaire philosophique de Voltaire*. La Haye avait donné Texemple.Un arrêt de la cour, en date du 21 janvier, y avait condamné le livre à être lacéré et brûlé sur Téchafaud par la main du bourreau comme scandaleux, blasphématoire, renouvelant les erreurs de VÉmile, etc. On laissa Rey à peu prés tranquille. On avait au préalable saisi les exemplaires chez lui; on en avait trouvé dix^. Berne interdit également les Lettres de la manière la plus sévère ®. Rousseau raille agréablement ces mesures de rigueur et ces auto-da-fé. « Que j'apprenne à ma bonne amie mes bonnes nouvelles. Le 22 janvier, on a brûlé mon livre à La Haye; on doit aujourd'hui le brûler à Genève; on le brûlera, j'espère, encore ailleurs. Voilà, par le froid qu'il fait, des gens bien brûlants. Que de feux de joie brillent en mon honneur dans l'Europe! Qu'ont donc fait mes autres écrits, pour n'être pas aussi brûlés? et que n'en ai-je à faire brûler encore ! Mais j'ai fini pour ma vie ; il faut savoir mettre des bornes à son orgueil \ »

1. Note de l'éditeur à la Lettre de Rousseau à Bey, du 31 .décembre 1764.— 2. Lettre de Bousseau à Rey, 31 décembre 1764. — 3. Lettres de Rousseau à Malesherhes, \ 1 novembre 1764 ; à Duclos, 2 décembre 1764; à jlfm. de Verdelirit 25 novembre 1764. — 4. Arrêt du 19 mars

1765, cité aux Œuvres de /.- /. Rousseau , édit Poinçot , t. XIV. — 5. Note de l'éditeur à la Lettre de Rousseau à Réy du 16 février 1765. — 6. Lettre de Rousseau à Rey, 28 janvier 1765. — 7. Lettre à M^* Guyenet, née Isabelle d'Ivemois, 6 février

DE JEÂN-JAGQUES ROUSSEAU. 297

Ce qui devait, plus que tout le reste, intéresser Rousseau, c'était l'attitude de Genève. Lui, qui autrefois ne permettait point de passer en fraude trois exemplaires de VÉmile, se montra alors moins scru- ^puleux, et en fit expédier cinq cents des Lettres de la Montagne sous le nom de Draperies ordinaires K La précaution était bonne, car les magistrats, à coup sûr, auraient empêché Tintroduction s'ils l'avaient pu. Le Conseil fut transporté de fureur, et il devait l'être; il ne pouvait, en effet, recevoir de plus rudes coups. Il déclara d'abord que les Lettres ne méritaient pas d'être brûlées; ce qui ne l'empêcha pas de les brûler plus tard. Du reste, si elles eurent leurs défenseurs, l'effet général fut loin d'être favorable à Rousseau. Ses partisans habituels l'abandon- .nèrent ou n'osèrent le soutenir. « J'ai lu deux fois vos Lettres de la Montagne, lui écrivait un de ses amis; mon cœur en a frémi, ma santé en a été altérée*. » 0 prodige! M"*® Latour elle-même n'est pas satisfaite. Aussi, faut-il voir comme Jean-Jacques la remet à sa place'. On doit bien penser que leur bouderie ne dura pas et que Rousseau fut forcé à la fin de céder aux excuses, aux supplications et aux larmes de son amie\ Enfin Moultou, malgré son dévouement qu'on pourrait appeler de fraîche date, car ce fut alors qu'il reprit sa correspondance interrompue, se montra hésitant et embarrassé, et se

Page 1