‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 84 sur 158 · La Lettre à Lullin est du 30 janvier · texte numérisé non relu

La Lettre à Lullin est du 30 janvier

DE J£ÀN-JACQU£S R0U8SEAU.

positions dç Voltaire. « Si, par son moyen, écrit-il, nous pouvions vous faire rentrer dans vos droits de citoyen, quand même vous ne seriez pas dans Tintention d'en venir jouir, vous comprenez qu^on aurait beau jeu pour instruire l'Europe de l'injustice du Gouvernement envers vous \ » Mais les sacrifices que Rousseau faisait au bien de son pays ne pouvaient aller jusqu'à lui faire oublier le soin de sa propre dignité: « Vous n'avez pas dû penser^ répondit-il, que je voulusse être redevable à M. de Voltaire de mon rétablissement. Qu'il vous serve utilement et qu'il continue au surplus ses plaisan-» teries sur mon compte ; elles ne me feront pas plus de chagrin que de mal. J'aurais pu m'honorer de son amitié, s'il en eût été capable ; je n'aurais jamais voulu de sa protection. Jugez si j'en veux après tout ce qui s'est passé. Il a tous les torts ; il faut qu'il fasse toutes les avances, et voilà ce qu'il ne fera jamais. Il veut pardonner et protéger. Nous sommes loin de compte*.

Pour être complètement édifié sur le compte de Voltaire, il est nécessaire de voir comment il traitait le pauvre Jean-Jacques, au moment même où il lui faisait ses propositions de réconciliation et d'amitié. La première lettre de d'Ivernois est du 23 décembre 1765; la seconde réponse de Rousseau est du 23 février 1766, pendant cet intervalle de deux mois, on chercherait en vain un mot aimable ou seulement poli à l'adresse de Rousseau ; en revanche, on y rencontrerait à diverses reprises ceux de

1 . Lettre de d'Jvemois à Rotcs- ««att, 1~ février 1766, citée par Dbsnoirbstbkrbs, t. VII, I. —

2. Réponse de Rousseau à e^/vemois, 23 février 1766. Voir Dbsnoiïlbsterrbs, t. VU, I.

polisson, de grand fou, de malhonnête homme et autres semblables. « Jean-Jacques n'est bon qu'à être oublié ; il sera comme Ramponneau, qui a eu un moment de vogue à la Gourtille ; à cela près que Ramponneau a eu cent fois moins de vanité et d'orgueil que le petit polisson de Genève*. Ce monstre de vanité et de contradiction, d'orgueil et de bassesse, Jean-Jacques Rousseau, ne réussira certainement pas à mettre le trouble dans la fourmilière de Genève, comme il Tavait projeté. Je ne sais si on Ta chassé de Paris, comme le bruit en court ici, et s'il s'en est allé à quatre pattes^ ou avec sa robe d'Arménien ^. Rousseau est un gprand fou et un bien méchant fou, d'avoir voulu faire accroire que j'avais assez de crédit pour le persécuter, et que j'avais abusé de ce prétendu crédit. Il s'est imaginé que je voulais lui faire du mal parce qu'il avait voulu m'en faire, et peut-être parce qu'il lui était revenu que je trouvais son Héloïse pitoyable, son Contrat social très insocial, et que je n'estimais que son Vicaire savoyard dans son Emile,,, Parlez, je vous prie, de cette extravagance à Tronchin , il vous mettra au fait ; il vous fera voir que Rousseau est non seulement le plus orgueilleux de tous les écrivains médiocres; mais qu'il est aussi le plus malhonnête homme •.

Il serait difficile d'accorder, dans cette circonstance, la conduite de Voltaire avec ses paroles, si Ton ne se rappelait que ses motifs étaient loin d'être désiiUéressés. S'il voulait une réconciliation, c'est

1. Lettre de Voltaire à Dami- j 3. Lettre de Voltaire à d'Argenlaville, 28 décembre 1765. — ta (, 24 janvier 1766. 2. /cf., 13 janvier 1766. — ;

uniquement parce qu'il en avait besoin. Voyant le tort que ses démêlés avec Jean-Jacques lui faisaient auprès de la bourgeoisie dans le rôle de conciliateur qu'il tenait à jouer, il sacrifiait simplement, quoique bien à regret, sa haine à son amour-propre ; ou plutôt, autant que possible, il ne les sacrifiait ni Fun ni Fautre. Son intérêt était la mesure et la garantie de sa sincérité relative.

Il s'était flatté de rendre, par ses bons offices, la médiation des puissances inutiles. Quand elle fut décidée, il wngea à s'assurer, au moins du côté de la France, un médiateur à son goût. Il pensa un moment à Hénin, qui avait l'avantage d'être tout prêt rendu et d'avoir commencé à s'occuper de l'affaire ^ Mais pourquoi pas d'Argental ? Et aussitôt il écrivit lettres sur lettres 'à ses anges pour les déterminer, mais ils ne se soucièrent pas de venir dans cette galère*. Beauteville, ambassadeur en Suisse et connaissant déjà le tripot de Genève, fut choisi. Il fit des avances à Voltaire ; il en fit à tout le monde, et débuta de la manière la plus heureuse; mais il ne tarda pas à se lasser de ces petites querelles et de l'entêtement avec lequel on les soutenait, montra une grande partialité en faveur de l'aristocratie, et devint aussi hautain et aussi dur qu'il avait été d'abord doux et aflFable. Bientôt on ne le désigna plus que sous le nom de Brouilleville '.

Rousseau, qui avait toujours bien auguré de la médiation^, lui écrivit, non afin de rien demander

1. Leitrt de Voltaire à cTArgénial, 21 décembre 1765. — 2. Lettres de Voltaire à d^Avgental, 3, H, 13,13,17, 20,24, 27 janvier 1766. — 3. Jd,, 27 jan-

vier 1766. — Dbsnoi&bs-

TBKRBS, t. VII, I. — SlHOND, Voyage en Suisse, t. II, p. 390.

— 4. Lettre de Rousseau à d'Ivernois, 20 décembre 1765.

pour lui-même, car il savait endurer des torts qui ne seraient jamais réparés, mais pour lui recommander ses amis les bourgeois et la cause qu'ils soutenaient. Beauté ville lui fit une réponse sévère. Il admirait ses talents et son génie; mais, ajouta-t-il, « plût à Dieu que vous ne les eussiez employés que pour le bien de votre patrie. Vous Taimez, sans doute, et c'est à force de Taimer que vous avez contribué à son malheur*. » Ces déconvenues ne pouvaient que confirmer Rousseau dans sa résolution de ne plus s'occuper de rien*.

Quant à Voltaire, rien ne l'arrêtait. Il voulait, quelques mois auparavant, que la paix de Genève se fit, comme celle de Westphalie, aux dépens de rÉglise ^ ; actuellement il cherche à faire les affaires de la France, et surtout lés siennes, aux dépens de Genève. Il porte jusqu'à Choiseul ses idées sur la médiation. « Jean-Jacques seul, dit-il, a troublé la paix de Genève et la mienne... Je ne veux me mêler de rien, mais mes petites terres étant enclavées en partie dans leur petit territoire, j'ai plus d'intérêt que personne à voir la fourmilière tranquille et heureuse. Je suis sûr qu'elle ne le sera jamais que quand vous daignerez être son protecteur principal, et qu'elle recevra des lois de votre médiation permanente. »

« Ah! si j'osais vous supplier d'engager M. de Beauteville à demeurer, en vertu de la garantie, le maître de juger toutes les contestations qui s'élèveront toujours à Genève ! Vous seriez en droit d'envoyer un jour, à l'amiable, une bonne garnison, pour

1. SaYOUS, t. I, ch. VIII. — I 1766. — 3. Lettre de Vollaire à 2. Lettre à d'Ivemois, 31 mai | d*Argental, il janvier 1766.

maintenir la paix, et de faire de Genève, à l'amiable, une bonne place d'armes, quand vous aurez la guerre en Italie. Genève dépendrait de vous, à Famiable, mais../. Quant à ce droit négatif, qui est assez obscur, je pense toujours qu'il faut que ce droit appartienne à M. le duc de Praslin, qui, par là, deviendra le protecteur et le véritable maitre de Genève ^ »

Un nouvel élément était alors venu s'introduire en tiers dans les partis. Les natifs^ c'est-à-dire la foule des hommes qui n'avaient pas de droits politiques, avaient jugé le moment opportun pour améliorer leur situation. Us s'étaient adressés à Voltaire, qui ne demanda pajs mieux que de les con-. seiller, et, au besoin, de réparer leurs nialadresses. Us pouvaient, en s'alliant*résolument aux représentants ou aux négatifs, se faire payer chèrement le prix de leurs concours, (t Faites-vous, leur disait Voltaire, les amis des brochets ou des vautours. » Faute de prendre ce moyen, ils devinrent la proie des uns et des autres. L'aristocratie les combattit comme révolutionnaires;, la bourgeoisie les méprisa; les puissances dédaignèrent de les protéger ; leur état ne fit qu'empirera Voltaire, d'ailleurs, n'avait pas tardé à les abandonner. « J'ai déclaré au Conseil, bourgeois et natifs, écrit-il, que, n'étant point marguillier de leur paroisse, il ne me convenait point de me mêler de leurs affaires, et que j'avais assez des miennes ^. »

1. Leilrt de Voltaire à Choiseul, s. d. — 2. Lettre de Voltaire à d'Argental, 2 mars 1766. Voir aussi autres Lettres, 12 février, 5 avril, 12 mai 1766. - 3. Voltaire et les Natifs de Genève,

par JOBL CheRBULIBZ; Bibliothèque univers, de Genève, t. XXIII, août 1753. — 4. Let" tre de Voltaire à d'Argental, 12 mai 1766.

Cette bonne résolution n'alla pas toutefois jusqu'à Tempècher de solliciter dès plénipotentiaires cette déclaration, dont il triomphait si bruyamment, que Jean-Jacques Rousseau était un calomniateur *. Cependant, à partir de ce moment, son nom parait beaucoup moins souvent. D est vrai que la manière dont tournaient les affaires était peu propre à encourager quiconque n'était pas forcé de s'en mêler. Beauteville et les médiateurs proposèrent enfin leur projet d'accommodement'. Mais il leur inspirait à eux-mêmes si peu de confiance, qu'ils commencèrent par faire bloquer la ville ; ce qui n'empêcha pas le Conseil général de rejeter tout accommodement. S'ils avaient espéré soumettre les habitants par la famine, ils s'étaient complètement trompés. Personne ne voulut céder. On se secourut mutuellement du mieux qu'on put, les plus riches donnant aux plus pauvres. Le roi de Sardaigue fit passer des vivres et demanda à l'Angleterre d'intercéder auprès du gouvernement français. Necker, Tronchin (le médecin), les pasteurs, unirent leurs efforts*. Rousseau, sortant pour un moment de son silence, ne se contenta pas d'exprimer son indignation contre les magistrats, et d'envoyer aux bourgeois le tribut de son admiration * ; il voulut encore leur adresser, avec ses conseils, un secours de 350 francs, somme énorme pour lui*. Pendant ce temps-là, Voltaire se

i. Uilrei de Voltaire à d'Alembert, 30 juillet 1766; à Damilaville, 30 juillet el 11 auguste 1766. — 2. Lettre de Voltaire à Damilaville, !•• décembre 1766. — 3. Lettre du médecin Tronchin à Piclet, da-

tée de Versailles, S février 1767. — BàCHàUHONT, 16 mars 1767. — 4. Lettre à d*IvtmQi8, 31 janvier 1767. — 5. Ultre à Dutens, 5 février 1767. Le reçu de cette somme, en anglais, est daté du 9 février. Voir

plaignait en raillant dé n'avoir pas de quoi manger et de quoi boire, « et tout cela parce que Jean- Jacques Rousseau a échauffé quelques tètes dliorlogers et de marchands de drap ^ » Ou bien encore il parlait d'un projet de sédition formé par Jean- Jacques, et trouvé dans les papiers de Lenieps '. Lenieps venait, en effet, d'être mis à la Bastille, mais il ne suit pas de là que Rousseau fût un conspirateur. Rousseau, au contraire, avait toute sa vie déclaré « quMl ne voudrait pour rien au monde avoir trempé dans la conspiration la plus légitime, parce qu'enfin ces sortes d'entreprises ne peuvent s'exécuter sans troubles, sans désordres, sans violences, quelquefois sans effusion de sang ; et qu'à son avis, le sang d'un seul homme est d'un plus grand prix que la liberté de tout le genre humain '. Loin de conspirei^, Rousseau ne cherchait qu'à pacifier. Quand il fut question d'un accord, comme il saisit cette idée ! « Je voudrais, dit-il, tant ma passion de vous voir pacifiés est vive, donner la moitié de mon sang pour apprendre que cet accord a reçu sa sanction. Peut-être ne serait-il pas à désirer que j'en fusse l'arbitre ; je craindrais que l'amour de la paix ne fût plus fort dans mon cœur que celui de la liberté. Mes bons amis, sentez-vous bien quelle gloire ce serait pour vous,, de part et d'autre, que ce saint et sincère accord fût votre ouvrage, sans aucun concours étranger *.

Gàbbrbl, Rousseau et les Genevois, ch. II-VI. — Lettre à d*Ivertiois, 7 février 1767. — 1.

Lettre de Voltaire au comte de la TouraiUe, 19 janvier 1767.

Voir aussi Lettres au Maréchal

duc de Richelieu, 9 janvier 1767.

— 2. Letti*e de Voltaire à Damilaville, 8 décembre 1766. — 3*.

Lettre à Af»» X, 27 septembre 1766. — 4. Lettre à d'ivemois, 6 avrU 1767.

L'affaire traîna encore toute une année. 'L'excès des malheurs finit cependant par amener des projets d'accord. « Les perruques de Genève, dit Voltaire, proposent actuellement des accommodements aux tignasses. Ce n'était pas la peine d'appeler, à si grands frais, trois puissances médiatrices, pour ne rien faire de ce qu'elles ont ordonné. M. le duc de Choiseul doit être las de voir des gens qui demandent à Hercule sa massue pour tuer des mouches*. » Rousseau se monta sur un ton autrement tragique et fit sérieusement une proposition qui ne pouvait guère venir que de lui: « Oui, Messieurs, il vous reste, dans le cas que je suppose, un dernier parti à prendre, et c'est, j'ose le dire, le seul qui soit - digne de vous. C'est, au lieu de souiller vos mains dans le sang de vos compatriotes, de leur abandonner ces murs qui devaient être l'asile de la liberté, et qui vont n'être plus qu'un repaire de tyrans; c'est d'en sortir tous, tous ensemble, en plein jour, vos femmes et vos enfants au milieu de vous, et puisqu'il faut porter des fers, d'aller porter du moins ceux de quelque grand prince , et non pas l'insupportable et odieux joug de vos égaux*. »

Cette idée est folle, extravagante, impossible; mais elle valait bien, dans un sens, les froides railleries de Voltaire. Les bourgeois ne partirent point; ils firent mieux, ils s'arrangèrent avec leurs adversaires. Ils envoyèrent le projet d'accommodement à Rousseau, qui leur donna une longue, trop longue consultation ; mais il aimait à discourir sur les théories politiques*. Sa lettre ne changea rien aux résolu-

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