‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 86 sur 158 · TOMB II · texte numérisé non relu

TOMB II

puis VOUS dire à ce sujet, écrit-il, est que, si cela arrivait, ce qu'assurément je n'espère pas, le Conseil serait content de mes sentiments et de ma conduite, et il connaîtrait bientôt quel immortel honneur il s'est fait. Mais je vous avoue aussi que ce rétablissement ne saurait me flatter s'il ne vient d'euxmêmes, et jamais, de mon consentement, il ne sera sollicité'. »

Cet appel demeura sans écho; mais tandis que l'aristocratie continuait à tenir rigueur à Jean- Jacques, le peuple^ qui l'aimait et qui lui savait gré de ce qu'il avait fait pour la paix, lui témoignait sa reconnaissance de la façon la plus expressive. On rapporte que, pendant des journées entières, la foule se pressa pour boire à sa santé dans la tasse d'argent qui lui avait longtemps servi, et qu'il avait donnée à sa vieille nourrice Jacqueline '.

On aurait pu croire les troubles à jamais finis. En 1770, il y eut cependant un retour sanglant. Les natifs, Choiseul, Voltaire remplirent alors les principaux rôles. Rousseau y étant resté étranger, nous n'avons pas à nous en occuper *.

Pour terminer ce que nous avons à dire des affaires de Genève, il nous reste à parler de deux épisodes, dans lesquels notre personnage fut au contraire particulièrement intéressé.

Le premier est relatif à une brochure qui parut sous le nom de Voltaire, et qui pouvait en eflPet passer pour être de lui , tant elle était spirituelle et méchante. Elle était en réalité de Bordes, et avait

1. Lettre à dlvemois, 24 mars 1768. — 2. Gabbrbl, Rous^au et les Genevois, ch. Il, § 5. — Desnoikbstbrhbs, t. vu. —

3. Voir Dbsnoirbstbrrbs , t. VII, et Gabbrbl, Rousseau et les Gmeoois, ch. Il, § 5. —

DB JKAN-JACQUES ROtSSEAtJ. 32S

pour titré : Lettre de M, de Voltaire au docteur J.-J, Pansophe*. L'auteur y persiflait agréablement Jean-Jacques sur ses innombrables contradictions, sur ses systèmes sociaux et religieux , sur ses livres pleins de fiel, de sopbismes et d'erreurs, sur son orgueil^ sur ses mensonges, sur ses fausses vertus , sur ses ridicules de toute espèce. Rousseau y fut pris*. Beaucoup d'autres le furent comme lui; mais il jouait vraiment de malheur avec ses appréciatiods. Naguère, il s'était entêté à reprocher à Vernes le Sentiment des citoyens, qui était de Voltaire, et voilà que maintenant il voulait attribuer à Voltaire la brochure de Bordes. Cette fois au moins, il eujb le bon esprit de ne pas soutenir son opinion et de dédaigner cette attaque.

Il couvrit d'un égal mépris et d'un silence encore plus complet (car on ne peut supposer qu'il en ait ignoré l'existence) un autre libelle qui eut un certain retentissement, la Guerre civile de Genève*. Celui-là était bien de Voltaire. Voltaire ne prit pas même la peine de le désavouer; mais il n'y recueillit ni gloire, ni profit d'aucune sorte, et ne réussit à faire de tort qu'à lui-même. Il parait que le deuxième chant, car c'était un poème, circula à Paris et à Genève, par suite d'une indiscrétion de la Harpe , et que Voltaire renvoya même celui-ci de chez lui, pour lui marquer son mécontentement^. La Harpe aurait alors bien changé d'avis avec le

1. Cette lettre est aux Œuvres de J,-J. Rousseau, édition de Genève, t. IV du Supplément.

—2. Lettres à DupcyroUfiOmSii; à d'Ivemois, 30 août 1766. — 3. La Guerre civile de Genève

ou les amours de Robert-Covelle, Poème héroïque avec des notes Instructives. Londres, 1768, in-8.— 4.BACHAUM0NT,1«'avril

temps. «Je ne dirai qu'un mot, écrit-il, de ]a Guerre de Genève, qui n'est qu'une des taches de sa vieillesse ; misérable production aussi mal conçue que mal écrite , et où son talent poétique ' parut même Tabandonner. Ce déchaînement atroce contre Rousseau remplit la moitié de Touvrage, et pour cette fois, il nV a pas même d'esprit : la fureur a tout ôté au lyrique, jusqu'au sens commune » On ne manquerait pas d'autres appréciations pour le moins aussi dures sur ce poème immonde. Ce fut un concert de réprobation universelle, au point que les amis de Voltaire ne voulaient pas laisser prendre de copies des cinquième et^sixième chants, par égard pour Fauteur'.

Les affaires de Genève nous ont obligé d'anticiper de plusieurs années sur les autres événements de la vie de Rousseau. Pendant ce temps-là, il a changé de demeure ; il a quitté la Suisse ; il s'est établi en Angleterre, puis en France. Nous allons reprendre le fil de l'histoire au point où nous en sommes restés.

Nous avons laissé Rousseau se louant d'autant plus de la tolérance de son pasteur qu'elle tranchait davantage sur la conduite de ceux de Genève ; recueillant auprès de lui mille satisfactions pour sa piété, en recueillant, n'en doutons pas, davantage encore pour son amour-propre. Même après ses insuccès, MontmoUin avait continué à être enchanté

1. La Harpe, Lycée, 3» par- 1 2. Bachaumont,2 mail7d8. lie, liv. I, ch. ii, sect. 1. — |

de son paroissien. « Il est certain, écrit-il à un ami, que je suis lié d'amitié avec M. Rousseau, que je Taime et que je Testime. Il a le cœur droit, Tesprit lumineux, ses mœurs sont sans reproche, et il vit d'une manière très édifiante , faisant profession de notre sainte religion d'une manière exacte et exemplaire, s'acquittant scrupuleusement de toutes les parties du culte. Sa confession de foi qu'il m'a remise et qu'il m'a expliquée m'a satisfait. »

Enfin, sauf l'Emile, il n'est pas jusqu'à ses livres que Montmollin n'admire presque sans réserve*. Aussi les rapports restèrent-ils excellents pendant plus de deux ans *. Les Lettres de la Montagne ellesmêmes, si propres à troubler l'harmonie , passèrent d*abord presque inaperçues. Rousseau, qui en prévoyait peut-être les effets, avait voulu prendre les devants et en avait envoyé un exemplaire à son pasteur. « La querelle, lui disait-il, est toute personnelle entre les ministres de Genève et moi, ou si j'y fais entrer la religion protestante pour quelque chose, c'est comme son défenseur contre ceux qui veulent la renverser^. »

Nous ne connaissons pas la réponse de Montmollin, mais nous savons que, pendant plusieurs mois, il se contenta de parler en particulier à Rousseau et de gémir en secret de cette nouvelle attaque contre la religion et ses ministres. Sa situation était délicate. Son affection pour Jean-Jacques et la protection marquée dont il le voyait entouré par le Roi et Milord Maréchal le gênaient évidemment*.

1. Lettre de Montmollin à Le Maigret, à Rouen, 30 décembre 1762. — 2. Voir quelques Lettres et billets de Bottsseau à AfonrmotJm de 1 763 à 1 765. Fri TZ-

Bbrthoud, II. — 3. Lettre à Montmollin, 23 décembre 1764.

— 'i. Lettre de Montmollin à Sarasin, 15 janvier 1765.

LA ViE ET LES OEUVRES

Il est difficile de savoir ce qu^il aurait fait s'il n'avait été stimulé par la parole ferme de Sarasin * ; mais s'il eut de la peine à se déterminer, il faut convenir qu'une fois en mouvement, il y mît de l'activité et de Tardeur. En somme il arriva que les Lettres de la Montagne, qui donnaient à Genève tant d'embarras à leur auteur, lui en donnèrent davantage encore à Motiers, et, en fin de compte, le forcèrent à un nouveau départ. Rousseau, dans ses confessions et dans sa correspondance; Dupeyrou, dans trois lettres spéciales, ont raconté longuement ces luttes. De son côté, MontmoUin a publié une brochure d'explications et a conservé de nombreuses lettres, qui ont été récemment publiées ; nous avons donc, dans ce procès, la bonne fortune d'entendre les deux parties *.

Rousseau avait, dans cette circonstance, affaire à trois pouvoirs différents ; l** le roi de Prusse ; 2** le Conseil d'État de Neuchàtel ; 3*" la classe des pasteurs, MontmoUin et le consistoire de Motiers.

« Le Roi de Prusse vous met en état de tout oser, » avait dit Moultou '. D'Alembert, qui connaissait bien

i. Lettre de Sarasin à MorU" ♦jw«tn, 4 Janvier 1765. — 2.

Fritz Bbrthoud. J.-J, Rousseau et le pasteur de MontmoUin, in- 12, 1884. — Lettre de M. X... (Dupeyrou), 14 avril 1765. — Réfutation du libelU précédent^ par M. le pasteur de Montmoilin (10 lettres, du 10 juin au W juillet 1765). — Seeonde lettre relative à M, J.-J.

Rousseau, adressée à milord comte de Wemys et signée Dupeyrou, 31 août 1765. — Troi-

sième lettre relative à M, J.-J, Rousseau, servant de postscriptum à celle du 31 août, signée Dupeyrou, 16 septembre 1765. (Ces pièces sont aux Œuvres de J.-J. Rousseau, édit. de Genève, t. III du supplément.) — Lettre de Rousseau à Dupeyrou, 8 avril 1765. (Cette lettre était destinée à l'impression.) — 3. Lettre de Moultou à Rousseau, 16 novembre 1762.

DE JEAX-JAGQUBS ROUSSEAU.

Frédéric, n'était pas de cet avis : « On dit, écrivait-il à Voltaire , que Rousseau est dans les États du Roi de Prusse, près deNeucbàtel, je ne voudrais pas répondre qu*il y restât; car le Roi de Prusse, tout roi de Prusse qu'il est, n'est pas le maître à Neuchàtel comme à Berlin, et les vénérables pasteurs de ce pays-là n^entendent pas raillerie sur Taffaire de la religion ^ » Trois ans après, l'événement donnait raison à d'AJembert. En effet , quand les esprits s'échauffèrent, Milord Maréchal lui-même n'eut qu'un conseil à donner à son ami, celui de fuir, sans compter sur la protection du Roi et de la cour '. Il est vrai que, contrairement à Tusage, la cour lui donna beaucoup plus qu'elle n'avait promis.

Rousseau, devenu tout à coup autoritaire pour le besoin de sa cause, n'aurait pas été fâché défaire de ses petites difficultés une affaire d'État. « U est certain^ répondit-il au prince de Wirtemberg, qui lui avait, proposé l'appui du prince Henri de Prusse auprès de son frère, que l'autorité du Roi est compromise, et que, s'il me soutient et qu'on s'obstine, elle peut l'être davantage encore ; mais , si le Roi veut se prévaloir de la circonstance pour rétablir la subordination et soutenir son protégé, je vous réponds que son protégé tiendrait une contenance qui ne ferait point déshonneur à sa protection '. »

Le Conseil d'État dépendait du Gouvernement et aurait dû suivre sa direction ; mais ce pouvoir local, qui visait à l'indépendance et qui était en délicatesse avec Milord Maréchal, ne pouvait être regardé

1. Lettre de d'Alembertà Voltaire, 31 juillet 1762. — 2. Lettres de Milord Maréchal à Rousseau, 8-9-10 février 1765, — 3,

Lettres du prince de Wirtemberg à Rousseau, 9, 13 et 20 mars 1 765. Lettre de Rousseau au prince de Wirtemberg, 11 mars 1765.

328 lA VIE ET LES GEtVHES

comme bien sûr. Par suite de réternelle lutte de rÉtat contre TÉglise, il était assez disposé à donner des leçons aux pasteurs, tout en ayant aies ménager et à tenir compte de Topinion. Jean-Jacques , d'ailleurs , comptait dans son sein de chauds partisans. Ces raisons opposées lui inspiraient un mélange d'adpérance et de crainte *. En fait, le Conseil d'État lui fut constamment dévoué.

La cause étant surtout religieuse, c*est avec le pouvoir ecclésiastique qu'était proprement engagée la lutte. Cependant, même en ce qui concerne ce pouvoir, il y a des distinctions à faire. On peut admettre que MontmoUin et la classe des pasteurs furent unis et suivirent constamment la même voie, quoiqu'il ne soit pas aussi sûr qu'ils l'aient toujours parcourue du même pas ; mais il y avait à Motiers même une autre institution, le Consistoire^ sans lequel le pasteur ne pouvait rien ou presque rien. Or MontmoUin était loin de tenir son Consistoire dans sa main, et il y rencontra eflFectivement bien des résistances.

Comment donc, avec deux pouvoirs qui lui étaient favorables, et un troisième qui était divisé , Rousseau se laissa-t-il chasser? On doit penser, ou que ses torts étaient bien grands, ou qu'il fut bien maladroit, ou qu'il avait d'autres motifs de partir. Nous verrons si en eflPet ces causes ne contribuèrent pas toutes trois à son départ.

Le signal de l'attaque ne vint pas officiellement de MontmoUin, mais de la classe des pasteurs, siégeant à Neuchâtel.

Les pasteurs ne voyaient pas sans inquiétude

l. Lettre •! Lenieps.

Téditioa générale des œuvres de Rousseau qui se préparait à Motiers. Il y avait là, suivant eux, un scandale et un danger pour la foi ; ils en conférèrent entre eux ; ils en parlèrent autour d'eux. MontmoUin convient de leur opposition et s'honore d'y avoir participée Jean-Jacques s'apercevait qu'on travaillait l'opinion ^ ; Milord Maréchal s'en inquiétait avec lui'. Vers la fin de février, la Classe pria le Gouvernement de révoquer le consentement qu'il avait accordé pour l'impression, Elle dénonça en même temps les Lettres de la Montagne et en obtint la prohibition, à condition toutefois de ne prononcer contre elles aucune flétrissure publique, et de laisser l'auteur jouir paisiblement, et sans l'inquiéter en rien, de la protection des lois dans l'asile qu'il s'était choisi \ Enfin, la Compagnie des pas* teurs décida, comme si ce n'était pas chose connue, qu'on examinerait de plus près le christianisme de M. Rousseau, mais dans une autre assemblée, qui fut fixée au 13 mars. En attendant, Montmollin était chargé de conférer avec lui. Mais Rousseau était sur ses gardes. « Je suis persuadé, écrit-il à Dupeyrou, que vos ministres s'imaginent que je vais rester sur la défensive et faire le pénitent et le suppliant. Le Conseil de Genève le croyait aussi ; je me charge de les désabuser de même ; d'abattre si bien leur morgue, de les avilir à tel point qu'ils ne puissent jamais plus ameuter les peuples... Si je les touche, comptez qu'ils sont morts •*. » Ce beau feu du pre-

Page 1