‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 87 sur 158 · Lettre de MontmoUin à Sarasin, 15 janvier · texte numérisé non relu

Lettre de MontmoUin à Sarasin, 15 janvier

Lettre à 3f«« Latour, 10 février; à Milord Maréchal, 11 février; à Dastier, 14 février 1765. — 3. Lettres de Milord Maréchal à

Rotisseau, 8 et 10 février 1765.

— 4. Rescrit du Roi en date du 30 mars 1765. Fritz-Bbr- THOUD, VII, II. — 5. Lettre à Dupeyrou, 7 mars 1765,

mier moment ne tarda pas toutefois à s'éteindre. Une semaine était à peine écoulée que Jean-Jacques écrivait au même Dupeyrou : « Le désir de me ven* ger de votre prétraille était né dans le premier mouvement; c'était un eflfet de la colère... Nous sommes du même avis , et je ne leur ferai certainement pas l'honneur d'une réponse*. » Dans l'intervalle, Montmollin s'était présenté chez Rousseau, lui avait parlé en citoyen , en chrétien , en ami , lui avait annoncé l'excommunication comme imminente, lui avait fait part des moyens qu'il avait imaginés pour éviter le scandale, par exemple, qu'il voulût bien se priver de la communion. Il ne put, il est vrai, lui faire agréer ces expédients ; cependant il fit tant qu'il finit par obtenir de lui une promesse formelle de ne plus écrire sur la Religion*. Deux jours après, Rousseau envoya l'engagement promis. Il était ainsi conçu :

« Par déférence pour M. le professeur de Montmollin, mon pasteur, et par respect pour la Vénérable Classe, j'offre, si on l'agrée, de m'engager par un écrit signé de ma main à ne jamais publier aucun nouvel ouvrage sur aucune matière de religion ; même de n'en jamais traiter incidemment dans aucun nouvel ouvrage que je pourrais publier sur tout autre sujet; et de plus je continuerai à témoigner par mes sentiments et par ma conduite tout le prix que je mets à être uni à l'Église.

a Je prie M. le Professeur de communiquer cette déclaration à la Vénérable Classe.

« Fait à Motiers le 10 mars 1765. »

1. LeMre à Dupeyrou, 14 mars 1765. — 2. Ullres de Monimoilin à Rousseaut lettre IV ; — LeUre

de Rousseau à Meuron, 9 mars

Cette pièce prêtait à la discussion. MontmoUin la communiqua à ses confrères ; ils la jugèrent insuffisante et enjoignirent au pasteur de Motiers de faire paraître Rousseau en Consistoire, pour lui « adresser les admonitions convenables et lui faire entendre qu'elle ne pouvait le reconnaître digne de la communion des fidèles tant qu'il ne manifesterait pas à tous égards les sentiments d'un vrai chrétien , en affirmant sa foi en Jésus-Christ et en abjurant ses erreurs contre la révélation*. »

Cette sentence d'excommunication, car, quoi qu'en ait dit MontmoUin, c'était l'excommunication, fut fortement attaquée par Rousseau comme tardive et comme abusive. On s'avisait bien tard de découvrir des erreurs dans ses livres, et Ton était mal venu, après avoir laissé passer V Emile, après avoir approuvé presque publiquement la Lettre à l'Arche^ vêque de Paris, de s'élever contre les Lettres de la Montagne. Que contenaient donc ces Lettres qui ne fût déjà dans ses autres ouvrages ? Il est vrai qu'on retrouva dans les registres du Conseil d'État des remontrances adressées dès 1762 au sujet de V Emile ; mais ces remontrances étaient en eflfet si bien enfouies dans les registres, que presque personne jusque-là ne s'était douté de leur existence. MontmoUin surtout, tolérant autrefois jusqu'à faire communier Rousseau presque sans explications, devait avoir quelque peine à concilier ses facilités de la veille avec ses rigueurs du lendemain '. Derrière ces discussions, d'ailleurs, ne pouvait manquer de

4. MONTMOLLIN, Lettre V, — Séance du Consistoire du 13 mars. (F. Bbrthoud, 11). — 2. MONTMOLUN, Lettre III; —

DUPBYROU, Lettre II ; — Lettre de Bousseau à Dupeyrou, 8 août 1765.

332 LA VIE ET LES OEl^VRES

se manifester une question plus générale, dont le cas de Rousseau n'était que T^pplication particulière. Quels étaient^ en matière de foi et de mœurs, les droits de l'Église vis-à-vis des particuliers ou du gouvernement? On fait grand bruit, dit Montmollin, des constitutions et des droits de TÉtat ; mais n'y a-t-il point aussi les constitutions ecclésiastiques? Le clergé n'a-t-il point des droits à exercer ? Il a certainement inspection sur la foi et sur les mœurs, quand il en résulte du scandale. Si le clergé est obligé à se taire toujours ; s'il ne peut, quoi qu'il aiTive, interdire la communion à qui que ce soit, à quoi bon des pasteurs, un consistoire, un culte*?

On pourrait regarder ces déclarations comme un minimum ; du côté de Rousseau, on les trouva néanmoins inadmissibles. Que prétend le clergé en parlant de ses droits ? mais il n'en a aucun. « Aucune constitution ne donne au clergé inspection sur la foi des fidèles. Le Gouvernement seul a le droit d'établir ces constitutions, de les augmenter, diminuer selon le besoin, ainsi que s'exprime l'arrêt du 15 juillet 1553*. » On est stupéfait de l'audace de ces affirmations ; mais on l'est davantage encore de la timidité ' avec laquelle Montmollin les accueille, se contentant de les atténuer et de les éluder de son mieux. Du reste, si Dupeyrou procède ici avec la brutalité du viveur incrédule, ' Jean-Jacques, plus maître de sa plume, ne soutient pas une autre doctrine ; il la soutient seulement avec plus d'habileté. Dans la pratique, depuis le premier jour jusqu'au dernier, de part et d'autre on manœuvra en consé-

1. Montmollin, Leum IV et | et Remarques à la suite de VU, — 2, DuPKY-ROU, Lettre /i, 1 cett(j lettre.

quence : Tan cherchant à grand'peine à garder si peu que ce fût des droits de TÉglise, l'autre, fier de la protection du prince et s'appuyant, en matière religieuse, sur la seule autorité séculière.

Dès le 10 mars, une lettre sévère de Milord Maréchal entendait dicter à chacun sa ligne de conduite. Le Roi, y disait-on, trouve très mauvais qu'on s'acharne sur un homme qu'il protège, et il fera éprouver les effets de son ressentiment à ceux qui continueraient à persécuter M. Rousseau?. La Vénérable Classe avait donc montré un certain courage en prononçant sa sentence et en chargeant MontmoUin de la mettre à exécution*. Mais comme si cet acte avait épuisé son énergie, elle laissa au pasteur de Mo tiers le soin de poursuivre sa voie, en l'accompagnant sans doute de ses vœux; mais, si l'on en croit Dupeyrou, en refusant de s'associer à ses moyens. MontmoUin a prétendu, au contraire, avec plus de vraisemblance, qu'il ne fit que suivre les instructions de la Classe et reista constamment en communion avec elle. On ne peut guère admettre, en effet, que le concours de la Classe ait été purement platonique. Son appui avait, d'ailleurs, bien des avantages pour MontmoUin : il lui donnait une direction, il lui traçait son devoir, il soutenait son zèle, il soulageait sa responsabilité ; de toute façon, il rendait sa tâche plus facile.

II. était enjoint à MontmoUin de citer Rousseau devant le Consistoire*. Celui-ci promit de s'y rendre ;

i,. Lettre de Miiord Maréchal au Conseil d'État. — Voir Lettre I de Dupeyrou et Lettre de Rousseau à xi/"« de Verdelin, 24 mars 1766. —2. Voir séance du Con-

sistoire du 13 mars. — 3. Voir le texte de la Citation pour le 29 mars 1765 à 11 heures du matin. Fr. Bbrthoud, VJI.

maïs, le jour venu, il écrivit qu'il ne paraîtrait pas. Ah ! s'il avait eu ce sa plume dans sa bouche » ! Par malheur il ne savait pas dire deux mots en public et un rien l'intimidait. U avait pris d'abord le parti d'apprendre un discours par cœur; la veille il le savait sur le bout du doigt ; le jour venu il n'en savait plus un mot; c'est alors qu'il dut improviser une lettre d'excuses et d'explications*.

MontmoUin, dans son consistoire, entouré de son diacre et de ses six paysans, espérait bien être le maître. L'assemblée étant incomplète, il profita de l'occasion pour y introduire deux hommes à lui ; précaution qui n'était pas inutile, car, contre toute attente, les quatre autres anciens (c'est ainsi qu'on appelait les membres du Consistoire) refusèrent d'acquiescer aux mesures proposées par leur pasteur; de sorte que, pour avoir la majorité, il fut obligé de faire voter son diacre et d'user de sa voix prépondérante de président. Le procédé fut vivement attaqué ; mais si Montmollin manqua parfois de dignité et eut recours à quelques intrigues, Rousseau n'était pas en situation de lui en faire de grands reproches, en présence du zèle (c'est luimême qui le dit) apporté par l'officier du prince et le colonel de Pury pour maintenir les quatre membres opposants dans leur devoir*.

Ces derniers adressèrent au Conseil d'État une protestation qui, quoique évidemment soufflée, fut exploitée comme une victoire par Rousseau. Le Conseil, d'ailleurs, non content de leur donner rai-

1. Lettre de Rousseau au Consistoire de Motiers, 29 mars 1765. — 2. Confessions, 1. XII.

— Lettre du colonel de Pury à

Rousseau, s. d. (Printemps de 1705.) Fritz Bbrthodd, Ap^ pendice.

son, exènkpta Rousseau de la juridiction du Consistoire, et interdit à cette assemblée « toute opération jusqu'à ordre définitif ».

C'est alors que Jean-Jacques put véritablement chanter victoire et remercier ses protecteurs et ses amis, le Roi, Milord Maréchal, Meuron, Chaillet, Pury*. Car on doit penser que ce beau résultat n'avait pas été obtenu sans peine. Rousseau se plaint des intrigues de MontmoUin ; Montmollin se plaint de celles de Rousseau; i^ est certain que de part et d'autre on s'était donné beaucoup de mouvement.

Mais maintenant que Jean-Jacques est en sûreté, pourquoi, lui dit-on, songerait41 encore à quitter le pays? Qu'il aille plutôt à Couvet, auprès d'un vrai pasteur, point théologien, avec un Consistoire qui le respecte, et au milieu d'un peuple qui lui tend les bras'. Qu'avec cela il renonce à écrire, et tout le monde sera content. Il hésita pourtant d'abord à prendre vis-à-vis des tiers un engagement qu'il avait pris depuis longtemps avec lui-même, mais dont il craignait qu'on n'abusât contre lui. Cependant vaincu par les marques de bienveillance dont il venait d'être Tobjet, il sentit que la protection du Roi et les bontés de Milord Maréchal lui imposaient de nouveaux devoirs , et il fit la promesse tant désirée. Le Conseil d'État lui exprima la satisfaction que lui causait sa lettre et la fit porter sur ses registres *.

1 . Séances du Conseil d'Éiat, 1", 2 et 15 avril 1765.— 2. Rousseau venait de faire nommer ce dernier membre du Conseil. Lettres à Meuron, 3 avril ; à ChaiUet, 3 avril; à Milord Maréehaly 6 avril ; d d'Ivemois,

8 avril 1765. — 3. Lettres à Bousseau : de Chaillet, 2 avril ; du colonel de Pury, 3 avril 1765. — 4. Lettres de Rousseau à Chaillet, 3 avril ; à Meuron, 6 avril. Réponse de Meuron à Rousseau, 8 avril 1765.

Quant à Tidée de rester dans le pays et d'aller à Couvet, Rousseau n'en voulut pas entendre parler*.

C'est en .ce moment que parut la première lettre de Dupeyrou (les autres ne furent publiées que plus tard). Si Jean-Jacques n'en fut pas Tauteur, comme il est facile de s'en apercevoir au style, il en fut au moins l'inspirateur ; il les corrigea en plus d'un endroit et s'intéressa beaucoup à l'impression *. Se« amis songeaient, de leur côté, à insérer des articles dans les journaux'. Montmoliin, mis personnellement en cause, publiait sa brochure * ; Rousseau luimême ne tardait pas à répondre '^j quoi qu'il ait dit une semaine auparavant qu'il ne répondrait pas ; de sorte qu'en attendant cet heureux oubli après lequel il soupirait, il faisait tout ce qu'il fallait pour occuper le monde de sa personne. Il ne faut pas trop lui en vouloir ; le soin de sa défense le pressait. Car, malgré ses succès, il n'était pas sans craintes. Le Roi et Milord Maréchal lui donnaient bien la sûreté matérielle ; mais ils ne pouvaient le garantir contre le voisinage de Genève et les tracasseries des ministres.

Montmoliin en effet n'abandonna pas la partie. Cet homme avait vraiment la vocation de la situation pénible qu'on lui faisait ; toujours cédant, ou ayant l'air de céder, toujours pliant, et se relevant sans cesse. Il ne pouvait plus assembler son Consistoire, mais la chaire lui restait. Il profita de ce

1. Lettre» à Milord Maréchal, 6 avril 1765; à Dupeyrou, même jour. — 2. Lettres à Dupeyrou, 2, 15, 22 avril, 25 mai; à Ducfiesne, 11 août; à Guy, libraire, 23 août 1765. — 3.

iMtre du colonel de Pury à Bousseau, 3 avril 1765 (Fritz- Bbrtho Ud). — 4. Lettre de Rousseau à d^Ivemois, !•<' août 1765. — 5. Lettre à Dupeyrou, 8 août 1765.

moyen ; en abusa-t-il , comme on Ta prétendu ? C'est peu probable, et si Ton refuse de s'en rapporter à son affirmation, on doit penser au moins que la protection dont le Roi et Milord Maréchal entouraient Rousseau était bien suffisante pour maintenir le ministre dans la modération. II prêcha sur les sept péchés capitaux; bien plus, il prêcha sur les miracles. C'était son droit; c'était même son devoir, s'il le faisait en termes convenables. Il parla à ses paroissiens en particulier. Il parait même qu'il leur aurait parlé bien vivement et n'aurait pas craint d'exciter les passions*et d'ameuter la canaille*. On peut être certain que cette même canaille serait devenue un modèle d'honnêteté, si elle avait pris le parti contraire. Par le fait donc de Montmollin, ou par zèle de la religion, il se trouva que le peuple était très monté. Il n'en pouvait être autrement. Cette guerre entre les autorités civiles et l'autorité reUgieuse, ces brochures, ces prédications, une excommunication, étaient des événements comme on n^en voyait guère dans le Val de Travers. Ces rumeurs se répandaient jusqu'à Neuchâtel; seulement on y était moins unanime et « tous les honnêtes gens, dit Rousseau, y prenaient les ministres en exécration ^ » Pour nous en tenir à Motiers, on y proférait des discours insultants contre Jean-Jacques et les quatre anciens qui avaient pris sa défense. « Mon habit d'Arménien, dit-il, servait de renseignement à la populace ; j'en sentais cruellement l'inconvénient; mais le quitter dans cette circons-

1. 7/0 UUre de Dupeyrou, — Lettres de Rousseau à Dupetjrou, 29 avril ; à Panckoueke, 26 mai

17i>5. — 2. Lettre à d'Ivemois, 8 avrii 1763.

tance me semblait une lâcheté. Je ne pus m'y résoudre, et je me promenais tranquillement dans le pays avec mon cafifetan et mon bonnet fourré, entouré des huées de la canaille et quelquefois de ses cailloux. »

' Mais il n'y eut pas que la populace et la canaille à s'élever contre lui. 'Il eut le chagrin de compter des adversaires dans les familles les plus importantes et les plus honorables du pays, et jusque dans cette famille Boy de la Tour et dlvernois, avec laquelle il était si lié. Un certain Pierre Boy, entre autres, se comporta si brutalement que, « pour ne pas me mettre en colère, dit Rousseau, je me permis de le plaisanter, et je fis, dans le goût du Petit Prophète y une petite brochure de quelques pages, intitulée : La Vision de Pierre de la Montagne dit le Voyant, dans laquelle je trouvai le moyen de tirer assez plaisamment sur les miracles, qui faisaient alors le grand prétexte de ma persécution. Dupeyrou fit imprimer à Genève ce chiiOton, qui n'eut dans le pays qu'un succès médiocre ; les Neuchâtelois, avec tout leur esprit, ne sentant guère le sel attique ni la plaisanterie, sitôt qu'elle est un peu fine*. » Les Neuchàtelois n'avaient peut-être pas tout à fait tort. Les allusions piquantes et les plaisanteries n'étaient pas dans le genre de Rousseau. Non seulement sa Vision ne donne pas la mesure de son talent; mais il y reste même au-dessous du Petit Prophète,

]^mo ^g Verdelin , qui vint avec sa fille, pour voir Jean-Jacques, précisément à ce moment, fut témoin des agressions dont il fut l'objet. « Cependant,

1. Confessions, 1. XII; — Lettre à d'Ivemois, 10 septembre 1763.

ajoute-t-il, elle ne parut faire aucune attention à rien de ce qui m'arrivait ; ne me parla ni de Montmollin, ni' de personne, et répondit peu de chose à ce que je lui en dis quelquefois *. » Aurait-elle vu par hasard avec d'autres yeux que son ami?

Quant au Gouvernement, il prit en main les intérêts de son protégé. Mais peut-être ne fit-il que réaliser cette prédiction de Milord Maréchal : « Si la Ck)ur prenait hautement votre parti, on crierait au privilège et vos amis se détacheraient de vous*. » Le Conseil d'État menaça MontmoUin, lequel promit de se contenir et n'en fit rien ; il annonça qu'il rechercherait et punirait sévèrement quiconque, de fait ou de paroles, attaquerait M. Rousseau; il approuva la réimpression des Lettres de la Mon-tagne. Ce dernier point qui fut signifié à la Classe, mettait les ministres directement en cause. La plupart furent d'avis de laisser tomber TafTaire. MontmoUin ayant été d'une opinion contraire, la Classe s'en rapporta à sa prudence, sous la réserve expresse qu'elle ne serait compromise en rien. Le pasteur chercha, en effet, à remettre la question sur le tapis dans son Consistoire ; mais il ne fut pas suivi '.

Nous arrivons au moment critique, on pourrait dire, si l'imagination de Jean-Jacques ne l'a point abusé, au moment tragique. La fermentation allait augmentant de jour en jour; Rousseau, hué, insulté, pouvait craindre d'être attaqué jusque chez lui. A partir du 1" septembre, chaque nuit, en effet, il entendait les pierres qui étaient lancées contre ses

1. Confessionx , 1. XII. — 2. Letlre de Milord Maréchal à Rousseau^ 10 février 1765. —

3. //• Lettre de Dupeyrou; — Lettre de Rousseau à Dupeyrou, 8 août 1765.

fenêtres. Enfin, la nuit du 6 au 7 septembre, la chose devint tout à fait grave. Laissons Rousseau la raconter lui-même :

« A minuit, j'entendis un grand bruit dans la galerie qui régnait sur le derrière de la maison. Une grêle de cailloux, lancés contre la fenêtre et la pointe qui donnaient sur la galerie, y tombèrent avec tant de fracas que mon chien, qui couchait dans la galerie et qui avait commencé par aboyer, se tut de frayeur et se sauva dans un coin, rongeant et grattant le plancher pour tâcher de fuir. Je me lève au bruit ; j'allais sortir de ma chambre pour passer dans la cuisine, quand un caillou, lancé d'une main vigoureuse, traversa la cuisine, après avoir cassé la fenêtre, vint ouvrir la porte de ma chambre et tomber au pied de mon lit ; de sorte que , si je m'étais pressé d^une seconde, j'avais le caillou dans Testomac. Je jugeai que le bruit avait été fait pour m'attirer, et le caillou lancé pour m'accueillir à ma sortie. Je saute dans la cuisine. Je trouve Thérèse qui s'était aussi levée et qui, toute tremblante, accourait à moi. Nous nous rangeons contre un mur, hors de la direction de la fenêtre, pour éviter l'atteinte des pierres et délibérer sur ce que nous avions à faire; car sortir pour appeler du secours était le moyen de nous faire assommer. Heureusement la servante d'un vieux bonhomme qui logeait au-dessous de moi se leva au bruit et courut appeler M. le Châtelain *, dont nous étions porte à porte. 11 saute de son lit, prend sa robe de chambre à la hâte et vient à l'instant avec la garde, qui, à cause de la foire, faisait la ronde cette nuit-là, et se trouva tout à

i. C'était Tofflcier principal du district.

portée. Le Châtelain vit le dégât avec un tel effroi qu'il en pâlit, et, à la vue des cailloux dont la galerie était pleine, il s*écria : Mon Dieu ! c'est une carrière!... Le lendemain, le colonel de Pury, le procureur général Meuron, le châtelain Martinet, le receveur Guyenet, le trésorier dlvernois et son père, en un mot, tout ce qu'il y avait de gens distingués dans le pays, vinrent me voir et réunirent leurs sollicitations pour m'engager à céder à l'orage et à sortir, au moins pour un temps, d'une paroisse où je ne pouvais plus vivre en sûreté et avec honneur. Je m'aperçus même que le Châtelain, effrayé des fureurs de ce peuple forcené et craignant qu'elles ne s'étendissent jusqu'à lui, aurait été bien aise de m'en voir partir au plus vite, pour n'avoir plus l'embarras de m'y protéger, et pouvoir le quitter lui-même, comme il fit après mon départ. Je cédai donc, et même avec peu de peine ; car le spectacle de la haine du peuple me causait un déchirement de cœur que je ne pouvais plus supportera »

Voulons-nous avoir la contrepartie de ce récit dramatique? écoutons d'Escherny; il habitait Motiers; il est resté, jusqu'à un certain point, l'ami et l'admiration de Rousseau ; il est donc , lui aussi , en situation de nous renseigner. Après avoir remarqué que Jean-Jacques voulait depuis quelque temps déjà quitter le Val de Travers ; qu'outre son besoin continuel de changement, il avait pour l'y engager les sollicitations de Thérèse et les plaintes auxquelles elle donnait lieu par ses intempérances de langage',

1. Confeêsions, 1. XII. Voir aussi : ///• UUre de Dupeyrou, et Lettres de Rousseau à Duchesne, 7 septembre; à Rey, 12 septembre ; à d'Ivemois, 10 sep-

tembre ; à Lenieps, 7 septembre 1765. — 2. D'ESCHBRNY, De Rousseau et des Philosophes, eic.^ ch. VI.

Lk VIE ET LES OEUVRES

il ajoute : « Il s*agissait de faire du départ de Rousseau tm événement , de lui donner l'apparence d'une fuite pour se soustraire à la persécution, fuite qui pût devenir célèbre , faire époque , et à laquelle on pût donner un nom , comme par exemple : Fuite du Philosophe, de Motiers-Travers à l'Ile de Saint- Pierre; ce qui rappellerait celle du Prophète, de la Mecque à Médine. Comments'y prendre? Attendronsnous du hasard Tévénement, ou* Tobligerons-nous d'arriver? Dans l'un ou l'autre cas, cet événement s'est réduit à une vitre cassée pendant la nuit. Le jour suivant , on sonne le tocsin : on a voulu assassiner Jean-Jacques, le lapider; la chambre où il couche était remplie de pierres; c'est le ministre fanatique du village qui avait ameuté ses paroissiens; le Philosophe, par grand bonheur, est parvenu à s'échapper. C'est ainsi qu'un petit trou fait à un carreau de vitre par une pierre »lancée avec dessein ou sans dessein, est aussitôt convertie en une véritable lapidation*. » De son côté, Servan déclare qu'un homme digne de foi qui avait fait visite à Rousseau le lendemain de sa lapidation lui a affirmé que, parmi les pierres qu'il a vues éparses surle plancher, plusieurs étaient plus grosses que les trous, ce qui prouve qu'elles n'avaient pas été jetées par la fenêtre *. Sarasin avait déjà précédemment fait une déclaration analogue*. Qui avait apporté ces pierres? Thérèse sans doute. «Ah! disait à Gaberel, en 1840, une vieille femme, Madelon Messner, qui avait joué, étant enfant, un rôle actif dans cette

1. D'ESÇHBRNY, De Rousseau et des Philosophes , ch. xxiv. — 2. Réflexions sw les Conf. de /,-/. Rousseau, par Servan,

procureur général au Parlement de Grenoble. 1782. — 3. Lettre de Sarasin à Montmol" lin, 12 février 1766.

farce, nous étions de vilains polissons dans le village, pour tourmenter ainsi ce bon M. Rousseau. On le disait un peu timbré. Il se croyait toujours poursuivi par ses ennemis, et pour lui faire peur, les filles et les garçons se cachaient derrière les sapins et lui criaient: Prenez garde, M. Rousseau, demain ils viendront vous prendre. Et c'était d'autant plus mal à nous que ce bon M. Rousseau se dépouillait de tout pour les pauvres. Il partageait son dîner avec les plus misérables , et bien souvent, ayant faim à la maison , c'est lui qui nous a nourris. Quant à l'affaire des pierres, c'est Thérèse qui nous les a fait porter sur la galerie dans nos tabliers; c'est nous qui en avons jeté deux ou trois petites contre les vitres ; et nous avons bien ri quand nous avons vu le lendemain M. le ChÀtelain qui mesurait les gros cailloux posés dans la galerie, croyant qu'ils avaient brisé les fenêtres ; comme si des- pierres grosses comme le poing pouvaient passer par des trous de noix. Et puis, M. Rousseau avait l'air si épouvanté qu'on étouffait de rire... Mais quand il est parti quelques jours après et que nous n'avons plus rien reçu à manger, on en a eu pour longtemps à se repentir de nos sottises \ »

Il ne faut pas oublier de signaler aussi le désaveu des violences exercées contre Rousseau, que publièrent les ministres, avec l'apologie de leur conduite, indignement défigurée dans les lettres de Dupeyrou *.

Tout cela n'empêcha pas qu'on ne fit graver dans le temps une estampe représentant MontmoUin, à la

I.Gabbrgl, Rousseau ei les i 1766. — Bach aumont, 26 mars Genevois, ch. i, § 8. — 2. Jour- 1766. "a/ Encyclopédique, 15 février I

tête d'une troupe de forcenés, hommes, femmes, enfants, poursuivant Rousseau à coups de pierres'.

>'ous ne parlons pas ici des témoignages de Grimm*, de William Coxe', d'Alfred de Bougy *, qui ne sont que des autorités de seconde main.

Enfin, Voltaire, comme on doit s'y attendre, voulut aussi dire son mot de Taffaire. Il le fit dans ses Lettres sur les Miracles , où il raconte à sa manière les événements de Motiers-ïravers , depuis la communion de Jean- Jacques, jusqu'à sa lapidation inclusivement. Il y persiffle plus ou moins agréablement les miracles, les ministres de Genève, les ministres de Neuchâtel, MontmoUin, Rousseau. Elles ne pouvaient rien apprendre à personne, et elles durent déplaire atout le monde*.

On V4)it qu'il est nécessaire d'en rabattre beaucoup du récit dramatique de Jean-Jacques. Qu'il y ait eu tapage nocturne de quelques ivrognes un jour de foire, coup monté par de mauvais plaisants, espièglerie d'enfants, superclierie de Thérèse, ou même léger mouvement populaire, il est certain que personne ne songea à assassiner Rousseau, ni à lui faire un mal sérieux. Les visites de ses amis , la délibération de la communauté de Motiers , exprimant le regret des insultes dont il a été l'objet®, l'enquête et le rapport du Châtelain prouvent bien

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