Sbrvan, loc. cit
Corresp. liitér., 4«f octobre et 15 novembre 1765. — 3. Anecdotes sur J.^J. Rousseau tirées des voyages de Williatn Coxe en Suisse. — 4. Les Résidences tde J.'J. Rousseau, par Alfred de BouGY. —5. Voltaire, Lettres sur les Miracles, notamment
la leftre quatoi'sième à M. Covelle, citoyen de Genève^ par M. Dau-dinet, citoyen de Aeucfiâlel, et la lettre quinsième de M. de MontmoUin, prêtre, à M. Nie^ dham, prêtre, %i décembre 1765.
— 6. Rapportée dans Fritz Berthoud.
qu'il y eut quelque chose , mais ne donnent pas la note exacte de l'importance des faits. On dirait que ces actes furent ordonnés un peu pour complaire à Rousseau, qui tenait absolument à être ou à paraître persécuté, beaucoup surtout pour se débarrasser d'un hôte qui devenait fort gênant. On peut remarquer qu'ils ont, en effet, beaucoup plus d'apparence que de réalité; que la délibération de la communauté de Motiers lui fut presque arrachée parle Châtelain; que l'enquête , assez anodine d'ailleurs, fut menée mollement et ensuite abandonnée sur l'ordre du CoDseil d'État ; qu'elle ne fit connaître aucun coupable ; qu'en un mot , elle n'aboutit à rien, probablement parce qu'on ne voulait pas qu'elle aboutit ^
Le dimanche 7 septembre, Rousseau étant déjà parti et Thérèse restant seule à la maison, eurent lieu de nouveaux désordres, qui peuvent, semblet-il/ donner le véritable caractère de la manifestation. Une figure grotesque fut trouvée hissée sur la fontaine, en face de la Halle. Ce personnage avait dans sa gibecière une pièce de vers ridicules :
POLIGHINBL
Me voici trouvant tout réjouis
En voyant Mostier délivré de l'impie
Qui s'est évadé, sa servante encore ici, etc.
Et là-dessus, le Châtelain de mander les gouverneurs de la communauté, de les sommer de pourvoir à la sûreté du village, de les rendre personnel-
1. Cette enquête en date du 1 rapportée dans Fritz Bbr- 12 octobre 1763 est également | thoud, Appendice.
lement responsables de tout ce qui pourrait arriver, de les obliger à placer une garde à la maison de Rousseau. Les gouverneurs ne mirent pas beaucoup de bonne volonté à obéir à ces sommations. Faut-il s'en étonner? Leur garde n'empêcha pas les huées et les criailleries de continuer le lendemain *.
Enfin le Roi de Prusse en personne ne dédaigna pas de jouer son rôle dans cette comédie. II enjoignit de prendre les mesures les plus efficaces et les plus rigoureuses pour assurer la sécurité de son protégé contre les fureurs intolérantes de ses aveugles persécuteurs*. Quand cet acte de haute protection arriva, Rousseau était parti depuis près d'un mois. Son départ, du reste, était désiré par tout le monde, y compris lui-même; mais alors y avait-il besoin de faire tant de bruit pour enfoncer une porte ouverte ?
Jean-Jacques était à peine installé A Motiers qu'il songeait déjà à le quitter. Sans parler des offres de ]^(me ^Q Boufflers, on connaît son projet de retraite en Ecosse avec Milord Maréchal et Hume. Forcé d'abandonner cette idée, le démon du changement le reprend incontinent. En 1763, il est déterminé à quitter le pays, si sa santé le lui permets En 1764, c'est sa santé, au contraire, qui l'oblige à partir *. Dès cette époque, il cherchait, en compagnie de d'Escherny, un logement dans les environs', et, n'en
1. Eyiquêie du ChâUlain. — 2. Rcscrit du Roi de Prusse eu date du 28 septembre 1765, en réponse au Rapport du Conseil d'État. — 3. Lettre à A/»» de la
Tour, 17 juin 1763. — 4. Lettres à Duchesne^20 inillei; à M^* de Boufflers, 2o août 1764. — 5.
D'Escherny, De Rousseau et des Philosophes, etc.,ch. V.
trouvant pas, il se plaignait d'être obligé de passer chez lai son l^i ver*. Il partageait alors son temps entre sa maison de Motiers et celle de Dupeyrou, à NeuchAtel *. Puis les démêlés avec MontmoUin venant s'ajouter aux difficultés de Genève, ce n'est plus seulement Motiers qui lui déplaît^ mais tout le pays. Il est trop près de Genève, tel est le mot qui revient à chaque instant dans ses lettres. Il met ses amis en campagne pour lui trouver un asile. Il songe à se retirer chez Rey'. Milord Maréchal use de ses nombreuses relations, se renseigne, lève les obstacles, met en avant dix localités différentes : c'est l'Angleterre ou FÉcosse, c'est l'Italie, Venise, la Savoie, c'est la Silésie, c'est Postdam, auprès de luimême et de Frédéric, c'est Jersey, c'est Zurich; et, en attendant un établissement définitif, pourquoi pas le château du. Colombier, ou Couvet, ou Cressier, la superbe maison de campagne de Dupeyrou, ou l'Ile Saint-Pierre dans le lac de Bîenne, etc *? N'oublions pas une lettre très instante de Klupffel, l'ancien patron de Grimm, et une de la duchesse de Saxe- Gotha, le pressant l'une et l'autre de passer par Gotha et même de s'y arrêter le plus longtemps
1. Lettres à d*Fvernois, 15 septembre; à Lenicps, W oclobre 1764.— 2.D'ESGHBRNY', De Rousseau, etc., ch. VI. — 3, Lettres à Milord Maréchal y 26 janvier; à Dupeyrou, 31 janvier; à jlf m. de Verdetin, 3 février ; à Dostier, 1 7 février ; anprince de Wirtemberg, 11 mars ; à Rey, 18 mars et 27 avril ;àd'Escherny, l"juin 1760.— 4. Lettres de Milord Maréchal à Rousseau, 8 et 10 février,
27 mars, II, 12, 20, 27 avril, 30 avril (contenant une Lettre de la duchesse de Saxe-Gotha du 29 avril); lï et 22 mai, 22 juin, 10 juillet, 7 et 20 septembre 1765.
Lettre de Klupffel à Rousseau (citée dans Melchior Grimm y par M. Scherer). Réponses de Rousseau à Klupffel, mai; à la duchesse de Saxe-Gotha, 8 juin 176o.
possible. Le prince de Wirteraberg cbercbe à Vienne , mais sans grand succès et recommande de préférence Zurich*. M°*° de Verdelin n'est pas en situation d'agir aussi puisamment que Milord Maréchal, mais elle n'y met pas moins de zèle. Rousseau lui avait écrit une lettre désespérée. C'est encore sur la France qu'il comptait le plus. ;; Je n'ai trouvé, dit-il, que des amis dans votre clergé; dans le notre, je n'ai trouvé que des furies; les inquisiteurs de Goa sont des agneaux auprès d'eux. Ah! Madame, si on voulait me laisser mourir en pays catholique! Eh! s'il faut aller en Angleterre, ne pourrai-je du moins obtenir un passage par la France? Qu'on me laisse au moins finir mes jours dans quelque coin de la Franche-Comté; qu'on m'enferme ; qu'on fasse de moi tout ce qu'on voudra ; je consens à tout. Voyez, chère amie, parlez, tentez s'il reste par hasard quelque humanité dans quelque cœur d'homme *... » Mais, lui répond M™* de Verdelin, rien ne vous empêche de venir en Franche-Comté ou en Bourgogne, vous consoler des tracasseries de vos ministres. Le Gouvernement vous souffrira partout. On pourrait aussi songer à Avignon. Cependant elle aimerait encore mieux voir son ami en Angleterre. Elle était en relations avec Hume et Walpole, qui lui seraient du plus grand secours. Tel était aussi l'avis de Milord Maréchal. Bientôt elle obtint de Choiseul un passe-port pour l'Angleterre, avec sauf-conduit pour la France ; elle découvrit de hautes protections à son ami : le duc
1. Lettres du prince de Wirtenxherg à Rousseau, 26 mars, 24 avril, 8 juin 176S. —2. Lettre
de Rousseau à M™* de Verdelin, 3 mars. Voir aussi Lettre du 24 mars 17t>o.
de Maurepas, le duc de Nivernois, le duc d'Àumont ; elle lui fit accepter cent pistoles pour subvenir aux frais du voyage ; elle s'offrit à recevoir Thérèse et à lui trouver un établissement *.
D est singulier que Jean-Jacques , décidé à quitter Motiers, remuant ciel et terre pour se procurer une habitation , en trouvant vingt au choix , ait attendu pour effectuer son départ, à être, pour ainsi dire, chassé par la force; mais il avait déjà agi ainsi avec M"° d'Épinay : il ne savait pas partir. L'Angleterre avec Hume lui aurait procuré la moitié (la petite moitié, il est vrai) de son chAteau en Espagne; mais, en Angleterre, la vie était chère, le froid rigoureux, et il ne savait pas la langue. Lltalie avec son beau climat, Venise surtout, lui aurait souri davantage. Il avait eu tant à se plaindre des ministres protestants qu'il déclarait, quoique protestant, qu'un pays catholique seul pouvait lui convenir. Pas Venise toutefois, dont il redoutait l'intolérance ; à moins encore que le Roi de Prusse ne consentit à lui donner là quelque commission sans appointements et sans fonctions, qui lui garantit sa sûreté sans gêner sa liberté'. Berlin avait l'immense avantage de le rapprocher de Milord Maréchale La Hollande, auprès de Rey, lui donnait presque une famille*. La Corse lui plaisait pour ses mœurs*. Bienne avait des inconvénients *. L'Ile Saint-Pierre,
• 1. Lettres de M""* de Verdelin à Rousseau, 18 et 31 mars et A juillet 1763. Réponse de Rousseau^ 7 avril 1763. — Confessions, 1. XU. — 2. Lettres à Milord Maréchal, 26 janvier, 11 février; à Dupeyrou, 7 mars ; à MouUou,
15 août 1765.— 3. Lettre à Klupffei, mai 1765.— 4. UttreàRey, 18 octobre 1765. — 5. Lettres à Butta fuoco, 24 mars et 26 mai 1765. — Confessions, liv. XII. — 6. Lettre à Vaulravers,\^' mars
OÙ il avait fait récemmeDt une excursion botanique délicieuse, en préparant ses Confessions, avait le malheur d'être en Suisse et même sur le territoire de Bernée Dans certains moments, Neuchàtel lui aurait suffi, ou bien il était disposé à tout accepter, même Cressier^; dans d'autres, quand ses affaires allaient mieux, ou qu'il était dans ses accès de courage, il voulait prendre son temps, partir quand même, mais partir à son heure '. En définitive, au dernier nîoment, il lui fallut presque laisser au hasard le soin de décider à sa place.
La communauté de Ck)uvet, au premier bruit du danger qu'il avait couru, lui envoya trois de ses officiers pour lui offrir un logement tout meublé, l'assurant qu'elle saurait bien le défendre contre quiconque attenterait à sa sûreté ; mais si Motiers était trop près de Genève, à plus forte raison, Couvet était trop près de Motiers. Dans ces circonstances, obligé de partir au plus vite, ses projets de départ pour de lointains pays se réduisirent à un assez court trajet, et il se rendit simplement à l'Ile Saint- Pierre, laissant Thérèse exposée aux insultes, jusqu'à ce qu'il ait pu l'appeler près de lui *.
On devait supposeï» qu'après le départ de Rousseau, les querelles allaient cesser, faute de cause et d'aliment ; mais les têtes étaient échauffées et personne n'était disposé à désarmer. Les vaincus ou
1. Lettres à Dupeyrou^ 4 et 20 juillet; à d'Ivemoù, 20 juillet 1765. — 2. Lettres à Dupeyrou, 14 février, 2, 23 et 25 mai; à d'Ivernois, 8 avril, 29 juin; au colonel de Pury, 10 juin 1765. — 3. Lettres à Du^ peyrou, 7 mars et 2 mai ; à Af «••
de Ver de lui, 30 mars; àMilord Maréchal, 6 avril, ci Panc/coucAr, 26 mai 1765. — 4. /;/• Lettre de Dupeyrou ; — Réponse de Rousseau à MM. de la Communauté de Couvet, 15 septembre 1765, rapportée par A. db Bougy.
les victimes du moment, Rousseau et ses partisans, n'étaient d'ailleurs rien moins qu'abattus. S'ils avaient contre eux l'opinion, et encore elle n'était pas unanime, n'avaient-ils pas pour eux le Conseil d'État et le Roi lui-même? Dupeyrou, qui jusque-là avait gardé l'anonyme, se nomma et annonça de nouvelles lettres pour faire suite à celles de Goa. MontmoUin n'était donc pas quitte de ses épreuves. Lui faudrait-il recommencer la lutte? « A cette nouvelle, dit Fritz Berthoud,les parents et les amis prirent peur ; ils tinrent conseil ; il fut même question d'une réunion plénière de la famille. L'agitation fut grande. Les uns voulaient s'entendre avec Dupeyrou, afin d'arrêter et de clore le débat; les autres, les femmes surtout, s'indignaient à l'idée d'un accommodement*. » Le pauvre pasteur était fort embarrassé. Faute de pouvoir satisfaire tout le monde, il semble que, dans cette affaire, il se laissa en grande partie diriger par sa femme ; comme dans celle de la communion de Jean-Jacques, il s'était laissé guider par Sarasin. Dans l'un et l'autre cas, il eut au moins le mérite de bien choisir ses conseillers. Son beau-frère lui ayant envoyé un projet d'arrangement approuvé par Dupeyrou, il y répondit, sous l'inspiration de sa femme, par un autre qui en était presque la contrepartie. Il alla à Neuchàtel ; sa femme, qui craignait sa faiblesse, lui écrivit aussitôt par deux fois pour soutenir son énergie *. Il revint ; de nouvelles tentatives d'arrangement lui arrivèrent ; c'est encore d'après l'avis de
1. Fritz Bbrthoud, Jean- Jacques Rousseau et le pasteur de MontmoUin, VII. — 2. Lettres de M^* de MontmoUin à son
mari, 30 septembre et i" octobre 1705. Fritz Bbrthoud,
Vu.
sa femme qu'il refusa de céder. « Comme je n'ai dit que la vérité, écrit-il, ce que je suis prêt à soutenir au péril de ma vie, le désaveu que M. Dupeyrou exige de moi, si je le faisais, perdrait mon honneur, ma famille, mon ministère et mon àme*. »
Le résultat final de ces hésitations fut que la bro* chure de Dupeyrou parut * ; il est certain qu'elle fit moins de tort à MontmoUin que ne lui en aurait fait un iionteux désaveu. Sans tarder, M""" de MontmoUin songea à demander au Conseil d*État la proscription et la flétrissure de Vinfàme brochure, à mettre en avant la Classe elle-même, intéressée à défendre un de ses membres , qui s'était compromis pour elle ^ On prétendit que le Conseil d'État avait montré de bonnes dispositions ^ ; il ne parait pas néanmoins qu'il ait rien fait pour MontmoUin. En revanche, les communautés de Motiers et de Boveresse** et la Classe des Pasteurs* rendirent hommage à sa conduite, à son caractère et à ses vertus. Enfin, MontmoUin envoya au Roi une apologie de sa conduite \ U est probable qu'il n'obtint pas de réponse ; mais, s'il en eut une, elle dut être dans le genre de celle qui fut faite à la Classe des Pasteurs. La Classe s'était permis, en effet, d'adresser au Roi une supplique, afin d'être remise en possession de son autorité en matière de foi, mise à néant par les arrêts du Conseil d'État. « Sa majesté, fut-il ré-
1. Lôltrt de MonlmoUin à son frère, 30 octobre 176o. Fritz Bbrthoud. — 2.» Vers le 8 octobre. — 3. Lellre de Al'^* de MonlmoUin à son mari, 14 octobre 1765. Fritz Berthoud, VII. — 4. Lettre de Manon de Watlel à M»c de MonlmoUin,
13 octobre 176j. Fritz Bbrthoud, VII. — o. Dcclaralioti en date du 21 octobre 1765.
Fritz Bbrthoud, Vil. —6./</.
du 5 novembre 1763. Fritz Bbrthoud, VII. — 7. Supplique au Roi, 12 décembre 1765.
Fritz Bbrthoud, VII.
DE JE.\]:<î-JACQUES ROUSSEAU. 353
pondu, bien loin d'acquiescer à la très humble demande de ladite Compagnie à ce sujet, ne peut s'empêcher de lui témoigner d'être très mal satisfaite des procédés turbulents et teïidant à sédition que lesdits pasteurs avaient tenus relativement au sieur Rousseau, que Sa Majesté daignait honorer de sa protection \ »
Cette affaire de Motiers, grossie par Timagination de Rousseau, était enfin terminée ; mais personne n'avait lieu d'être satisfait de Tissue : Jean-Jacques se trouvait chassé une fois de plus ; le Conseil d'Etat s'était compromis sans parvenir à le sauver; Mont^ mollin et les ministres étaient positivement battus ; le Châtelain, peu rassuré sur les dispositions de ses administrés, avait jugé prudent de se retirer à Couvet ; le Roi était mécontent du peu de cas qu'on avait fait de ses ordres. Les esprits, d'ailleurs, ne reprirent pas de sitôt leur assiette. Si on en croit 4in auteur qui habite non loin de Motiers, « aujourd'hui encore, après un siècle passé, il ne serait pas difficile de trouver au bon pays de Neuchàtel, sans beaucoup chercher, des gens disposés à reprendre le débat et à repartir en guerre pour ou contre le philosophe ^
Prusse, du 26 février 1766.
de I