CHAPITRE XXV
Du 7 Septembre au 2 Novembre 1765.
Sommaire : Le séjour de Rousseau à Tlle Saint-Pierre ; récit tiré des Rêveries. — Rousseau , forcé de partir, se rend à Sienne. — 11 quitte définitivement la Suisse.
L'Ile Saint-Pierre étant sur le territoire de Berne^ Rousseau eut soin, avant de s'y rendre, de prendre les sûretés nécessaires contre toute éventualité d'expulsion. Un M. Studler, son ancien voisin ^ et le colonel Chaillet se chargèrent de sonder le terrain. Il reçut d'eux l'assurance que les Bernois, sans vouloir reconnaître ouvertement leur injustice passée, chercheraient au moins à la lui faire oublier par une hospitalité cordiale*.
La lapidation avait eu lieu dans la nuit du 6 au 7 septembre; dès le 7, dans la journée, Jean-Jacques quittait Motiers. Il se retira d'abord à Neuchâtel, chez Dupeyrou ; mais quelques jours étaient à peine écoulés qu'il était à son lie. Le 15 septembre il y parait tout à fait installé *.
Son histoire, pendant le temps qu'il y passa, peut se résumer en un mot : il y fut heureux. Nous avons si rarement entendu Jean-Jacques parler de son bonheur, qu'il faut s'empresser d'en saisir l'occasion. Malheureusement ce bonheur fut de courte
1 . Confessions, 1. XII — Lettre à | à d*Ivemois, 15 septembre 1765. Rey, iS octobre 1765.— 2. Lettre
durée. Il Ta décrit dans deux de ses ouvrages, les Confessions et les Rêveries d'un promeneur solitaire (cinquième promenade). Nous nous garderons bien de recommencer son travail. A quoi bon essayer de faire moins bien ce qui est déjà très bien fait?
Nous allons donc simplement copier ici la plus grande partie de la cinquième promenade, en nous bornant à Texpliquer et à la compléter au moyen de quelques notes. Le lecteur gagnera à cette longue citation le plaisir de jouir du style et de la manière de Rousseau dans un morceau suivi, d'un charme parfait, d'une grande fraîcheur, et déplus, ce qui n'est pas à dédaigner, complètement exempt des dangereuses théories de l'auteur sur la philosophie et la religion.
Laissons parler Rousseau :'
De toutes les habitations où j'ai demeuré (et j'en ai ou de charmantes) aucune ne m'a rendu si véritablement heureux et ne m'a laissé de si tendres regrets que l'Ile de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne. Cette petite île, qu'on appelle à Neuchâtel l'île de la Motte, est bien peu connue, môme en Suisse. Aucun voyageur, que je sache, n'en fait mention. Cependant elle est très agréable et singulièrement située pour le bonheur d'un homme qui aime à se circonscrire ; car, quoique je sois peut-être le seul au monde à qui sa destii^iée en a fait une loi, je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne Taie trouvé jusqu'ici chez nul autre.
Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et plus romantiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent l'eau de plus près; mais elles ne sont pas moins riantes. S'il y a moins de cultures de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés de bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés. Comme il n'y a pas sur ces
Lk VIE ET LES OEUVRES
heureux bords de grandes routes commodes pour les voilures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs ; mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux et le roulement des torrents qui tombent des montagnes. Ce beau bassin, d'une forme presque ronde, enferme dans son milieu deux petites îles, Tune habitée et jjultivée, d'environ une demi-lieue détour; l'autre, plus petite, déserte et en friche, et qui sera détruite à. la an par les transports de la terre qu'on en Ole sans cesse pour réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la grande. C'est ainsi que la substance du faible est toujours employée au profit du puissant.
Il n'y a dans l'île qu'une seule maison, mais grande, agréable et commode, qui appartient à l'hôpital de Berne, ainsi que l'Ile, et où loge un receveur avec sa famille et ses domestiques. Il y entrelient une nombreuse bassecour, une volière et des réservoirs pour le poisson. L'île, dans sa petitesse , est tellement variée dans ses terrains et ses aspects, qu'elle offre toute sorte de sites et souffre toute sorte de cultures. On y trouve des champs, des vignes, des bois, des vergers, de gras pâturages ombragés de bocages et bordés d'arbrisseaux de toute espèce, dont le bord des eaux entretient la fraîcheur. Une haute terrasse, plantée de deux rangs d'arbres, borde l'île dans sa longueur, et dans le milieu de cette terrasse, on a bâti un joli salon, où les habitants des rives voisines se rassemblent et viennent danser les dimanches durant les vendanges.
C'est dans cette île que je me réfugiai après la lapidation de Métiers*. J'en trouvai le séjour si charmant, j'y menai une vie si convenable à mon humeur, quQ, résolu
1. Il habitait chez le receveur à qui il payait 2 livres sterling par mois pour sa pension, plus, pour la receveuse, une étrenne annuelle qu'il n'eut pas occasion de payer
(William Coxb, Anecdotes, etc.; — Lettre à Dupeyrou, 15 octobre 1763). — Alf. de Bougy, Us résidences de J.'J, Rousseau, a donné une description détaillée de son habitation.
d*y finir mes jours, je n'avais d'autre inquiétude, sinon qu'on ne me laissât pas exécuter ce projet, qui ne s'accordait pas avec celui de m'en traîner en Angleterre, dont j'avais senti déjà les premiers effets.
Dans les pressentiments qui m'inquiétaient, j'aurais voulu qu'on m*eût fait de cet asile une prison perpétuelle, qu'on m'y eût confiné pour toute ma vie, et qu'en m'ôtant toute puissance et tout espoir d'en sortir, on m'eût interdit toute espèce de communication avec la terre ferme, de sorte qu'ignorant tout ce qui se faisait dans le monde, j'en eusse oublié l'existence, et qu'on y eût oublié la mienne aussi.
On ne m'a laissé passer guère que deux mois dans cette île * ; mais j'y aurais passé deux ans, deux siècles et toute l'éternité, sans m'y ennuyer un moment, quoique je n'y eusse, avec ma compagne, d'autre société que celle du receveur, de sa femme et de ses domestiques, qui tous étaient à la vérité de très bonnes gens ; mais c'était précisément ce qu'il me fallait 2. Je compte ces deux mois pour le temps le plus heureux de ma vie, et tellement heureux qu'il m'eût suffi durant toute mon existence, sans laisser naître un seul instant dans mon âme le désir d'un autre état.
Quel était donc ce bonheur, et en quoi consistait sa jouissance? Je le donnerais à deviner à tous les hommes de ce siècle, sur la description de la vie que je menais. Le précieux farniente fut la première et la principale de ces jouissances que je voulus savourer dans toute sa douceur, et tout ce que je fis durant mon séjour ne fut en effet que l'occupation délicieuse et nécessaire d'un homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.
L'espoir qu'on ne demandait pas mieux que de me laisser dans ce séjour isolé où je m'étais enlacé de moi-même,
1. Rousseau fait ici une erreur, il y passa à peine six semaines, depuis le il ou 12 septembre jusqu'au 24 octobre.
— 2. « lie agréable, dit-il encore ; on n'y trouve ni gens d*église, ni brigands ameutés
par eux » {Letlre à Guy, !«' octobre 1763). 11 ne parle pas ici des nombreuses visites qu'il y reçut; il s'en plaint ailleurs [Letlre à Duptyrou, 29 septembre 1765.)
dont il m^était impossible de sortir sans assistance et sans être bien aperçu, et où je ne pouvais avoir ni communication, ni correspondance que par le concours des gens qui m'entouraient; cet espoir, dis-je, me donnait celui d'y finir mes jours plus tranquillement que je ne les avais passés; et ridée que j'aurais le temps de m*y arranger tout à loisir fit que je commençai par n'y faire aucun arrangement. Transporté là brusquement, seul et nu, j'y fis venir successivement ma gouvernante *, mes livres et mon petit équipage, dont j'eus le plaisir de ne rien déballer, laissant mes caisses et mes malles comme elles étaient arrivées, et vivant dans l'habitation où je complais achever mes jours comme dans une auberge dont j'aurais dû partir le lendemain.
Toutes choses, telles qu'elles étaient, allaient si bien que vouloir les mieux ranger était y gâter quelque chose. Un de mes plus grands délices était surtout de laisser toujours mes livres bien encaissés, et do n'avoir point d'écritoire. Quand de malheureuses lettres me forçaient de prendre la plume pour y répondre, j'empruntais en murmurant l'écritoire du receveur et je me hâtais de la rendre dans la vaine espérance de n'avoir plus besoin de la remprunter ». Au lieu de ces tristes paperasses et de toute cette bouquinerie, j'emplissais ma chambre de fleurs et de foin; car j'étais dans ma première ferveur de botanique, pour laquelle le docteur d'Ivernois m'avait inspiré un goût qui devint bientôt passion. Ne voulant plus d'œuvre de travail, il m'en fallait une d'amusement, qui me plût et qui ne me donnât de peine que celle qu'aime à prendre un paresseux. J'entrepris de faire la Flora Petrinsularis et de décrire toutes les fleurs de l'île, sans en omettre une seule, avec un détail suffisant pour m'occuper le reste de mes jours.
i. Il avait attendu pour la demandera se regarder comme assuré de rester. Elle arriva vers le !•' octobre {Lettres à I4mt de Verdelin, 1" octobre; à Ditpeyrou, 18 et 29 septembre ^763). — 2. Rousseau restreignit en effet autant
qu'il le put sa correspondance pendant son séjour à l'île Saint- Pierre et se montra même fort peu empressé de recevoir les lettres qui lui étaient adressées {Lettre à Dupeyrou , 15 septembre 1765).
DE JEAN-ïXCQUICS ROtSSËÀU.
On dit qu*un Allemand a fait uq livre sur un zeste de citron ; j^en aurais fait un sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen qui tapisse les rochers; enfin, je ne voulais pas laisser un poil d'herbe, pas un atome végétal qui ne fût amplement décrit. En conséquence de ce beau projet, tous les matins, après le déjeuner, que nous faisions tous ensemble, j'allais, une loupe à la main et mon Syslema naturœ sous le bras, visiter un canton de nie, que j'avais pour cet effet divisée en petits carrés, dans l'intention de les parcourir les uns après les autres en chaque saison ^ Rien n'est plus singulier que les ravissements, les extases que j'éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et l'organisation végétale, et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification, dont le système était alors tout à fait nouveau pour moi. La distinction des caractères génériques, dont je n'avais pas alors la moindre idée, m'enchantait, en les vérifiant sur les espèces communes, en attendant qu'il s'en offrît à moi de plus rares. La fourchure des deux longues étamines de la brunelle, le ressort de celles de l'ortie et de la pariétaire, l'explosion du fruit de la balsamine et de la capsule du bonis, mille petits jeux de la fructification, que j'observais pour la première fois, me comblaient de joie et j'allais demandant si l'on avait vu les cornes de la brunelle comme La Fontaine demandait si l'on avait lu Habacuc *. Au bout' de deux ou trois heures, je m'en revenais, chargé d'une ample moisson, provision d'amusement pour l'après-dlné au logis, en cas de pluie. J'employais le reste de la matinée à aller avec le receveur, sa femme et Thérèse, visiter leurs ouvriers et leurs récoltes, mettant
1. Malheur alors au visiteur importun. Rousseau reconnaît le pas d*un étranger, il retire doucement la clé de sa chambre; à travers un trou formé par un nœud de bois enlevé, il épie le moment du départ, soulève alors une trappe qui est encore près du poêle et se laisse glisser sur le poêle de
la chambre inférieure. Là, il attend pour partir que Thérèse vienne l'avertir que tout danger de compagnie a disparu (Albert Mbtzgbr, J.-J. Rousseau à l'île Saint- Pierre. Brochure in-8, Lj'on, 1877). — 2. C'est Baruch que Rousseau veut dire.
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le plus souvent la main à Tœuvre avec eux; et souvent des Bernois, qui me venaient voir, m'ont trouvé juché sur de grands arbres muni d'un sac que je remplissais de fruits et que je dévalais ensuite avec une corde. L'exercice que j'avais fs^it dans la matinée et la bonne humeur qui en est inséparable me rendaient le repas du dîné très agréable; mais quand il se prolongeait trop et que le beau temps m'invitait, je ne pouvais si longtemps attendre, et pendant qu'on était encore à table, je m'esquivais et j'allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac quand l'eau était calme; et là, m'étendant tout de mon long dans le bateau, les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l'eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille r^^veries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant, ne laissaient pas d'être, à mon gré, cent fois préférables à tout ce que j'avais trouvé de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie. Souvent, averti par le baisser du soleil de l'heure de la retraite, je me trouvais si loin de l'île que j'étais forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close; d'autres fois, au lieu de m'écarter en pleine eau, je me plaisais à côtoyer les verdoyantes côtes de l'île, dont les limpides eaux et les ombrages frais m'ont souvent engagé à m'y baigner. Mais une de mes navigations les plus fréquentes était d'aller de la grande à la petite île, d'y débarquer et d'y passer l'après-dîné, tantôt à des promenades très circonscrites, au milieu des marceaux, des bourdaines, des persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, et tantôt m'établissant au sommet d'un tertre sablonneux, couvert de gazon, de serpolet, de fleurs, même d'esparcette et de trèfles, qu'on y avait vraisemblablement semés autrefois, et très propre à loger des lapins, qui peuvent là multiplier en paix^ sans rien craindre et sans nuire à rien. Je donnai celte idée au receveur, qui fit venir de Neuchâtel des lapins mâles et femelles, et nous allâmes, en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs, Thérèse et moi, les établir dans la petite île, où ils commençaient à peupler avant mon départ, et où ils auront prospéré sans doute, s'ils ont pu soutenir les rigueurs des
hivers. La fondation de cette petite colonie fut une fête. Le pilote des Argonautes n'était pas plus fier que moi, menant en triomphe la compagnie et les lapins de la grand île à la petite, et je notais avec orgueil que la receveuse qui redoutait Peau à Texcès et s'y trouvait toujours mal, s'embarqua soûs ma conduite avec confiance et ne montra nulle peur pendant la traversée.
Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, je passais mon aprèç-midi à parcourir rîle en herborisant à droite et à gauche; m'asseyantlan lot dans les réduits les plus riants et les plus solitaires, pour y rêver à moa aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour y parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages, couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, et de l'autre élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres, plus éloignées, qui la bornaient.
Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché. Là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent, sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalle, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'offrait l'image ; mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans Tuniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m'attacher, au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu, je ne pouvais m'arracher de là «ans effort.
Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse, pour y respirer l'air et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait, on chan-
tait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne, et enfin Ton s'en allait coucher, content de sa journée, et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain.
Telle est, laissant à part les visites^ imprévues et importunes, la manière dont j'ai passé mon temps dans cette île, durant le séjour que j'y ai fait. Qu'on me dise à présent ce qu'il y là d'assez attrayant pour exciter dans mon' cœur des regrets si vifs, si tendres et si durables qu'au bout de quinze ans, i^ m'est impossible de songer à cette habitation chérie sans m'y sentira chatiue fois transporter encore par les élans du désir.
Suivent des considérations sur les conditions du bonheur tel que le comprenait Rousseau, et sur la manière dont ces conditions étaient remplies dans le cours de son existence à Tile Saint-Pierre.
Si cette vie heureuse avait duré, il est probable qu'elle aurait changé d'aspect aux yeux de Jean- Jacques; mais on ne lui laissa pas le temps de s'en ennuyer. Tout à coup le gouvernement de Berne lui enjoignit de partir. Pourquoi? On n'en connaît pas la raison. Dans d'autres circonstances, il s'était attiré des rigueurs par sa faute ; cette fois, il ne parait pas avoir donné même un prétexte à la sévérité des autorités cantonnales. Du moment qu'on l'avait tacitement accueilli, n'était-on pas engagé à le laisser, tant qu'il ne ferait rien pour se faire chasser?
Cet ordre de départ lui fut des plus sensibles et le mit dans un grand embarras. Il gémit, il se plaignit* ; bien plus, lui qui aimait si peu à demander, il supplia qu'on lui accordât au moins un sursis *.
1. Lettres à Rey, 18 octobre 1765; à M''* de Verdetin, même jour. — 2. Letti^e à M. de Graf-
fenried, bailli de Nidau, 17 octobre 1765.
Le bailli de Nidau, qui lui avait transmis Tordre du Sénat, n'avait pas laissé que de lui en témoigner ses regrets ; Jean-Jacques chercha à l'intéresser à son sort, et, désespérant d'obtenir davantage, lui fit la demande la plus singulière, celle d'une prison perpétuelle. « Dans cette extrémité (où je me trouve), dit-il, je ne vois pour moi qu'une seule ressource, et, quelque effrayante qu'elle paraisse, je la prendrais, non seulement sans répugnance, mais avec empressement, si Leurs Excellences veulent bien y consentir ; c'est qu'il leur plaise que je passe en prison le reste de mes jours, dans, quelqu'un de leurs châteaux, ou tel autre lieu de leurs états qu'il leur semblera bon de choisir. J'y vivrai à mes dépens, et je donnerai sûreté de n'être jamais à leur charge. Je me soumets à n'avoir ni papier, ni plumes, ni aucune communication au dehors, si ce n'est pour l'absolue nécessité, et par le canal de, ceux qui seront chargés de moi. Seulement^ qu'on me laisse, avec l'usage de quelques livres, la liberté de me promener quelquefois dans un jardin, et je suis content*. »
Il est inutile de dire qu'on ne lui accorda point l'objet de sa demande ; mais on a lieu de s'étonner qu'on ne lui ait pas laissé plus de temps pour faire ses préparatifs. « Je puis quitter samedi prochain l'Ile de Saint-Pierre, écrivait-il deux jours après', et je me conformerai en cela à l'ordre de Leurs Excellences; mais, vu l'étendue de leurs états et ma triste situation, il m'est absolument impossible de sortir le même jour de l'enceinte de leur territoire.
i. Lettre au bailli de Nidau, \ dès le jeudi 24. 20 octobre 17d5. — 2. Il partit
J'obéirai en tout ce qui me sera possible ; si Leurs Excellences me veulent punir de ne l'avoir pas fait, elles peuvent disposer à leur gré de ma personne et de ma vie ; j'ai appris à m'attendre à tout de la part des bommes ; ils ne prendront pas mon âme au dépourvu*. »
Personne, bien entendu, n'en voulait à sa vie; mais on le chassait bien inopinément et bien durement, et c'était déjà trop. Beaucoup de gens étaient indignés ; non seulement le receveur, qui avait intérêt à garder son hôte ; mais le bailli lui-même, marquèrent a.^sez par leurs attentions et leurs prévenances qu'ils ne partageaient pas les passions de leurs supérieurs.
Le départ fut douloureux. La veille au soir, Jean- Jacques alla dire en pleurant un dernier adieu aux lieux qu'il avait le plus aimés. Ses hôtes l'attendaient dans un triste silence ; après un souper qui, bien que court, fut interrompu plus d'une fois par des larmes> le malheureux se leva de table et se mit à chanter d'une voix attendrie des couplets qu'il venait sans doute de composer pour la circonstance, et qu'on a cherché à reconstituer par le souvenir. Le lendemain, de grand matin, tous les gens de la maison et quelques amis l'accompagnèrent jusqu'au bateau qui devait le conduire à Gleresse ; plusieurs même allèrent avec lui jusqu'à Bienne. Chemin faisant, il prit en pleurant la petite fille du batelier sur ses genoux, lui disant que Dieu écoute la prière des enfants et qu'il lui demandait de prier pour lui. A midi, il arrivait à Bienne*.
1. Lettre au bailli de Nidau, | BOUGY, Les Résidences de /.-/. 22 octobre 1765. — 2. Alf. db Rousseau.
Bienne était une petite ville libre, enclavée dans le territoire , de Berne. Rousseau ne Tavait pas choisie au hasard. Un jeune homme , nommé Wildremet, d'une des premières familles de la ville, était venu le trouver, et l'avait fortement engagé à se retirer chez eux, l'assurant que tous se feraient gloire de lui faire oublier les persécutions qu'il avait souffertes. Il s'était fait appuyer de plusieurs habitants de Bienne, de Berne, et aussi du secrétaire d'ambassade de France, nommé Barthès. Cette dernière recommandation mit Rousseau en défiance et faillit tout perdre. Que venait faire Barthès en cette affaire, et pourquoi la France, c'est-à-dire Choiseul, c'est-à-dire le plus mortel de ses ennemis et Tinspirateur de toutes les persécutions dont il était l'objet, se mèlait-il de lui rendre service ?
Malgré cela^ Rousseau qui, comme il aimait à le répéter, ne sut jamais résister aux caresses, se laissa émouvoir par les instances qui lui furent faites. Wildremet s'empressa de le pourvoir d'un logement, vilaine petite chambre, au troisième étage, sur une cour puante, et lui donna pour hôte un individu fripon, débauché, et en fort mauvais prédicament dans le quartier. A partir de ce moment, plus de Wildremet, plus de Barthès. Dans les rues, rien d^honnète pour le malheureux Jean-Jacques de la part des habitants, rien d'obligeant dans leurs regards. Dès le lendehfiain, il apprit, vit et sentit qu'il y avait dans la ville une fermentation terrible contre lui. On l'avertit obligeamment qu'on allait lui signifier sûrement de partir. Tel est le tableau de la situation d'après les Confessions * ; mais celui de la
i. Confessions, 1. XII, vers la fin.
correspondance en diffère sen^blement. On y voit que, pendant trois ou quatre jours, Rousseau fut enchanté de Taccueil qu'il reçut; que venuàBienne avec rintention de ne faire qu'y passer, il résolut, pour céder aux caresses et aux sollicitations des Biennois, d'y rester tout Thiver, de faire venir Thérèse , ses livres, ses effets*. Puis tout changea du jour au lendemain, u On m'a trompé, mon cher hôte, écritil à Dupeyrou , je pars demain avant qu'on me chasse ; donnez-moi de vos nouvelles à Bàle ; je vous recommande ma pauvre gouvernante*? Que s'était-il donc passé dans l'intervalle du 27 au 28 octobre? Rien sans doute. Peut-être que quelque fait insignifiant, grossi par l'imagination de, Rousseau, lui avait tourné la tète. Il fallait si peu de chose' pour exciter ses défiances'.
Pendant son séjour à Bienne, le bailli de Nidaului avait fait une visite fort aimable et lui avait donné un passeport. Le 30, Rousseau était à Bàle. Après avoir hésité s'il dirigerait ses pas vers l'Angleterre ou vers la Hollande ^ il s'était décidé à aller à Berlin, où l'appelait Milord Maréchal ^ ; mais à Bàle il changea encore une fois de résolution. Se jugeant incapable, à cause de la saison, de soutenir lesfatiguçs d'un voyage à Berlin, il se rendit simplement à Strasbourg, espérant y pouvoir délibérer à son aise ®. Là du moins, chez les Français, il comptait qu'on serait un peu plus généreux, et que, dût-on
1. Lettre à Dupeyrou, 27 octobre 1765. — 2. Jd., 28 octobre 1765. — 3. Lettre à A/*» de Verdelin, 3 novembre 1765. — 4. Lettres écrites par Rousseau au moment de son expulsion de
Vile. A Dupeyrou, 17 octobre, à Hey, 18 octobre, à M^* de Verdelin, 18 octobre 1765. — 5.
Confessions, XII. — 6. Lettre à Dupeyrou, datée de Bàle 30 octobre 1765.
le chasser encore, on s'y prendrait moins brutalement que chez les Bernois*. C'est ainsi que Rousseau quitta, pour ne plus la revoir, la Suisse, sa patrie, réputée pour son hospitalité, mais à laquelle il ne put donner que les noms de te7Te homicide et de pays d iniquité^.