CHAPITRE XXVÏ
Du 2 novembre 1765 au 4 janvier 1766.
Sommaire : I. Rousseau à Strasbourg. — Bon accueil qu'il y reçoit.
— Ses préoccupations d'avenir. — Il se décide à aller en Angleterre. — II. Rousseau à Pari». —Tolérance du Parlement. — Rousseau va s'installer au Temple, chez le prince de Conti. — Honneurs qu'il y reçoit.
— Motifs qui hâtèrent son départ.
Rousseau n'était pas sans inquiétude eu mettant le pied sur le sol de la France, où pouvait l'attendre une prise de corps, dont le décret ne fut jamais révoqué ; mais il fallait bien qu'il allât quelque part. Il dut toutefois se rassurer en présence de Vaccueil qui lui fut fait. <( Je ne reçois ici, écrivait-il huit jours après son arrivée, que des marques de bienveillance, et tout ce qui commande dans la ville et la province parait s'accorder à me favoriser. Sur ce que m'a dit M. le Maréchal*, que je vis hier, je dois me regarder comme aussi en sûreté à Strasbourg qu'à Berlin^. » « Selon toute apparence, je passerai l'hiver ici. On ne peut rien ajouter aux marques de bienveillance, d'estime et même de respect qu'on m'y donne, depuis M. le Maréchal et les chefs du pays, jusqu'aux derniers du peuple. Ce qui vous
1. Le maréchal de Contades j bourg. — 2. Lettre à Dupeyrou, qui commandait à Stras- | 10 novembre 1765.
LA VIE ET LES CEUVRES BE JEAW-JACQURS ROUSSEAU. 369
rapprendra est que les gens 'd'église semblent vouloir renchérir sur les autres. Ils ont Tair de me dire dans leurs manières : Distinguez-nous de vos ministres ; vous voyez que nous ne pensons pas comme eux *. »
Il est bon de remarquer que c'est sous Tautorité de rhomme d'État qu'il regarde comme son plus mortel ennemi que Jean -Jacques se trouve le plus rassuré. Il ne parait plus croire dans ce moment-là que tout le monde complote contre lui ; cette pleine satisfaction dura d'ailleups tout le temps qu'il fut à Strasbourg. Sa confiance fut telle qu'il n'attacha qu'une médiocre importance au passeport que ses amis cherchaient à lui procurer*.
Le genre de vie qu'on lui fit mener à Strasbourg tranchait complètement avec celui qu'il avait adopté depuis quelques années. On le combla de fêtes et de dîners, on l'accabla de visites, on lui donna une place marquée au théâtre, on y chanta ses morceaux, on y joua ses pièces. Enfin, l'enthousiasme était tel que le journal était rempli chaque jour du récit de tous ses faits et gestes, des lieux où il avait été, des conversations qu'il avait tenues, des bons mots qu'il avait prononcés. Le bruit courut même que des personnes en place avaient demandé au ministre si on pouvait garder le fugitif. A en croire Diderot, cette permission aurait été refusée, et le Dauphin mourant aurait blâmé cette sévérité comme excessive'.
Jean-Jacques, malgré sa simplicité^ était loin
1. Lettre à Dupeyrou, 17 novembre 1765. — 2. Leilre à Dupeyrou, 2o novembre 176o.
— 3. Leihe de Diderot à iW"» Vo* tant, 20 décembre 1765.
370 hk VIE ET LES CKUVRES
d'être indifférent aux distinctions ; cependant cett» mise en scène avait parfois lieu de le contrarier. Il ne tarda pas à se fatiguer d'un genre d'existence en si complet désaccord avec ses habitudes, et sa santé Tobligea à modérer ses amis de fraîche date et à « redevenir ours par nécessité ».
Cette vie agitée, plutôt qu'occupée, avait l'avantage de le distraire de ses idées noires. Jean-Jacques avait laissé Thérèse à Saint-Pierre ; c'était un embarras de moins ; mais il lui fallait songer à l'avenir; et encore peut-être s'en serait-il dispensé, s'il n'avait été obligé de répondre à ceux qui y songeaient pour lui. Il lui suffisait pour le moment de faire venir ses livres et ses herbiers, et pour le reste, de prier Dupeyrou de mettre de Tordre dans ses papiers, le chargeant de tout lire, de tout feuilleter sans scrupule, et ensuite de tout classer par paquets et par numéros, de sorte qu'il pût lui demander plus tard ce dont il aurait besoin *.
Ses amis donc s'occupaient beaucoup de lui. ^m6 jg Verdelin s'était mis en tête de Fentralner l>on gré malgré en Angleterre. C'est à peine si elle avait approuvé son séjour à Saint-Pierre ; elle l'aurait bien mieux aimé en Angleterre, où Hume lui proposait une petite habitation, dans une situation charmante, au milieu de la forêt de Kichemont, dans le voisinage du vertueux Walpole'. Elle fit, pour le décider, succéder les projets aux projets ; elle lui vanta de nouveau Hume et l'Angleterre ; elle rabaissa Berlin; elle lui offrit 1,200 francs pour l'aider à faire le voyage ; elle le pressa de quitter
1. Lettre à Dupeyrou, M no- | Jlf»« de Verdelin à Rous^eaut vembre 1765. — 2. Leiire de | 10 octobre 1765.
Strasbourg ; elle se remua pour lui obtenir un pas-, seport. Cette affaire du passeport ne fut pas aussi facile qu'on l'aurait pu croire, et il fallut, pour la résoudre, aller jusqu^au Roi. Hume joignit ses instances à celles de M"° de Vefrdelin, se mit en quête d'habitations, écrivit à Jean-Jacques, offrit d'aller le chercher à Strasbourg et de raccompagner jusqu'en Angleterre ^ M""' de Boufflers se montra également; pressante. Enfin, Milord Maréchal, dont on attendait impatiemment la réponse, fut du même avis '. Autrefois Jean-Jacques se serait révolté contre cet acharnement à disposer de lui et à lui rendre service ; mais outre qu'il était accablé par le malheur, M"*' de Verdelin avait fini par amollir cette nature rebelle. Cependant il ne se laissa pas persuader du premier coup. Son désir était bien d'aller en Angleterre, mais après avoir été, s'il le pouvait, voir Milord Maréchal en Prusse*.
Comme préparation toutefois à un aussi long voyage, ne fallait-il pas, pour commencer, qu'il se résignât à passer l'hiver à Strasbourg, afin de se remettre? Outre les offres de M™* de Verdelin, il en avait bien d'autres encore. M"** d'Houdetot et Saint- Lambert lui proposaient un asile en Normandie ou en Lorraine * ; d'autres lui avaient parlé du château de Horbourg, près de Colmar*. Amsterdam était toujours à sa disposition ; Rey envoya même son
1. Lettres de M^^ de Verdelin à Rousseau, A, 9, 21, 28 novembre 1765; de Rousseau à jlfm* (fc Verdelin, 14 novembre 1765. ■— 2. Lettre de Rousseau à Hume, 4 décembre 1765. — 3.
Lettre de Dupeyrou à M'»» de Verdelin, 10 novembre 1765. — 4. Lettre de Af«» de Verdelin à Rousseau, 28 novembre 1765.
— 5. Archives littéraires de l'Europe, i. XIV, avril 1807.
Lk VIE ET LES ŒUVRES
comniis pour le chercher*; mais ces propositions comptent peu ; il ne fut sérieusement question que de r Angleterre et de Berlin. Enfin , après bien des hésitations, il se décida pour TAngleterre '. Et alors j^mo jç Veixlelin de se 'remettre en campagne pour lui adoucir les fatigues ou les difficultés de la route. Jean-Jacques désirait voyager à petites journées, dans un carrosse ; il fallait pour cela une permission. M"" de Verdelin l'obtiendra. Où logera-t-il? Chez elle? Elle en serait bien heureuse; mais le prince de Conti le réclame dans son hôtel du Temple'. Quant à Rousseau, il avait résolu de descendre simplement chez la veuve Duchesne, afin d*ètre plus à portée de corriger son Dictionnaire de Musique^, Enfin, tout étant prêt, il partit le 9, dans un carrosse qu'il trouva à emprunter, et arriva à Paris le 16 décembre.
Sa situation à Paris était assez délicate. Le Parlement ne demandait pas mieux que de fermer les yeux sur sa présence ; mais encore était-il à propos que lui-même y mit, de son côté, un peu de bonne volonté. Par mesure de prudence, au bout de quatre jours, Conti lui donna un appartement dans son hôtel de Saint-Simon, au Temple*. L'enceinte du
1. Lettres à /?ey,2o novGinbre el il décembre; à de Luzc, 27 novembre 1765. — 2. Lettre à de Luze, 27 novembre 1765. — 3. Lettres de Bousscaii à M»»» dé Verddm, 2 décembre 1703; à
Guy, A décembre 176o; de M"* de Verdelin à Rousseau, 3 décembre 1765. — 4. Lettre à d'hernois, 2 décembre 1765.
— 5. Lettres à d'ivernois, 18 et 20 décembre 1765.
Temple, qui avait le droit d'asile contre les lettres de cachet, ne Tavait pas contre les arrêts du Parlement ; mais on pouvait être assuré que le Parlement n'irait pas chercher Jean-Jacques chez le prince de Conti. Gerusez croit que, pour ne pas se dévoiler, Rousseau dut sacrifier son costume arménien ^ Grimm affirme, au contraire, que son affectation à se promener tous les jours avec ce costume, au jardin du Luxembourg ou sur le boulevard, aurait choqué le ministre et déterminé la poUce à lui enjoindre de hâter son départ*. La vérité est entre les deux. Il ne sacrifia point son costume ; mais il résolut, sans pourtant se cacher, de garder le plus parfait incognito, de ne voir personne, de sortir le moins possible, et de ne pas promener son bonnet dans les rties^^ précaution que M"** de Verdelin lui avait d'ailleurs recommandée dès avant son arrivée ^, Il est vrai qu'il reçut beaucoup de visites ; mais la police avait d'autant moins sujet de lui en faire un reproche , qu'il était le premier à s'en plaindre et à désirer de n'être plus sur ce qu'il appelait un théâtre public. « J'ai du monde de tous les états, écrit-il, depuis l'instant où je me lève jusqu'à celui où je me couche, et je suis forcé de m'habiller en public. Je n'ai jamais tant souffert ^ Hume parle également de cet enthousiasme de la nation, principalement des grandes dames, pour Rousseau, en-