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Lettre de Hume à M"« de Bouf fiers, 2 décembre

aux yeux de Rousseau, que c'était lui qui, pour le moins, les avait inspirés *.

Il n'était pas jusqu'à la patience de Hume que son adversaire ne tournât contre lui. Jean-Jacques lui avait écrit, le 22 mars, une lettre pleine de cordialité et d'affection ; Hume aurait dû y lire entre les lignes les soupçons de son ariii, et se justifier de reproches qui ne lui étaient pas faits. Rousseau avait affecté en maintes circonstances de lui faire impolitesses sur impolitesses, de traiter en dehors de lui des affaires qu'il avait entamées et qu'il devait poursuivre ; c'est ce qu'il appelait premier soufflet sur la joue de mon patron , deuxième soufflet , troisième soufflet sur la joue de mon patron ; et il continue à s'occuper de moi. Que ne se fàchet-il donc! s'il reste froid, c'est qu'il a intérêt à ne pas se démasquer. On a dit : Tu te fâches, donc tu as tort ; Jean-Jacques disait au contraire ; Tu ne te fâches pas, donc tu as tort. Hume aurait pu répondre : Contre tout autre que vous, mon cher, je me serais peut-être fâché ; mais j'ai eu pitié de vous, de votre pauvre tête si peu solide, de votre caractère si singulier, de votre nature si impressionnable. Et si cette réponse était difficile à faire à Jean-Jacques personnellement, il pouvait la faire à leurs amis communs, et ensuite s'en tenir là, ce qui assurément aurait mieux valu que l'éclat qui fut donné à la querelle.

Pour en finir avec cette interminable lettre, il reste à parler de deux faits qui s'y rattachent. Le premier est moins important ; il est relatif au portrait de Rousseau que fit le peintre Ramsay, pour

* 1. Lettre à X., janvier 1767.

l'offrir à Hume. Rousseau crut que c'était une galanterie de son patron et en fut d'abord très flatté. « Le peintre a si bien réussi, dit-il, qu'on croit qu'il sera gravé*. » Plus tard, il attribua ce projet à une fantaisie qui sentait Tostentation et prétendit que cela lui avait déplu ^ Plus tard encore, le portrait lui-même devint une infamie ; il manquait de ressemblance et le représentait sous les traits d'un cyclope affreux*. Tel était le travail de ses idées, qu'il changeait le beau en laid : chez lui tout était affaire de disposition et d'humeur.

L'autre fait est relatif à la pension du Roi d'Angleterre. « L'affaire de la pension, dit Jean-Jacques, n'était pas terminée ; il ne fut pas difficile à M. Hume d'obtenir de l'humanité du ministre et de la générosité du prince qu'elle le fût ; il fut chargé de me le marquer, il le fit *. Ce moment fut, je l'avoue, un des plus critiques de ma vie. Combien il m'en coûta pour faire mon devoir! Mes engagements précédents, l'obligation de correspondre avec respect aux bontés du Roi, l'honneur d'être l'objet de ses attentions, de celles de son ministre, le désir de marquer combien j'y étais sensible, même l'avantage d'être un peu plus au large en approchant de la vieillesse, accablé d'ennuis et de maux, enfin rembarras de trouver une excuse honnête pour éluder un bienfait déjà presque accepté, tout me rendait difficile et cruelle la nécessité d'y renoncer ; car il le fallait absolument, ou me rendre le plus vil

i. Lettre de Hume à Rousseau, mars 1766. — On fit aussi son portrait en relief, il en envoya un exemplaire à Diipeyrou.

Lettre à Dupeyrou, 29 mars

1766. — 2. Lettre à Hume, 10 juillet 1766. — 3. Rousseau, juge de Jean-Jacques, 2« dialogue. — 4. Dans une lettre du 8 mai

DE JEAN-JàCQUES ROUSSEAU.

de tous les hommes, en devenant volontairement l'obligé de celui dont j'étais trahi.

Je fis mon devoir, non sans peine; j'écrivis directement au général Conway, et, avec autant de respect et d'honnêteté qu'il me fut possible, sans refus absolu , je me défebdis pour le moment d'accepter*. M. Hume avait été le négociateur de l'affaire, le seul même qui en eût parlé ; non seulement je ne lui répondis point, mais je ne dis pas un mot de lui dans ma lettre. Troisième soufflet sur la joue de mon patron, et, pour celui-là, s'il ne le sent pas, c'est assurément sa faute. Il n'en sent rien^ » Nous aurons à revenir sur cette affaire de la pension.

Rousseau terminait sa longue lettre par une péroraison qu'on pourrait regarder comme un modèle d'éloquence, si la première condition de l'éloquence n'était pas de proportionner son style à son sujet ; « Si vous êtes innocent, dit-il, daignez vous justifier; si vous ne l'êtes pas, adieu pour jamais. » Malgré cette mise en demeure, Hume se contenta, pour le moment, de rectifier le récit de Rousseau sur un seul point, la scène des baisers et des larmes, qui aurait eu lieu, selon lui, non pas à Calais, mais à Londres^. Cela est au fond assez peu important, et si Hume n'avait pas autre chose à* dire, il aurait mieux fait de se taire tout à fait.

Mais il ne fut pas aussi réservé avec tout le

1. Voir la Lettre au général Conway , ministre secrétaire d'État, 12 mai 1766. Conway était parent d'Horace Walpole.

— 2. Lettre à Hume, 10 juillet 1766. Voir aussi la Lettre de Hume à Bousseau, du 12 mai

1766. Ilume ne comprend rien au refus de Rousseau et continue à se montrer plein d'affection et de bienveillance pour lui. — 3. Lettre de Hume à Bousseau, 22 juillet 1766.

monde. Il entretint de l'affaire ses amis de Paris, entre autres d'Holbach et d'Alembert. Une de ses lettres à d'Holbach, car il était en correspondance suivie avec lui, commençait, dit-on, par ces mots : Mon cher baron , Rousseau est un scélérat. Elle fut lue à un souper chez Necker, et fut toute la soirée le sujet de la conversation*. Hume écrivit aussi à M"* de Boqfflers, lui envoya la lettre de Rousseau et la pria de s'entendre avec le prince de Conti, M'"' de Luxembourg, *et M"""' de Barbantane. Il se proposait d'écrire à Milord Maréchal ; il avait déjà parlé à Davenport, à lord Hereford et au général Conway. Ces deux derniers, a-t-il dit, lui conseillaient de publier les détails de la querelle. Il hésitait cependant. D'un côté, il lui en coûtait de ruiner ce malheureux ; mais, d'un autre côté, il savait que Rousseau composait ses mémoires, où il ne manquerait pas de le déshonorer '.

Gardez-vous bien, lui répond 3I"° deBoufflers, de rien publier; faites en sorte,. à tout prix, d'éviter le scandale ; c'est déjà trop que vous ayez pris tant d'amis pour confidents, les d'Holbach; qui sait? peut-être Voltaire lui-même. Pourquoi demanderiezvous des renseignements à Paris? Voudriez-vous donc être son délateur, après avoir été son protecteur? « Pourquoi vous dérober la plus noble vengeance qu'on puisse prendre d'un ennemi, d'un in-

1. Essais de mémoires sur M. Suard (par M™* Suard). — Bachaumonï, 8 juillet 17dO. — Lettres de M""* du Deffand à ta duchesse de Choiseul, 13 et 22 juillet 1766; de d'Alembert à Voltairej 29 août 1706. — 2. Un mois après il déclarait

en avoir rci^u un énorme volume. Par quelle indiscrétion les connut-il? car Rousseau les tenait soigneusement cachés ; Lettres de Hume à il/"« de Bouf fiers, lo juillet et 12 août

grat ou plutôt d'un malheureux, que les passions et son humeur atrabilaire égarent, celle de Taccabler de votre supériorité, de l'éblouir par Téclat de cette vertu même qu'il veut méconnaître*? »

M""" de Boufflers, confidente des deux parties, avait fort à faire pour les gagner à la modération. Après avoir prêché Hume, elle s'adresse à Rousseau : « M. Hiune m'a envoyé la lettre outrageante que vous lui avez écrite. Je n'en vis jamais de semblable. Tous vos amis sont dans la consternation et réduits au silence... Ajoutez- vous foi si facilement aux trahisons? Votre esprit, par ses lumières ; votre cœur, par sa droiture, ne devraient-ils pas vous garantir contre ces odieux -soupçons ? M. Hume un traître, un l&chel Grand Dieu! quelle apparence? Quels motifs'? »

Cette lettre ne pouvait être du goût de Rousseau; il y répondit sur un ton de mauvaise humeur assez marqué et interrompit ensuite sa correspondance avec M"»* de Boufflers pendant dix-huit mois". M""** de Boufflers ne fut pas seule à s'interposer entre les deux adversaires. M""' de Verdelin s'attacha aussi à cette ingrate besogne \ Rousseau reçut assez bien ses avis, sans toutefois en tenir compte. Milord Maréchal se refusa, comme les autres, à croire à la culpabihté de Hume. Il ne voit dans ces démêlés que des malentendus; il voudrait que chacun gardât le silence. Il n'y fallait pas compter ^

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