‹ La vie & les œuvres de Jean-Jacques RousseauChapitre 99 sur 158 · Réponse de Roxisseau, 30 août 1766.— 4. Lettres de M»» de · texte numérisé non relu

Réponse de Roxisseau, 30 août 1766.— 4. Lettres de M»» de

Verdelin à Rousseau, mù. à juillet 1766. — 5. Lettres de Milord Maréchal à Rousseau, 3 juillet, 26 août, 7 septembre et un septembre 1766.

402 LA YIE ET LES CEUVKES

Le mal de ces sortes de correspondances est qu'elles ne restent point confinées entre les intéressés ; elles s'étendent ^ se propagent et souvent s'impriment; Famour-propre s'en mêle; devant le public, on rougirait de reculer et de se dédire, et la porte se ferme à tout accommodement. C'est ce qui arriva dans cette circonstance. On a accusé Hume d'avoir divulgué la querelle ; mais Jean-Jacques ne fut pas beaucoup plus discret; car il écrivit ses soupçons et ses plaintes, à une époque même où Hume ne se doutait pas encore qu'il l'eût pour adversaire. Ses lettres, qu'on avait pour mission de se passer, au moins entre amis , n'étaient pas , dit-on , destinées à être imprimées. Il y en eut pourtant qui le furent, notamment celle du 2 août, adressée à Guy. Jean-Jacques y rapportait les injures que Hume disait sur son compte ; il le défiait de mettre à exécution la menace qu'il avait faite de publier les pièces du procès, déclarant que son silence serait sa condamnation *. Il ne savait pas que l'œuvre était déjà commencée ; que Hume, si patient jusque-là, allait s'y montrer sans ménagement et sans pitié".

Le travail de Hume, qui a pour titre : Exposé succinct de la contestation qui s'est élevée entre M. Hume et M, Rousseau, fut d'abord publié en anglais par son auteur, mais presque en même temps, il en paraissait une traduction française. L'édition française est précédée d'un Avertissemefit des éditeurs, tout à la louange de Hume. Plusieurs personnes, même de ses amis, W" de Luxembourg, M""" du Deifand, lui firent la malice de le lui attri-

1. Ledre à Bomtan, 7 sep- I Hume à 3/»« de Bouf fiers, 12 tembre 1766. — 2. Lellie de \ août 1766.

buer *. On y dit qu'il ne publie V Exposé que pour répondre au défi de Rousseau et céder au désir de ses amis. Il parait qu'il se serait déterminé sur Tavls d'une sorte de Conseil tenu chez M"" de Lespinasse^ et où se trouvaient, avec M"** de Lespinasse, d'Alembert, Turgot, Saurin, Marmontel, Duclos et labbé Morellet. Tous furent d'avis qu'une réponse était devenue nécessaire *. Mais, s'il eut pour lui quelques conseillers complaisants, on en citerait bien davantage qui l'engagèrent à se taire. Le Roi et la Reine d'Angleterre lui donnèrent eux-mêmes cet avis^. « Tout le monde, lui écrivait Adam Smith, vous conseille de ne rien publier*. » Presque tout le monde, en effet, même ses amis, même les ennemis de Rousseau, même Grimm, même Voltaire, le blâmèrent d'avoir fait tant de bruit d'une affaire qui en valait si peu la peine*. « Pour moi, écrivait un jour Jean-Jacques, je n'ai rien à dire de M. Hume, sinon que je le trouve bien insultant pour un bon homme et bien bruyant pour un philosophe ^. » Rousseau qui était en cause ne pouvait passer pour impartial ; il se trouva pourtant que son jugement fut ratifié par l'opinion générale.

1. Lettre de ilf»« du Deffand à Walpole, s. d. — 2. Hume's life and correspondence. Voir Maugras, ch. XXI, p. 513. Cependant nous savons qu*uii^ des assistants an moins, Turgot, ne se rallia à cette opinion qu^à moilié, et pour ainsi dire malgré lui. {Lettres de Turgot à Hume). Quant à Malesherbes, qui aimait beaucoup, non seulement les ouvrages de Rousseau , mais rhomme lui-même, inutile

de dire qu'il était d'un avis absolument contraire, {Lettre de Turgot à Hume, 23 juillet 1766). — 3. Lettre de Hume à M™o de Barbantane, s. d. — 4. Hume's tife and correspondence, — 5- Gamii, Corresp.

lut., 15 octobre 1766; — Bach au mont, 23 octobre 1766; — IjCtlre de Votlaire à Damilavilley 15 octobre 1766. — 6. Lettre à Laliaud, 15 novembre 1766 ; à X., 2 janvier 1767.

A en juger par le titre d'Exposé succinct^ que Hume avait donné à son travail, on avait lieu de croire qu'il voulait remplir Toffice de simple rapporteur. Il est vrai qu'il donnait les principales pièces du procès ; mais les commentaires et les explications dont il les accompagnait, démontraient assez la passion qui Tanimait. Les faits qu'il citait, depuis Torigine de ses rapports avec Rousseau jusqu'à sa rupture, nous sont connus pour la plupart. Il en est cependant dans le nombre qu'il est difficile d'admettre. Ainsi Hume rapporte qu'afin de procurer des secours à Rousseau, il aurait, de concert avec quelques-uns de ses amis, résolu de lui faire payer un prix exagéré pour son Dictionnaire de Musique, sauf à désintéresser sous main le libraire. La mort de Glairaut aurait seule fait échouer le projet. Il n'y a qu'un malheur à cela, c'est que Hume lui-même dit que ses rapports avec Rousseau furent complètement interrompus depuis la fin de 1762 jusqu'au milieu de 1765 ; or la mort de Glairaut et le marché avec Duchesne eurent lieu au commencement de 1765, c'est-à-dire précisément pendant cette interruption. Ainsi encore, il prétend, et il a répété dans d'autres circonstances, qu'il ne fut pour rien dans la lettre de Walpole, qu'il ne la connut même pas tant qu'il fut à Paris. S'il espérait le faire croire, il fallait qu'il comptât bien sur la discrétion de M"° de Barban^ane, à qui il avait écrit tout le contraire. Enfin, même ce défi de Rousseau, cette lettre à Guy, dont Hume veut s'autoriser, n'arriva qu'après coup, et alors qu'il était décidé. La lettre à Guy est du 2 août ; or, dès le 14 juillet, Voltaire connaissait le projet de Hume ; et le 23, ce dernier était informé par une lettre de Turgot de

DE JEAI«'JÀCQUES ROUSSEAU.

ce qui s'était passé chez M*^° de TEspinasse. Il esta noter d'ailleurs que Turgot engagea constamment Hume à la modération et le blâma, même après la publication de V Exposé succinct y de ne s'être pas strictement borné à l'impression des lettres échangées de part et d'autre *.

\J Exposé se termine par une déclaration que d'Alembert adresse aux éditeurs , dans le but d'établir qu'il n'avait eu aucune part à la lettre de Walpole. Ce point lui tenait à cœur. Lui, si calme jusque-là dans ses rapports avec Rousseau, avait été furieux des injustes soupçons dont il était l'objet '. Sa protestation était, en quelque sorte, une lettre qu'il s'adressait à lui-même; car c'est lui qui était, avec Suard, le traducteur de l'œuvre de Hume. Il se garda bien d'en convenir. A quoi sert donc la philosophie, si elle n'apprend pas à se montrer un peu frsmc, et à combattre à visage découvert? On connut cette petite rouerie par la lettre que Hume écrivit à Suard, pour les remercier l'un et l'autre de leur concours et des adoucissements qu'ils avaient apportés à quelques-unes de ses expressions , qui étaient trop dures '.

Hume s'imaginait que son adversaire répondrait et se proposait bien, pour sa part, d'en rester là\ Cela lui fut d'autant plus facile que Rousseau, selon sa coutume, dédaigna de continuer la lutte. Mais d'autres la reprirent pour leur compte, et il parut à

1 . Lettres de Voltaire à Damilaville, 14 juillet 1766; de d'Alembert à Voltaire, 16 juillet 1766; rfc Turgot à ^ume, 23 juillet 1766 et 25 mars 1767. — 2.

Lettres de d^Alembert à Hum^,

\à août; à Voltaire, 11 août 1766. — 3. Lettre de Hume à Suard, 19 septembre 1766. — 4. Id., 19 novembre, et à Af-e de Boufflers, 2 décembre 1766.

LA VIE ET LES ŒUVhES

ce sujet un assez grand nombre de brochures presque toutes d'une extrême médiocrité ^ Rousseau fut sensible au zèle de quelques-uns de ses défenseurs; mais bientôt lui-même arrêta leur ardeur. « Je désire sincèrement, dit-il, qu*on laisse hurler tout leur saoul ce troupeau de loups enragés, sans leur répondre. Tout cela ne fait qu'entretenir les souvenirs du public, et mon repos dépend désormais d'être entièrement oublié '. »

Parmi les publications qui furent faites en sa faveur, la plus connue est due à la plume de M™"* Latour*. En la lisant, dit Jean-Jacques, le cœur m'a battu, et j'ai reconnu ma chère Marianne *.

1. Justification de J.~J, Bousseau dajis la contestation qui lui est survenue avec M, Hume. — Observations sur l'Exposé succinct.— Plaidoyer pour et contre J.-J. Rousseau et le D* Hume.— Réflexions posthumes sur le grand procès de Jean- Jacques avec David. — Le rapporteur de bonne foi. — Sentiment d'un Anglais impartial sur la quei^elle de MM. Hume et Rousseau, etc., etc.

— 2. Lettre à Dutens, 5 février 1767. — 3. Précis pour M, Rousseau, en réponse à TExposé succinct de M. Hume, suivi d'tme lettre de Af"»* X à l'auteur de la « Justification ». Il est à remarquer que M"»« du Deffand voulut appeler les rigueurs de Ghoiseul et de Sartine sur cette lettre, qui ne faisait, tout au plus, que rendre à Walpole mépris pour mépris. N'y pouvant réussir, elle demanda qu'au moins on réprimât l'insolence de Fréron, qui avait

pris fait et cause contre Walpole. Mais, lui répondit Ghoiseul, il n'y a aucun reproche à faire à Fréron, c'est le censeur qui a tort. Cependant ils seront corrigés l'un et Tautre.

Il est vrai que Walpole, qui se sentait parfaitement de force à se défendre, se serait bien passé de cette intervention de la police. — Lettres de Jtfme du Deffand à la duchesse de Choiseul, 28 décembre 1766, et Réponse de la duchesse de Choiseul, môme jour; de M^* du Deffand au duc de Choiseul, 29 décembre 1766, et Réponse de la duchesse de. Choiseul; de Jlfme du Deffand à la duchesse de Choiseul, 31 décembre 1766, et Réponse le môme jour; du duc de Choiseul à Jfa« du Deffand, 5 janvier 1767. — Fréron, Année liUéraire, 1767, 1. 1.

— 4. Lettre à Af"» Latour, 7 février 1767. Voir aussi Lettre de Rousseau à Guy, môme jour :

DE iEÀN-JACQUES ROUSSEAU.

Voltaire, qui ne laissait jamais échapper une occasion de donner son coup de pied à Jean-Jacques, ne manqua pas d'écrire à Hume. Sa lettre n'est que le récit de ses propres différends*. Elle ne tarda pas à être imprimée, avec des notes plus odieuses que la lettre elle-même, et signées Jf". Les notes étaient-elles de Voltaire lui-même, ou de son ami et souvent prête-nom Ximenès, « chargé par lui du département des vilenies'? » Voltaire ayant demandé alors au Roi de Prusse ce qu'il pensait des folies de Rousseau. « Je pense, lui répondit Frédéric, ...qu'il faut respecter les infortunés ; il n'y a que les âmes perverses qui les accablent*. »

Il est intéressant de connaître Tappréeiation que portait en ce moment sur Voltaire et Rousseau un homme qui avait été l'ami de l'un et de l'autre : « La manifestation de la folie et de la méchanceté de Rousseau, écrivait le médecin Tronchin, ne peut que nous être utile. Le mépris de sa personne rejaillira sur ses principes, et nombre de ses dévots s'en détacheront. Sa charlatanerie de vertu en avait séduit un grand nombre. Le masque est tombé, l'homme reste, le héros est évanoui. L'autre méchant fou (Voltaire), son antagoniste, perd aussi beaucoup de ses amis*. »

« Je vous charge, M. Guy, ou plutôt Je vous permets, en lui remettant cette lettre, de tous mettre, en mon nom, à genoux devant eUe et de lui baiser la main droite, cette charmante main, plus auguste que celles des impératrices et des reines, qui sait défendre et honorer si pleinement et si noblement l'innocence avilie. » — i. Lettre de Voltaire à Hume, 2^ octobre

1766. — 2. Notes sur la Lettre de Af. de Voltaire à M. Hume.

Voir aussi Lettres de Voltaire à Lacombe, imprimeur, 17 novembre et 29 décembre 176(5. — 3. Grimm, Correspondance litté7'aire, 15 janvier 1767. — 4.

Lettre de Frédéric à Voltaire, 1766.— 5. Lettre inédite de Tronchin, 21 août 1766, citée par G. Mauoras, ch. xzi, p. 528.

Dans la querelle entre Rousseau et Hume, les deux adversaires, comme il arrive d*habitude dans ces sortes d'affaires, n'avaient geigne ni Tun ni Tautre. On dirait que tous deux le sentirent, quoique un peu tard. Hume, dans ses Mémoires, n*a pas même prononcé le nom de Rousseau^ et Rousseau convint, dans la suite, qu'il s'était trop laissé emporter à son humeur^.

Quelques personnes les mirent dos à dos : « A la place de Hume, écrivait à Jean-Jacques le marquis de Mirabeau, j'aurais dit : Mon ami, vous êtes un fou, et moi un sot; vous, d'avoir cru me faire entreprendre, à mon âge, un petit cours de sensibilité délicate, abondante en explications, en injures, en excuses ; et moi, d'avoir cru pouvoir manier un fer dérougi^ sans prendre des pincettes, et obliger un homme d'autant plus pointilleux sur les obligations, que son &me est au-dessus des bienfaits'. » Mais tout le monde ne fut pas aussi indulgent. La réputation de Hume ne fut pas notablement atteinte, et, pour s'être mis une fois en colère dans sa vie, il n'en resta pas moins le bonhomme un peu froid, un peu lourd, mais aimable et facile que l'on connaissait. Il n'en fut pas tout à fait de même de Rousseau, et Ton jugea que, pour s'être fâché avec un si brave homme, il fallait qu'il fût d'un bien mauvais caractère, ou qu'il fût devenu tout à fait fou.

Et, en effets sa susceptibilité tournait parfois en véritable folie. On ne se figure pas les précautions que devaient prendre ses amis, quand ils avaient à lui faire entendre quelque vérité. Un jour Dupey-

1. Bbrnardin db Saint- I —2, LeltredumarquitHeMira- ^lSBiBiE, Préambule de VArccidie. \ beau à Rousseau, 27 octobre 1766.

rou, rhomme sur qui il comptait le plus après Milord Maréchal^ eut le malheur de n'être pas de son avis et de rengager, dans son intérêt, à un éclaircissement de daté. « Le soin, répliqua Jean-Jacques, que vous prenez de me ramasser les jugements du public sur mon compte, m'apprend assez quels sont les vôtres, et je crois que, si vous exigez que je me justifie, c'est surtout auprès de vous, » et le malheureux se voit déshonoré, flétri devant la postérité; il balbutie, il ne sait pour ainsi dire ce qu'il dit; le tout parce qu'on lui a laissé voir que sa mémoire l'a mal servi sur un fait insignifiant *.

Voltaire répétait sans cesse qu'il était fou, physiquement fou, et que les Anglais auraient dû lui donner une place à Bedlam *. Sauf la brutalité de la forme, c'était plus ou moins l'avis d'un grand nombre de personnes; et, chose fâcheuse, ces bruits parvenaient jusqu'à lui. « Depuis qu'il est établi que je suis fou, écrivaitril à Coindet, il est tout simple que mes malheurs soient des visions '.

• Mais que lui importaient ces jugements , en comparaison d'un malheur qui lui fut plus sensible que tout le reste, le refroidissement de son amitié avec Milord Maréchal? Que d'autres amis, M"* de Boufflers, le prince de Conti, même M"'' de Verdelin aient donné raison à Hume ^ ; tant qu'il avait pour lui Milord Maréchal, il parvenait à se consoler du

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