IV. — La science de Stendhal
La théorie de la race, du milieu et du moment, se trouve éparse dans l'œuvre de Stendhal. L'auteur de Rouge et Noir n'en a pas fait un corps de doctrine à part et complet ; il l'a plutôt définie, en détail et à l'occasion, dans ses ouvrages de critique et d'histoire, et mise en action dans ses romans. Voici cependant quelques fragments où Beyle a nettement précisé cette théorie, reprise cinquante ans plus tard, par Taine, avec la maîtrise qu'on lui connaît.
Les lignes suivantes datent de 1817 : a La nature de l'air dans lequel nous nageons constamment, la nature des plantes qui font notre nourriture, ou des animaux que nous dévorons, ou qui se nourrissent de ces plantes varient avec le climat... Quand Helvétius a nié l'influence des climats, il a donc dit à peu près la meilleure absurdité du siècle. Le climat ou le tempérament fait la force du ressort. L'éducation ou les mœurs, le seiis dans lequel ce ressort est employé... Cette chose, si difficile en 1789, sera peut-être assez simple en 1900 ! Qui sait si l'on ne verra pas que le phosphore et l'esprit vont ensemble ? alors on trouvera un phosphoromètre pour les corps vivants... On sent fort bien qu'on ne parle ici que de Vêtre i^ivant et de l'intime liaison qui. pendant la vie, rend le physique et le
moral inséparables. A Dieu ne plaise qu'on veuille nier l'immortalité de l'âme, la plus noble conquête de l'humanité. » (Histoire de la peinture en Italie. Lévy, 1854, cliap. xci, pp. 208-218.) Etudiant Léonard de Vinci, Stendhal écrit : « Probablement Léonard approcha d'une partie de la science de l'homme qui, même aujourd'hui, est encore vierge : la connaissance des faits qui lient intimement la science des passions, la science des idées et la médecine. )> (Id., p. 169.) Et ailleurs il conclut en déclarant « qu'un être humain ne lui paraît jamais que le résultat de ce que les lois ont mis dans sa tête et le climat dans son cœur. »
Il va sans dire que Stendhal lui-même trouva les premiers éléments de cette théorie dans les ouvrages de Montesquieu, Cabanis, Condillac, Helvétius et Destutt de Tracy qu'il s'appropria en leur imprimant la lumineuse netteté de son esprit si pénétrant, et en leur ajoutant ses observations personnelles, dans la belle concision de son style.