‹ La vie littéraire de StendhalChapitre 23 sur 127 · II. Critiques amicales · texte numérisé non relu

II. Critiques amicales

Stendhal sollicitait de ses amis la critique de ses œuvres, qu'il recevait de très bonne grâce, enchanté qu'elle s'exerçât sans aucun ménagement.

Lors de la publication de Rome, Naples et Florence, il écrivit au baron de Mareste, le 1^^ décembre 1817 : « Si jamais vous relisez, vous qui connaissez si bien la chose, usez un crayon à relever ce qui vous semble faux, ou mieux, faites un petit cahier des bévues, avec des renvois, et profitant du moment où l'auteur vous donne de l'humeur, dites-lui des sottises, ferme ^. » La réponse du baron ne se fit pas attendre ; elle se produisit sous la forme d'une lettre qu'Henri Beyle copia, de sa plus belle écriture, sur le cahier relié à la fin de son exemplaire du tome II des Fables de La Fontaine, édition Didot, 1813, in-8.

Grâce à l'obligeance de M. Blanchard de Farges, nous avons eu sous les yeux cette copie, que le plus

1, Correspondance de Stendhal, éd. Bosse, 1908, tome II, p. 44.

exigeant calligraphe ne désavouerait pas. Nous la reproduisons fidèlement :

Besanç[on] écrit le 22 décembre 1817.

Le voici sans auc[un] artif[ice]. J'ai lu rou[vrage] il y a environ six semaines, il m'a fort amusé. Je l'ai relu il y a trois jours, il m'a amusé encore. Peu de brochures de ce genre pourraient soutenir cette double épreuve.

Après cela, le chapitre de la critique est interminable. Je prendrai le parti de noter au crayon et de remettre mon exemplaire à Dominique : l'auteur me trouvera sévère, mais je ne lui ferai grâce d'aucune de mes sensations.

Le défaut capital de l'ouvrage est de manquer de vérité ; l'auteur avait cependant les plus grandes prétentions au naturel. S[tendhal] est arrivé dans telle et telle ville avec des opinions toutes faites. Il a bien dit peut-être ce qu'il sentait ou croyait sentir, mais non certes ce qui existe effectivement. Il m'a rappelé saris cesse mon ami Henri [Beyle], qui, s'asseyant aux Tuileries après un déjeuner à la fourchette et dans les horreurs d'une digestion laborieuse, se persuadait sérieusement que les jeunes gens qui se promenaient devant lui étaient tous mortellement ennuyés, et de plus venus tout exprès, non pour voir, mais pour se montrer en public. L'ennui était au fond de l'âme de Dominique, et quant au chapitre de la vanité, on peut prouver sans peine que, depuis 17 ans, la jeunesse française est celle de toute l'Europe qui s'est le plus complètement corrigée de cette fatuité ridicule que l'on reprochait à nos pères ; d'autres défauts, plus graves peut-être, ont remplacé celui-là, mais, à coup sûr, les caricatures d'Incroyables du temps du Directoire (voir la Belle Fermière, rôle de (en blanc) Fanchon, et le Conteur ou les Deux Poètes) n'ont plus de modèles aujourd'huy, et paraissent tout aussi étrangers à la génération actuelle des jeunes Ducs, des Colonels, des anciens Auditeurs, que les Marquises effrontées des comédies de Rcgnard et de Lesage.

J'excepte de cette règle générale nos petits poètes et nos petits barbouilleurs de prose qui sont aussi absurdes et aussi

aussi impertinents qu'autrefois : c'est une classe à part»

Le Consulat, les guerres, l'Empire et le Constitutionnalisme bâtard du temps présent ont tourné tous les esprits vers d'autres occupations que celle de séduire les femmes par les agréments extérieurs et par un babil vide de sens.

Revenons à Stendhal - — • il n'en finit pas avec les chanteurs et les chanteuses. Il aurait pu varier son sujet et nous présenter quelques comparaisons entre les Italiens de 1817 et ceux de 1810, 1811, 1812, et faire ressortir le contraste des Cours de Murât et de Ferdinand, de Camille Borghèse et de Victor-Emmanuel, du Prince Eugène et du duc de Modène (dans les bagatelles s'entend, le chapitre étant trop délicat pour qu'on pût le traiter à fond ; mais un homme d'esprit trouve le moyen de dire une infinité de choses sans les articuler).

La fin de l'ouvrage est moins intéressante que le commencement ; défaut réel : beaucoup de décousu, trop de négligence, affectation du style de grand seigneur dont Saint- Simon est le modèle, ton difficile à bien imiter.

La Ducomanie de Stendhal est aussi par trop bouffonne. Il n'est question que de Marquis, de Comtes, de Princes, de Comtesses et toute cette gentilhommeric, mise en œuvre à tout propos, à toutes pages, est sans motifs plausibles.

Rome et Florence sont maltraitées et injustement : je ne parle pas de Naples que je ne connais pas assez : rien d'exact sur le Piémont, pays très curieux sous le rapport des mœurs ; beaucoup plus de différence entre le caractère français et le piémontais qu'entre le français et l'anglais.

Un article sur cet ouvrage de notre malheureux ami paraîtra bientôt dans le Journal de Paris ; j'en donnerai le canevas, c'est le cher Maisonnette qui le polira. Vous sentez bien que je serai plus doucereux que dans cette épître familière.

Les articles sur L[a] P[einture en Italie] sont charmants ainsi que je vous l'ai mandé : ils verront le jour dans les Débats ; il ne s'agit que de prendre patience. Lisez les Feuilletons de ce journal les 5 et 6 décembre ; il s'agit d'une traduction des Lettres de Battavi, faite par cet imbécile de Jay, de Cularo ; l'ouvrage a quelque succès. L[a] P[einture en Italie] vaut mille et mille fois mieux que cette rapsodie.

BAFxO.X ADOLPHE DE BESANç[on].

La réponse à cette lettre se trouve dans la Correspondance de Stendhal, à la date du 3 janvier 1818 1 :

Je suis ravi de votre patience de mettre des notes marginales... Je ne nierai point que Stendhal n'ait eu souvent des nerfs à Rome ; mais dans ce siècle fardé, n'est-ce rien qu'un livre de bonne foi ? Comment voulez-vous un portrait complet en deux cents pages ? Sur la vanité des jeunes Français, nous ne sommes pas d'accord. Il est trop clair que ce n'est plus dans le jabot et dans les femmes qu'ils la mettent ; mais c'est dans tout. Paraître est toujours plus pour eux qu'é/re. Voyez ]\Iettray et tous nos amis de Cularo. Quant à la ducomanie de Stendhal, outre qu'elle est fort naturelle chez un homme d'une si haute naissance, un beau jour, pour n'être pas reconnu, il a multiplié, par la quantité comtes et marquis, toutes les initiales citées. Songez que la noblesse d'Italie, excepté Venise, est plus riche que jamais. Il y a ici deux cents familles à cent mille francs de rente, qui en mangent trente. Retenez ce trait pour l'Italie de 1848. Les nobles y auront (et je m'en réjouis) l'influence réelle et constitutionnelle de richesses immenses. Aujourd'hui, il n'y a que les comtes et marquis de Stendhal qui reçoivent. Je vérifie, par toutes les anecdotes que j'entends, ce qu'a dit Stendhal. Je n'ai pas changé d'yeux. Je voudrais vous tenir ici en présence des modèles. Quant au Piémont, Stendhal en savait trop pour parler. — C'est incroyable, mon meilleur ami 2 en est,

La riposte est courte et précise. Aux critiques un peu vagues du baron, Stendhal oppose une argumentation solide, appuyée sur des faits observés, selon sa méthode habituelle. Néanmoins il apprécie l'opinion de son ami, et loin d'approuver les atténuations que Mareste se propose d'apporter

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