CHAPITRE XVIII
BEYLE ET BARBEY d'aUREVILLY
Un spirituel critique, nous a adressé la lettre suivante, qu'il nous est agréable de reproduire :
20 octobre 1907.
Mon cher Confrère.
«■... Puisque vous lisez le Siècle, avez-vous relevé un article signé Jean Kolb sur Barbey d'Aurevilly ? En tête des phrases lapidaires qui, d'après Jean Kolb « donnent une idée de la puissance d'observation du génial tourmenteur )> est citée cette prétendue définition de Stendhal : Un Tartufe intellectuel : il commença par jouer sa comédie aux autres, et devint, comme tous les Tartufes, son propre bonhomme Orgon à lui-même. » Est-ce que vous y comprenez quelque chose ? Est-ce que Tartufe, celui de Molière, le prototype, est devenu à lui-même son propre bonhomme Orgon ? Il me semble, à moi, que pour faire la caricature de Stendhal, Barbey d'Aurevilly se sera regardé dans
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la glace. Certainement, comme romancier, comme styliste, Barbey a des parties supérieures. Mais comme critique ! Uoutrance, qui est sa marque, est juste le contraire de l'esprit critique. Le même homme, d'ailleurs, a prodigué l'éloge de commande à une foule de médiocrités catholicisantes — mais il n'a pas réuni ces articles (du Pays) en volume. On lui en tresserait une belle couronne A. M. D. G. pour son futur monument !... »
H. MONIN.
Je ne lis pas assidûment le Siècle, mon cher confrère, mais depuis 1904, j'ai abonné Stendhal au Courrier de la Presse, de sorte que je reçois, à peu près, tout ce qui se publie sur son compte, dans le monde civilisé. C'est ainsi que l'article de M. Kolb m'est parvenu, avec quelques autres, où, à propos de Stendhal, Barbey d'Aurevilly se trouve sur la sellette. On a reproduit ses jugements à l'emportepièce, et notamment le fameux « Tartufe intellectuel » dont vous relevez si justement l'invraisemblance. Mais voyez l'inconvénient, des « extraits » en matière de critique. Barbey est mal jugé sur cette « épithète homicide » qui cependant fait partie, à mon avis, d'une des plus belles études qui aient été écrites sur Stendhal, et cela à une époque où l'auteur de Rouge et Noir était à peu près inconnu du public (1855). Je trouve sur mon exemplaire cette note, datant de 1876, que je signerais encore
aujourd'hui : « Nulle part on n'a mieux défini le caractère des œuvres de Stendhal et la fascination qu'elles exercent sur les lecteurs attentifs et passionnés pour ce genre d'esprit. Si l'on excepte le point de vue religieux, jamais plus belle louange n'a été exprimée sur Beyle, et dans un style aussi éclatant de force et de couleur. » Cette admiration juvénile pouvant, à bon droit, vous paraître suspecte, relisez cette étude, mon cher confrère ; elle a été réimprimée dans le volume intitulé Littérature épistolaire. Je suis persuadé que cette lecture vous réconciliera avec Barbey, au moins à l'égard de Stendhal, et que vous lui pardonnerez ses intempérances de langage en faveur de sa réelle perspicacité.
Je n'ignore pas à quelles étranges appréciations Barbey s'est laissé entraîner en parlant de Stendhal ; il l'appelle quelque part un « scélérat d'idées », et lui reproche ailleurs « son matérialisme presque crapuleux ! » Ceci n'est pas de la critique, mais plutôt l'exaspération d'un catholique forcené. Nous sourions aujourd'hui de ces exagérations « de commande » dont Barbey revêtait ses plus solides argumentations ; mais nous nous attardons sur la véritable pensée du critique, lorsque son catholicisme, endormi dans l'ivresse des métaphores, lui laisse l'esprit dégagé de toute entrave.
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Barbey d'Aurevilly fut très préoccupé cle Stendhal ; il le cite, à plusieurs reprises, comme pierre de touche, pour juger ses contemporains. J'ai là, sur ma table, la collection des Œuvres et des Hommes, édition Amyot, 1860-65. Voulez-vous que nous parcourions ensemble ce jardin d'Aristarque ? A côté de fleurs d'une rhétorique trop écarlate, peutêtre trouverons-nous quelques pensées dignes d'être cueillies par un stendhalien. J'ouvre au hasard le premier volume Philosophes et écrivains religieux et je lis, à propos de Renan : « Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un Lamennais pour étoffer son apostasie. Dans le mal, on a vu plus fort, soit comme action, soit comme intelligence ; nous avons eu Vergés et Stendhal et il ne viendra qu'après eux. » (P. 151.) Taine. « Son Dieu — le plus grand psychologue du temps, dit-il — c'est Henri Beyle, un esprit puissant, c'est incontestable, mais d'un matérialisme... (Ici l'épithète citée plus haut. (P. 177.) Vous voyez le critique et l'ultramontain aux prises, l'un corrigeant l'autre.) Passons au tome II, les Historiens. A propos de V Histoire de la Littérature sous le gouvernement de juillet, de Nettement, Barbey écrit : « Il oublie Henri Beyle, un scélérat d'idées, je le sais, mais l'écrivain qui a pensé avec tant de vigueur le Rouge et le Noir et la Chartreuse de Parme, cet homme qui, avec ses noirceurs et ses perversités, brille d'une lueur sombre et dure au premier rang des puissances
littéraires de son époque. Il l'oublie ! » (P. 251.) Remarquez avec quelle ampleur le critique formule son opinion : le catholique a faibli. — Ouvrons le tome IV, consacré aux Romanciers : « Le vrai modèle que M. Duranty a dû étudier discrètement, mais profondément, c'est Stendhal, le père de tous les réalistes, qui cravacherait ses bâtards s'il revenait au monde. » (P. 231.) Epargnerait-il l'auteur de V Etape ? 0 cruelle énigme !... Prosper Mérimée : « Dans la Lydie de Colomba, M. Mérimée voulut refaire en la variant — on n'ose pas dire en la nuançant — la grandiose figure de Mathilde de la Mole, du Rouge et Noir, de Stendhal... qu'il imita toujours, mais dont il n'eut jamais ce que j'estime le plus en Stendhal, l'aperçu et le piquant d'idées (p. 328.) « Stendhal, qui venait de publier son étrange chef-d'œuvre, le Rouge et le Noir, a eu pour lui les bontés que le génie a pour le talent. » (Littérature Epistolaire, p. 228.) — Voyez, quand le catholique est absent, comme le critique prend sa revanche ! Il n'y va pas de main morte et donne du génie à Stendhal, comme Balzac lui donne du « sublime », avec une libéralité qui eût scandalisé Beyle lui-même ! Outrance ! direz-vous. Peut-être. Mais, à coup sûr, Barbey d'Aurevilly admirait profondément Stendhal, et il gémissait de voir l'objet de son culte intellectuel enfermé « dans cette boutique de la Libre Pensée » (IV, p. 15).
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Cette admiration était si ancrée dans l'esprit de Barbey d'Aurevilly, qu'un beau jour la lutte prit fin entre son sens critique et ses convictions religieuses. Il y eut une trêve entre les partis, ou plutôt, un accommodement. Chose remarquable, Barbey, si intransigeant sur le chapitre de la Foi, trouva des circonstances atténuantes à l'impiété de Beyle ! Je n'en veux pour preuve que cette citation : c'est la dernière, mais elle est si éloquente que vous me la pardonnerez. Toujours à propos de Mérimée, si maltraité de toutes façons, Barbey s'exprime ainsi : « C'est par là qu'il est si profondément inférieur à Stendhal. C'est parce qu'il est dans ce que nous abhorrons le plus — la haine et la négation des choses religieuses — un esprit des plus bas, quand Stendhal garde encore, dans cette haine et dans cette négation, une âme élevée. Stendhal, qui est sorti, par les années, bien plus du xviii^ siècle que Mérimée, Stendhal, qui avait été soldat de l'empereur Napoléon, a, pour le catholicisme qu'il n'a pas étudié et qu'il ne connaît pas, mais quil aurait adoré s'il Valait connu, un mépris soldatesque, mêlé de voltairianisme, mais dans ce mépris et dans cette haine, Stendhal n'a jamais été un goujat. » (Litt. Ep., p. 233.) (La tirade est un peu longue, mais comme
elle montre, jusqu'à quel point, lorsqu'il s'agissait de Stendhal, Barbey voulait l'accord entre ses croyances et son jugement !) Et, deux pages plus loin, il insiste encore : « Stendhal, lui aussi, de milieu et d'éducation, était un athée, mais sa correspondance tout entière nous le montre comme un homme dont le cœur battait pour les plus grandes choses et eût battu pour Dieu s'i7 aidait été d'un autre temps. — Stendhal, cet épicurien tout à la fois délicat et stoïque qui avait la bravoure du héros et la tendresse de la femme, Stendhal, resté fidèle à Napoléon, même après Sainte-Hélène, avait dans l'âme tout ce qu'il faut pour comprendre mieux que Mérimée, le pathétique et la grandeur. » (L. E., p. 235.)
Quelles touchantes suppositions Barbey imagine pour calmer le ressentiment de son catholicisme et donner un libre essor à son admiration ! Aussi, voyez les dernières lignes. Les taxerez-vous d'outrance, celles-là ? Aujourd'hui que nous connaissons bien Henri Beyle, ne sont-elles pas l'expression de la vérité ? Et pouvons-nous dénier le sens critique à celui qui — il y a un demi-siècle — a si bien deviné Stendhal ?
Et je ne cite pas tout, je n'en finirais pas. 11 y a, dans les Romanciers d'hier et d' avant-hier, à propos du livre de V Amour, des pages plus éloquentes encore. Ces pages, je les déposerais volontiers, en guise d'immortelles, sur le monument de
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Barbey d'Aurevilly, comme un témoignage de la reconnaissance des stendhaliens.
Cf. Lettres à Trébutien, 25 juillet 1853. « Ce n'est donc pas assez, Trébutien, que d'avoir dit de Beyle que les deux bornes de sa supériorité étaient de n'être pas chrétien et de penser comme le Constitutionnel de son temps ? Ma réserve de catholique n'était donc pas marquée par ces paroles ? Je le croyais, moi. Quand je reparlerai de Beyle, je serai plus explicite. Je le condamnerai, — non davantage, — mais avec des considérants de jugement plus développés et qui empêcheront mes amis de trembler pour moi. Je vous le promets. A VUnivers, aussi, ils se sont scandalisés. De V Univers, rien ne m'étonne. Ils ont une manière de voir courte, ombrageuse, qui peut être le catholicisme de certains crasseux de prêtres à bonne femme, mais qui n'est pas le catholicisme d'un cardinal Aubineau, qui grimace Veuillot dans ses articles, comme un derrière qui s'efforcerait d'être une figure. Aubineau a publié sur Beyle un article où la sublime et géniale largeur de l'esprit catholique se racornit jusqu'à l'esprit d'une secte. Un Aubineau trouve Beyle médiocre ! C'est comme si on parlait de la médiocrité de Machiavel ou si l'on disait que Louis XV avait l'air commun ! ! Qu'il le broie pour
son athéisme, qu'il écrase sa côte de dragon, très bien ! Mais qu'il ne lui reconnaisse pas le plus charmant, le plus ensorcelant esprit, et non seulement charmant, mais puissant, mais profond, mais subtil, mais tout ce qu'un esprit peut être (hors de la vérité chrétienne), il faut pour cela une âme condamnée à une sottise sans remède... un Aubineau. » (Edition Blaizot, 1908, tome II, p. 50.)
Paris, mercredi 20 ou 21 juin 1855. «... J'avais l'espoir de vous expédier depuis un autre article sur Stendhal, qui était bien aussi quelque peu puerco, mais qui du moins trouvait des truffes. Cet article, composé et retardé, doit chaque jour paraître, et se retire chaque jour devant ce flot de vase puante, cette vase d'homme, qu'on appelle les annonces et les intérêts boutiquiers. Il est un grand jugement, cet article, à travers une grande affection, car ce diabolique Stendhal est ma dépravation intellectuelle ; c'est un peu ma Vellini. Je l'ai toujours aimé, ce brigand-là... ce qui ne m'a pas empêché de lui dire qu'il est un brigand, digne de toutes les cordes de la critique et de leurs nœuds. » (Op. cit., II, p. 226.)
On se rappelle que dans son Essai sur V Amour, Beyle cite les Lettres d'une Religieuse portugaise comme exemple de l'amour-passion. Dans le Pays du 1®^ février 1854, Barbey d'Aurevilly, ayant
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consacré une étude à ces Lettres, les déclare apocryphes et ajoute : « Ecoutez tous ceux qui ont dit leur mot sur les lettres de la religieuse portugaise, depuis Madame de Sévigné, la Célimène de la maternité... jusqu'à Stendhal, le Dupuytren du cœur et qui n'aurait pas dû se tromper sur les tressaillements de ses fibres, et vous entendrez de tous côtés le même langage : une symphonie de pâmoisons ! » (Femmes et Moralistes, 1906, p. 42.) Ces extraits ne nous donnent-ils pas raison ?