CHAPITRE XIX
La publication de La Vie et la Correspondance de Taine nous permet de suivre aujourd'hui l'évolution de la pensée du grand philosophe à l'égard de Stendhal. A l'heure actuelle où la valeur historique de Taine est encore discutée, il nous est particulièrement agréable de rendre cet hommage à son génie littéraire. Nul, plus que Taine, ne mérite cette gratitude attentive, car il fut 1' « ouvrier » actif, et hautement considéré, de la renaissance d'Henry Beyle, demeuré lettre close pour ses contemporains.
Nous trouvons dans la Correspondance de Taine les traces d'un enthousiasme éclairé qui devait aboutir à l'étude sur Le Rouge et le Noir, universellement connue. Le 8 mai 1854 (dix ans avant cette étude), Taine écrivait à M. de Suckau : « Je lis Voltaire. C'est, avec Beyle, le seul homme dont je ne me lasse pas. » (II, p. 41.) Et le 3 juin, à Guillaume Guizot : « Dans ces grandes vicissitudes
de la fortune, je lis Henri Beyle, cela distrait de tout. Je m'amuse même à prendre des notes sur Rouge et Noir ; je voudrais me rendre compte de cette manière étonnante. Par quel hasard un homme peut-il se faire relire un si grand nombre de fois ? A la première impression, on est frappé, enchanté, pénétré, mais rien de plus. Maintenant je commence à comprendre toutes les parties de la vie et du caractère de Julien. Jamais personne n'a vu la nature et la logique des idées et des passions avec cette profondeur. » (II, p. 57.) Taine avait ressenti ce trouble captivant que l'on éprouve à une première lecture du Rouge et Noir, mais il s'était vite ressaisi, et après réflexions, le critique était définitivement conquis. Aussi, le 7 juin, écrivait-il à son ami : « Vous êtes bien l'homme selon mon cœur avec vos grandes lettres. Et sur Beyle encore ! Vous me gâtez et j'ai peur de vous répondre ; je vous répondrais trop. Là-dessus, je suis comme Nestor, je parlerais un an ou même deux ans de suite, en vous lassant sans me lasser. Permettez-moi de répondre à votre principal reproche. Il ne sera jamais populaire et par sa faute ; vous avez raison. Mais est-ce une faute ? Le but d'un artiste est-il d'être lu ? Oui, s'il cherche la gloire, l'argent, l'utilité publique ; non, s'il aime le beau purement et uniquement. Beyle a écrit pour se faire le plus grand plaisir possible, abstraction faite du public ; j'aime cette abstraction : ce
n'est pas insolence (du moins dans La Chartreuse et Julien) ; c'est théorie et vivacité de conception. Lisez, comme preuve, sa lettre à Balzac. » (II, p. 62.) Cette argumentation était d'une éloquence convaincante. Mais Taine avait rencontré dans Guillaume Guizot un « adversaire » de Stendhal. Le fils du doctrinaire ne goûtait pas plus le romancier que son père n'aimait jadis l'infortuné consul, d'où bataille. — « Nous sommes donc en guerre sur Beyle ? » écrit Taine, le 20 juin. Et après l'exposé de sa compréhension du Rouge et Noir et du caractère de « Julien-Beyle », il ajoute : « Je suis bien entêté, n'est-ce pas ? Mais j'ai lu les romans soixante à quatre-vingts fois chacun et je les relis. Prenons un arbitre. Cet arbitre sera vous-même, mais quand vous aurez lu le livre trois fois. » (II. 65-67.) On voit à quelle profondeur Taine avait été mordu par Stendhal, selon la plaisante expression de Sainte- Beuve. Et quel plus bel éloge de Beyle que cette lecture incessante ?
Un an après, le 5 août 1855, les hostilités furent sur le point de reprendre. Etant aux Eaux-Bonnes, Taine avait rencontré une sorte de « chevalier de Beauvoisis. » « Ne croyez pas que je vous marque ce nom pour recommencer notre guerre, écrit-il à son ami. La paix soit avec Beyle et entre nous. Quelqu'un qui a lu Julien dernièrement m'a dit que c'est le livre le plus faux, le plus immoral, le plus misanthrope, le plus capable de détruire toutes
les bonnes croyances ; ce quelqu'un a vécu et a beaucoup d'esprit. Mes admirations me sont renvoyées en malédictions. » (II, 110.) N'étaient les mots que nous avons soulignés, nous serions tentés de croire que ce quelqu'un était l'ineffable Caro. Quoi qu'il en soit, Guillaume Guizot dut être enchanté de cette recrue — et la paix fut signée.
Entre temps, Taine avait lu les lettres d'Henri Beyle, et il engageait Edouard de Suckau à faire comme lui. « Achète les deux volumes de Stendhal, Correspondance, lui écrit-il le 7 mai. Ils sont pleins d'idées admirables, de psychologie profonde. Entre autres, l'analyse d'un trait de vertu : un lieutenant Louant, qui se jette l'hiver à l'eau, avec un rhumatisme, pour sauver un imbécile qui se noyait, etc. Une foule d'idées sur l'Italie et l'Angleterre, sur tous les littérateurs de 1820 ; partout, des paradoxes vrais qui font crier le public ou l'aveuglent. Cet homme est divin, il a autant d'esprit que Voltaire. Personne n'a inventé d'avantage. Mais il a écrit pour n'être pas lu, et ne sera pas lu. » (II, 98.)
Nous devons placer ici, dans l'ordre chronologique, l'appréciation de Taine, qui fit tant de bruit à l'époque où elle fut publiée et qui est considérée comme la synthèse de son jugement. En 1856, au cours de son étude sur les Philosophes français du XIX^ siècle, qui parut d'abord dans la Revue de
V Instruction publique, Taine avait écrit (11° du 4 septembre) : « Voici qu'on vient de déterrer le plus grand psychologue du siècle (en note, Taine avait ajouté : et des siècles précédents), Henri Beyle, qui avait manqué la popularité, parce qu'il avait fui le ton sublime ; et plusieurs personnes déjà préfèrent ses petites phrases précises, dignes d'un code et d'une algèbre, aux inétaphores de Victor Hugo et au galimatias de Balzac. »
Cette appréciation figure, avec la note en renvoi, dans l'édition Hachette de 1857, chap. xii, p. 305. Mais l'auteur l'a légèrement modifiée, dans les éditions suivantes, et il a supprimé la note qui comblait la mesure.
Le 25 janvier 1858, Taine envoyait à son condisciple J.-J. Weiss, cette profession de foi d'un éclectisme supérieur : « Qu'importe une différence de philosophie. J'adore Balzac qui était chrétien, absolutiste, mystique, et Beyle qui était libéral, matérialiste et athée. » (H, 159.) Mais Le Rouge et le Noir avait laissé dans son esprit une impression si profonde qu'en 1861, si nous en croyons les éditeurs de sa Vie « entraîné par l'exemple de beaucoup de ses camarades d'Ecole, Taine voulut s'essayer à son tour dans le roman... et il prit Stendhal comme modèle dans sa tentative, à en juger par les huit premiers chapitres à' Etienne Mayran, les seuls qu'il ait achevés (environ 80 pages). C'est l'histoire d'un écolier pauvre, orphelin, sans amis, d'une intclli-
gence précoce et d'une sensibilité souffrante ; le milieu dans lequel il se meut, pension et lycée, les portraits des maîtres et des élèves, sont des réminiscences personnnelles de la jeunesse de Julien Sorel. » (II. 191.)
Nous arrivons à l'année 1864, époque à laquelle Taine publia son étude sur le Rouge et le Noir. Elle parut d'abord dans la Noiwelle Revue de Paris du 1er mars 1864 (pp. 193-216), sous le titre : Etude sur Stendahl (sic) ^, fut recueillie dans la deuxième édition des Essais de critique et dliistoire (1866, pp. 23-60), disparut des éditions suivantes et, finalement, fut insérée, de nos jours, dans l'édition définitive des Nouveaux Essais. Les éditeurs de la Vie de Taine nous donnent l'explication de ces alternatives. « M. Taine avait depuis longtemps le désir de faire une étude complète sur Stendhal, et c'est avec cette arrière-pensée cju'il avait retranché des Essais de critique et d'histoire, à partir de la troisième édition, l'article sur Rouge et Noir qu'il jvigeait insuffisant. » (III, 207.) Et de fait, le 11 septembre 1872, l'auteur de V Intelligence écrivait, à ]y[me Taine : « Je ferai en rentrant l'étude sur Stendhal qui est plus facile. » (III, 207.) Mais les
1. Au cas ou l'on se serait demandé si Barbey d'Aurevilly ne s'est pas inspiré de cette étude pour celle qu'il composa sur la Correspondance, nous rappelons que l'article de Barbey parut dans le Pai/s du 18 juillet 185G.
Origines allaient s'emparer de Taine et l'empêcher de donner suite à ce projet.
On sait qu'au début de cette étude Taine définit Stendhal « un esprit supérieur », ce qui souleva d'amusantes protestations. La plus récente est celle de M. Victor Giraud, auteur d'un Essai sur Taine (1901) dans lequel nous lisons (p. 126) : « La critique de Taine n'a pas voulu voir les faiblesses de Saint-Simon et de Balzac, elle a fait de Stendhal, ce pauvre homme, un esprit supérieur », etc.
Dans cet exposé de l'opinion de Taine à l'égard de Stendhal, nous n'avons garde d'oublier le fragment de l'Introduction à V Histoire de la Littérature anglaise. (1864, pp. 45-46.) Il y a là trente lignes que nous considérons comme l'expression la plus achevée de la pensée du grand historien. Embrassant d'un coup d'oeil l'œuvre entière d'Henri Beyle, Taine en fait ressortir la profondeur instructive et novatrice, et met en regard l'étrange destinée de l'auteur, isolé parmi ses contemporains qui l'ignorent totalement... Formulée avec la précision et la fermeté d'une conviction savante, cette démonstration restera comme le suprême hommage de l'illustre disciple de Beyle... Si Taine n'a pu réaliser son rêve d'une étude complète sur son Maître, il nous a du moins laissé cette i:>age, qui suffit à la gloire de Stendhal — et à notre admiration.