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CHAPITRE XI

Recrutement et éducation du bas clergé par le Syllabus. — L^Église de nos jours rétive à tout enseignement rationnel. — Le séminariste actuel hostile à la société moderne. — Lutte inévitable et prochaine. — Vaines menaces du Concordat. — Résistance des évêques. — Leur soumission à un souverain étranger. — Pasteur bientôt sans troupeau. — La liberté victorieuse. — Fin de l'Église gallicane. — Politique des Jésuites. — Leur ambition. — Prédominance ultramontaine dans l'Église nouvelle. — Aveuglement de l'évêque de Rodez. — Efforts du clergé pour retenir le monde.

Le recrutement da haut et bas clergé devient plus difficile tous les jours. Les classes riches ne lui fournissent plus rien. La plupart des séminaristes sont des enfants du peuple, qui ne veulent pas remplir leur devoir militaire et qui sont séduits par le rôle imposant et la vie facile du curé. Il leur paraît qu'il vaut mieux dire la messe et confesser les filles qu'aller à la charrue. De là, leur vocation.

Les séminaires sont des couvents où le jeune campagnard qui se destine à la prêtrise est formé à l'esprit monacal et préservé de l'esprit du siècle au milieu duquel il doit vivre.

On le prépare au célibat et surtout à la crainte de la liberté d'examen, qui est la force de la science et serait la ruine de la foi. Au temps de sa toute-puissance, rÉglise était moins en défiance contre la raison. Elle aurait même prétendu s'en servir. Au treizième siècle, Thomas reproduit Aristote. Au quatrième, saint Basile, sans souci du paganisme dans Véducation, avait jugé que la lecture des auteurs profanes était une utile préparation aux études chrétiennes. Mais la science a marché depuis. Son succès a rendu l'Eglise plus ombrageuse. Elle a condamné la science et les auteurs profanes, parce qu'ils lui ont paru dangereux pour les dogmes et peu conformes à sa doctrine. C'est pourquoi nous avons vu le Syllabus anathématiser la raison, interdire la lecture et l'étude, même historique, des dogmes religieux et, pour tout dire d'un mot, rétablir, autant qu'il était possible, l'intolérance. Aussi le petit paysan que son peu d'amour de la guerre et sa paresse ont conduit au séminaire, en sort avec un ensemble d'idées qui sont le contre-pied de ce qu'admet la société moderne, la négation des faits historiques les plus avérés et des droits les mieux établis. Ordonné prêtre, notre séminariste part en guerre contre la science et contre la société moderne dont il ne connaît rien.

D'un autre côté, on n'admet plus aux fonctions ecclésiastiques que des sujets ultramontains. Le principe d'autorité et d'obéissance passive, qui fait la

force des Jésuites, règne ainsi du haut en bas de l'Église romaine.

La contradiction entre les principes théocratiques et ceux de la société civile est si grande que la lutte entre les Jésuites et l'État, entre le peuple et le clergé, ne peut tarder à éclater. Les laïques ne seront pas toujours d'humeur à se laisser conduire par les plus ignorants d'entre leurs compatriotes. Ils voudront soustraire leur femme, leurs filles, leurs sœurs, leurs enfants à cette domination jalouse qui pénètre à leur insu, et contre leur volonté, dans leur maison.

La lutte du Sacerdoce et de TEmpire, c'est-à-dire de la théocratie romaine et de l'esprit laïque, a déjà engendré bien des guerres. Ces guerres vont aujourd'hui se renouveler. Avant peu, dans toute l'Europe, prêtres et laïques vont entrer en lutte.

Les évêques aujourd'hui sont des fonctionnaires. Ils reçoivent comme tels un traitement. Le gouvernement leur concède, pour logement, des hôtels qu'il ferait mieux d'offrir aux recteurs. Portalis, rédacteur du Concordat, n'entendait pas qu'ils se révoltent. Il n'aurait pas souffert ces pétitions qui sont, de leur part, des protestations contre le gouvernement qu'ils doivent servir. Le Concordat, dont on n'exécute pas les règlements contre les prélats les plus bruyants et les moins soumis, est devenu pour eux comme une vaine menace, qui n'a point de sanction. 11 ne sert, aujourd'hui, qu'à faire apparaître plus clairement l'hostilité de l'Église à l'égard de la société politique

et civile. C'est pour échapper à l'autorité civile de leur pays que les évêques se réfugient dans Tobéissance passive à un souverain étranger qu'ils déclarent adroitement seul responsable et infaillible.

Malgré cette attitude commode, le haut clergé n'a plus d'influence, parce qu'il ne renferme aucun homme de talent, et surtout parce que les hommes de science et de progrès sont contre lui. Les évêques ont partout en France, même en Bretagne, à lutter contre l'opinion libérale, contre l'éducation républicaine, contre la liberté de penser et la tolérance qui se font accepter partout.

Ils ont cru faire une chose habile en déclarant le pape infaillible. Ils n'ont pas vu qu'en devenant un personnage surhumain, le pape sortait de l'humanité qu'il prétend conduire. Il a quitté la terre pour s'établir au ciel. Son impuissance temporelle égale sa puissance céleste dont personne aujourd'hui ne se soucie.

Une marche constante vers l'affranchissement de la pensée est ce qui caractérise le plus essentiellement la société moderne. Le pape lui-même, quoique infaillible, ne peut rien contre ce niouvement qui entraîne les hommes vers la lumière et le bien-être, vers la science et la liberté ! Un jour prochain viendra où l'Europe, étonnée, pourra voir un clergé sans fidèles et un pasteur sans troupeau.

La société civile est d'autant plus hostile au clergé que le clergé, soutenu, poussé par les Jésuites, ne veut pas se soumettre à l'État qui le salarie.

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Les Jésuites sont maintenant les maîtres. Us ont pulvérisé jusqu'aux moindres débris de TÉglise gallicane. Dès la Réforme de Luther, ils ont vu la tendance de Tesprit moderne, et c'est cette tendance à la liberté d'examen qu'ils ont la mission de combattre par le principe contraire de la foi aveugle et de l'obéissance passive.

La politique des Jésuites consiste à se tenir visiblement à l'écart des honneurs et à exercer secrètement une action invisible sur les hommes qui en sont revêtus.

Il y a deux sortes d'ambition : celle qui aspire à l'éclat extérieur et qui confine à la vanité; celle qui, en se cachant, veut tenir dans ses mains les fils mystérieux qui font mouvoir les hommes. Par leur désistement, leur désintéressement, les Jésuites n'éveillent aucune compétition ; ils laissent la carrière des honneurs ouverte aux ambitieux vulgaires et, tirant parti des défauts des hommes, ils font parvenir ceux desquels ils ont le plus à espérer.

Par eux, l'esprit ultramontain s'est emparé de toute TÉglise latine. Aujourd'hui, il est bien difficile de devenir évêque ou curé, si Ton n'admet pas la politique qu'ils ont fait prévaloir. En un seul mot, ils régnent et gouvernent l'Église. C'est leur pensée politique qui est enseignée dans les écoles chrétiennes et dans les séminaires; c'est elle qui examine les candidats à la prêtrise; c'est elle qui ordonne les prêtres et qui institue les curés; qui en conduit quelques-uns,

des plus dévoués, à Tépiscopat; c'est elle enfin qui parle, influence et décide dans les Conciles et qui choisit les papes. « Nous sommes tous Jésuites, disait, naguère, monseigneur Tévêque de Rodez. La cause des Jésuites, c'est la nôtre. » Je le crois bien. Et ce brave évéque ne se doute pas qu'il n'est qu'un instrument dans ces mains redoutables.

Etablie solidement sur la doctrine du Syllabiis, cachée derrière le pape, seul gérant responsable, l'Église, tout entière à l'abri derrière le Saint-Siège, se sent libre de ses mouvements contre la société moderne. « Ce n'est pas à nous qu'il faut vous adresser, disent les prêtres. Nous obéissons à l'Église; adressez-vous directement au pape qui nous commande. »

Cette situation, en apparence, si commode, nous paraît dangereuse ; l'Église joue ainsi son existence, car si l'abandon des laïques continue, que deviendrat-elle? Qu'est-ce qu'une Église sans laïques? Or, les laïques commencent à manquer.

Aussi l'Église emploie-t-elle tous les moyens imaginables pour « retenir le monde, » les grands surtout, les riches, les nobles, ceux qui s'appellent les classes dirigeantes. Dans la magistrature surtout et dans l'armée, les chefs de tous grades sont l'objet de ses constants efforts, car chacun d'eux exerce sur une partie du peuple une action qu'elle veut faire tourner à son profit.

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