‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 9 sur 67 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Domination des Jésuites par les femmes. — Lear influence réelle et nullement risible. — Instigateurs et meneurs des 24 et ^6 mai. — Dne moitié de la France dans leurs mains. — Force qu'ils tirent de Pinfaillibilité du pape. — Vœu du Conseil général d'Eure-et-Loir pour leur interdire renseignement.

Il faut connaître ses ennemis pour les mieux combattre et pour réussir à les vaincre. Il faut analyser méthodiquement les forces qui nous sont hostiles. Il faut montrer la force cachée, Fessence nouvelle du catholicisme contemporain, Tantagonisme, tous les jours plus évident, qui existe entre les hommes libres, affranchis par la science, et les femmes qui restent soumises à rÉghse.

Les Jésuites sont Tàme de cette réaction contre les principes et la politique de la Révolution française. On plaisante quelquefois de l'influence cachée de la Compagnie. On a tort de ne pas reconnaître qu'elle est grande. Le ^6 Mai a été une campagne dangereuse, redoutable, entièrement menée par la Con-

grégation. Comment nier leur puissance quand nous avons vu à Tœuvre leurs meneurs et la foule si nombreuse de leurs agents ?

La politique uUramontaine a fait en France deux grands efforts, au 24 mai 1873 et au 16 mai 1877. Depuis la guerre, c'est le jésuitisme qui a pris la "conduite et la direction de tous les partis qui nous sont hostiles. Intrigues, complots, sociétés secrètes, cercles d'étudiants et cercles d'ouvriers, pensionnats, couvents, tout a marché avec ensemble, obéi au même mot d'ordre ; non seulement dans le clergé et ceux qui directement en dépendent, mais l'armée immense des femmes pieuses qui sont tout entières à sa dévotion. On a pu voir que l'inspiration d'une moitié de la France n'est plus en France et qu'elle vient d'au delà des monts.

Nous avons vu à l'œuvre les Renards, les Chatsfourrés, les Macette, les Tartuffe, les Bazile, les Père Joseph, les Hommes noirs, les Rodin. Nous avons vu à l'œuvre tout le parti-prétre, tous ceux qui voudraient rétablir le gouvernement des évoques, des Jésuites et des curés.

La lutte entre l'Université et les établissements d'éducation ecclésiastique a commencé, en France, dès la fin de l'Empire.

Au fanatisme menaçant de i815, a succédé la tartufferie étouffante et organisée de 1827.

L'impopularité du clergé n'est pas aujourd'hui si grande qu'elle était en 1827.

Les Jésuites sont aussi puissants. Ils ont la main sur la jeunesse française, sur les femmes du monde. Et ils ont réussi à faire de la religion chrétienne une mythologie ridicule.

Avec cela, ils ont une ambition sans limites.

« La Société de Jésus, dit Montesquieu, regarde le plaisir de œminander comme le seul bien de la vie.

» Un sentiment exquis qu'a cette Société pour tout ce qu'elle appelle honneur, son zèle pour une religion qui humilie bien plus ceux qui recourent que ceux qui la prêchent, lui ont fait entreprendre de grandes choses et elle y a réussi. »

Les Jésuites n'exaltent le pape quafin de régner par lui.

En poursuivant la prééminence du Saint-Siège, la Compagnie n'a jamais poursuivi que sa propre domination. Elle a réussi, son triomphe a été assuré dans l'Eglise par la déclaration d'infaillibilité personnelle et séparée du pape que les Jésuites, dans leur égoïsme habile, préparaient depuis si longtemps.

Ds ont agi comme les ultra-royalistes qui font du Roy un Dieu pour être ses ministres, ses favoris et surtout ses inspirateurs.

Les Jésuites, après y avoir longtemps travaillé, ont réussi à créer un pouvoir absolu et incontestable dont ils sont les maîtres.

Le Concile de 1870 a été l'œuvre spéciale et chérie de la Compagnie de Jésus qui, malgré l'opposition

libérale des Yieux-Catholiques^ s'y est montrée toutepuissânte.

Par ce Concile, tout le monde catholique est aujourd'hui entre ses mains. Maîtres de l'Eglise, les Jésuites tournent la puissance dont ils disposent contre les sociétés modernes, contre les hommes de science et de progrès.

Vœu du Conseil général d'Eure-et-Loir.

Le Conseil général.

Considérant que la Société des Jésuites obéit à un chef qui n'est pas soumis aux lois de notre pays;

Que cette Société n'a cessé d'être en lutte contre tous les gouvernements qui n'ont pas accepté sa direction ;

Qu'à diverses reprises, ses agissements ont nécessité son expulsion, même sous des rois dont la foi catholique ne peut être contestée;

Que, notamment, sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet, les pouvoirs publics ont dû prendre contre cette Société des mesures d'exception ;

Considérant que les doctrines et les agissements des Jésuites sont la négation systématique des principes de liberté et de tolérance qui sont la base des gouvernements modernes;

Considérant que, dans l'état actuel de notre pays, il pourrait y avoir danger pour la conservation de la paix publique à permettre plus longtemps qu'une

118 LA VIE LFETéRAIRE

congrégation non autorisée se fasse, de la liberté de l'enseignement, un moyen de propagande, afin de préparer le renversement de nos institutions et la ruine de nos libertés;

Emet le vœu :

Que, tout en sauvegardant les grands principes de la liberté de conscience et de la liberté d'enseignement, bases du droit public moderne, les Chambres édictent les mesures nécessaires pour interdire renseignement aux associations qui n'ont pas l'autorisation d'exister en France et qui usent de la tolérance des pouvoirs publics pour prêcher le mépris et la haine des principes de 89 et attaquer nos institutions.

CHAPITRK X

Ignorance du clergé. — Sa prétention à toujours gouverner. — Les religions, sujet d'étude. — Tolérance de l'esprit scienti fique. — Nécessité de séparer l'école et la science de l'enseignement religieux. — Jongleries cléricales. — Les miracles. — Louis Veuillot, Père de l'Église. — Le cléricalisme se retourne toujours du côté où il croit dominer. — Son incompatibilité avec les sociétés modernes. — Asservissement imposé au chrétien laïque.

Ce n'est pas en France seulement, mais en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Autriche, en Italie, que les relations deviennent difficiles entre les pouvoirs civils et les pouvoirs religieux.

Parce qu'il a dominé au moyen âge, le clergé croit qu'il doit encore dominer aujourd'hui. C'est en cela qu'il se trompe.

Celui-là doit instruire les autres qui est plus éclairé et qui sait mieux.

Au moyen âge, la supériorité morale, intellectuelle et politique du clergé lui assurait, sur les chefs ignorants et barbares, une prépondérance légitime. Aujourd'hui la science n'est plus dans l'Église. Nous

savons lire et nous lisons les savants et les historiens.

Nous sommes, dès lors, peu disposés à croire un séminariste sur parole.

Nous jugeons les religions elles-mêmes comme des faits historiques, nous en comprenons la raison d'être, et c'est pourquoi nous voyons aussi la raison de leur fin.

L'ignorance actuelle du clergé l'empêchera de plus en plus d'avoir sur les affaires publiques aucune influence. Désormais l'opinion des hommes éclairés, rendue publique par les livres et par les journaux, forme l'opinion et le suffrage universels.

Nous avons un large esprit de tolérance pour toutes les races et pour tous les cultes. C'est au nom de cette tolérance philosophique si largement humaine que nous voulons détruire le fanatisme et les funestes superstitions cléricales.

Les gens qui croient qu'il n'y a pas de salut hors de V Église ne peuvent aimer la tolérance; ils ne peuvent logiquement réclamer la liberté de conscience, puisque l'effet le plus habituel de cette hberté d'examen est de faire sortir de l'Église celui qui réfléchit de bonne foi sur les croyances qu'on lui avait tout d'abord imposées.

Nous voulons donc l'école distincte de l'Église et l'enseignement de la science séparé de renseignement religieux.

Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ?

Le clergé veut conserver son influence et gagner au parti des voix aux élections, en agissant, par des prodiges, sur l'iniaginationcrédule et naïve des populations des campagnes. Les dévotes et les ruraux sont aujourd'hui sa dernière espérance. C'est pourquoi les pratiques de la plus grossière superstition, du charlatanisme le plus effronté reviennent en vogue. Les miracles les plus grotesques se multiplient. Faut-il s'en étonner? Nullement. Partout ou l'on croit aux miracles, il y a des miracles. Partout où Ton n'y croit plus, c'est-à-dire là où ils seraient le plus nécessaires, il n'y eu a plus. La Sainte- Vierge fait des apparitions aux pâtres des montagnes ; elle se montre à Lourdes, àLaSalette; elle ne se montre pas à Paris; elle se fait voir à Bernadette et à Maximin Giraud; elle ne se fait pas voir à l'Académie des Sciences. Cela prouve que le miracle appartient à un état d'esprit enfantin, à un degré de civilisation rudimentaire. L'idée que les hommes se font de la divinité change d'époque en époque, suivant le degré de leur moralité et de leurs lumières. A mesure que les hommes s'éclairent, la mythologie disparaît.

Aujourd'hui les miracles quotidiens de Lourdes et de La Salette peuvent encore grossir le bagage superstitieux des masses ignorantes, et c'est bien pour cela qu'ils sont faits; mais, chez les hommes instruits, ces jongleries cléricales, ce charlatanisme malhonnête soulèvent le dédain et provoquent nécessairement le mépris, le dégoût et la haine.

M. Veuillot, cet homme voué d'avance au mépris de Tavenir, M. Veuillot plus que personne a contribué à pousser TÉglise dans cette voie. La postérité ne voudra pas le croire, mais le fait est que M. Veuillot a été de nos jours une espèce de Père de FÉglise, une lumière de la foi, le flambeau du catholicisme, le docteur des Jésuites et leur porte-drapeau . Il a su ranger sous sa férule presque tous les évêques qui n'osaient pas le contredire et s'abstenaient avec soin de le blâmer, de peur de s'attirer des réprimandes de Rome.

Le clergé veut dominer et dominer seul, il voudrait que la société se reposât sur lui du soin de penser, de parler et d'écrire.

Aujourd'hui le voilà qui vante la tolérance et qui réclame la liberté. Damner les dissidents, n'est pourtant pas une preuve que l'on aime sincèrement la liberté des cultes.

Le clergé nous excède, il nous gêne; il se fourre partout. Par la confession, il pénètre nos secrets, il est le directeur de nos mères, de nos sœurs, de nos femmes et de nos filles.

Il fait sa volonté chez nous-mêmes, malgré nous.

11 nous impose le jeûne, l'abstinence, à tout le moins le maigre des quatre-temps et vendredis.

En pohtique, le danger est grave. Le clergé est patient, il est tenace. Il sait attendre, il profite vite des occasions. Nos désastres de 1870 ont singulièrement augmenté sa puissance. Il grandit toujours dans nos malheurs.

NOTBâ ET REFLEXIONS D'uN LECTEUR 123

L'ordre social issu de la Révolution lui est resté odieux. Jamais il n'a renoncé à Tespoir de le renverser. C'est lui qui conseilla à la Restauration les mesures qui précipitèrent sa chute : la loi du sacrilège, le droit d'aînesse, les Ordonnances de Juillet.

Sous Louis-Philippe, n'étant plus le conseiller écouté d'un gouvernement despotique, il avait entrepris de se servir de la hbertéetde s'emparer, au nom de cette liberté même, de l'éducation publique, but suprême de son ambition.

Le parti catholique est essentiellement traître et ingrat.

On le voit aujourd'hui qu'il abandonne les prétendants qui lui paraissent avoir peu de chances.

Il se sert de tous les pouvoirs et de tous les partis, sans en servir aucun. D travaille, sans relâche, à la reconstruction souterraine de son ancien pouvoir.

Malgré les apparences, malgré ses déclarations républicaines, son vœu secret sera longtemps encore de rétablir, un jour, à son profit l'ancienne et funeste alliance entre le trône et l'autel.

Il y a dans la constitution des sociétés modernes et dans la science, qui ne recule plus, des principes généralement admis qui ne peuvent pas s'accorder avec ceux qu'admet l'Église cathoUque et sur lesquels elle repose.

Le céhbat des ÉgUses latines a séparé le prêtre de la société laïque. Les défenseurs de la famille et des

droits du- père de famille sont eux-mêmes sans famille et sans enfants.

Quant à la doctrine qu'ils enseignent et qu'ils doivent répandre, ils ne contriliuent pas à la former. Ils la reçoivent du chef de TÉglise, sans avoir la liberté personnelle d'y rien changer.

L'élection était le principe rationnel et démocratique de la primitive Église. Du jour où le clergé se recruta de lui-même, sans l'intervention des fidèles, l'Église forma une oligarchie d'où le principe électif ne tarda pas à disparaître.

Dans un État démocratique, le peuple délègue son autorité à des chefs librement élus. Dans l'Église, le pape investit les évoques qui investissent les prêtres. Le peuple des fidèles ne compte pas. Les laïques sont soumis en tout au clergé et lui doivent obéir,

a Toute la vie du chrétien laïque, dit M. Bumouf, ses pensées, ses paroles, l'emploi de ses jours et de ses nuits, ses relations avec ses semblables dans la société, dans l'État, dans sa profession, dans sa famille, son boire et son manger, ses amusements même sont réglés par l'autorité ecclésiastique, définis par les évêques, approuvés et censurés par le confesseur, conseillés par le directeur de conscience. »

Si le laïque accepte ces directions et se soumet en bon chrétien catholique à l'autorité que le clergé romain s'est attribué dans la suite des temps, il perd toute initiative personnelle et tombe dans le plus entier asservissement.

Dès qu'il cesse de les accepter, il sort de l'Église. C'est ce qui arrive aujourd'hui. Étranger à la hiérarchie ecclésiastique, sans influence sur elle, le laïque s'est accoutumé à s'en passer. De son côté, l'Église romaine, en se séparant par tous les moyens et de plus en plus de la société laïque, a fini par lui devenir étrangère. Jamais cette séparation, déjà vieille, du clergé et des laïques, n'a été plus profonde.

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