‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 13 sur 67 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Ecœurant matérialisme. — Tout le contraire de la science. — Nouvelle Trinité. — Adoration des organes corporels. — Reliques apocryphes. — Faux dieux. — Exploitation de l'ignorance et de la crédulité. — Le temple d'Epidaure et la basilique de Lourdes. — Conception du péché originel combattue par la science. — L'humanité primitive. — Éternité de la matière. — Ses transformations. — Idée de Dieu autre chez les philosophes que chez les séminaristes. — Supériorité de la morale humaine sur la morale chrétienne. — Les vrais devoirs. — Ce qu'enseigne la religion des Lettres. — Hygiène morale et physique. — Béatification de Benoit Labre. — Odeur de sainteté, d'après M. Léon Aubineau. — La saleté, idéal ecclésiastique. — Tableau de la civilisation.

Dans la science, le matérialisme est à la base et l'idéalisme au sommet. Dans le catholicisme c'est le contraire : le spiritualisme est raffiche du temple, et ses pratiques sont celles du plus vulgaire, du plus écœurant matérialisme.

La nouvelle Trinité, Jésus, Marie, Joseph, a détrôné Tancienne Trinité du Père, du Fils et de l'Esprit. On a mis la métaphysique au grenier et on a sorti le Sacré-Cœur et les idolâtries capables de séduire l'ima-

giûation des concierges et des cuisinières. Le matérialisme catholique éclate dans cette adoration stupide des organes corporels, des cœurs saignants de Jésus, de Joseph et de Marie. C'est une reUgion de garçons bouchers. Et il y a déjà longtemps qu'il en est ainsi. L'église Sainte-Croix de Rome a le titre de la croix; Trêves, un clou et une épine; Toul, une portion d'un clou; Trêves possède aussi la tunique; Turin, le suaire; Saint-Jean-de-Latran, l'éponge; le Vatican, la lance ; Paris, la couronne dépourvue d'épines ; dans une église d'Italie, on voit la colonne où Jésus fut attaché ; dans une autre, on fait voir aux fidèles les cheveux de la Vierge; à Rome, on adore l'empreinte du pied de Jésus sur une pierre, etc. , etc.

L'esprit du christianisme s'est évanoui : lematéria- Usme l'absorbe tout entier. Or, le matériahsme en religion, c'est l'idolâtrie. C'est par suite de cette déchéance dans les doctrines et dans le culte que le catholicisme voit toutes les âmes élevées, tous les esprits supérieurs, se séparer de lui et chercher ailleurs. Les hommes éclairés sont à son ^ard dans les dispositions où furent les premiers chrétiens en présence des adorateurs des faux dieux.

Le clergé contemporain exploite avec impudence, mais avec une grossière habileté, la crédulité et l'ignorance.

Celui qui se rend à Lourdes ou à La Salette, pour se faire miraculeusement guérir, est dans la même situation d^esprit que l'homme d'autrefois aux sources

sacrées et aux veillées d'Esculape. On est revenu au point de départ et la révolution chrétienne est à recommencer.

Épidaure et Lourdes sont des preuves égales, des monuments de la même crédulité.

Le temple d'Épidaure fut pour les Anciens ce que Téglise de La Salette et la basilique de Lourdes sont pour les pèlerins d'aujourd'hui. On y venait de très loin. La renommée des miracles que les fidèles avaient vu s'accomplir dans la ville sainte s'était répandue jusque chez les nations les plus reculées.

Un prodige authentique avait sanctifié la vallée d'Épidaure. Anatole France nous Ta raconté.

Un petit berger, qui gardait ses troupeaux au penchant des collines, avait vu l'enfant divin allaité par une chèvre. L'endroit marqué par cette apparition fut signalé par un grand nombre de guérisons miraculeuses, et toute la contrée, aux environs, se couvrit de somptueux édifices. Un temple magnifique fut bâti en l'honneur de l'enfant divin. Au fond du sanctuaire, l'effigie du dieu, façonnée par un sculpteur de Paros, resplendissait d'or et de pierres précieuses.

Les pèlerins étaient si nombreux qu'il fallut construire des auberges et des hôpitaux pour les recevoir, des portiques pour les abriter, un théâtre pour les distraire. Ce théâtre existe encore.

Les malades d'Épidaure ne partaient jamais sans remercier la bonté divine par l'offrande d'un ex-voto.

La philosophie chrétienne repose sur Tidée du péché originel qui a fait sortir nos premiers pères du paradis. La science moderne réduit à néant cette conception de Thumanité primitive. Nous savons que rhomme, à son origine, était fort grossier, fort misérable et qu'il n'était point dans un jardin de délices quand il habitait parmi les lions, les ours des cavernes, les hyènes et les mammouths.

Les savants et les philosophes savent que la matière qui existe dans Tuiiivers est constante, que les forces se transforment, sans déptîrditioii, les unes dans les autres ; ils n'admettent donc pas une création qui tire la terre de rien et ils ont une autre idée de Dieu que les séminaristes et les bonnes femmes.

Est-il prudent de faire tant de nouveaux miracles dans un pays où Tinstruction va croissant?

La science positive relègue les miracles dans les superstitions primitives des peuples crédules.

Il faut aux miracles une atmosphère générale d'ignorance pour croître et se développer.

L'Église a besoin de l'ignorance. La science la ruine.

Nous, hommes de progrès, nous devons prendre à l'Église ses meilleurs moyens d'action, la parole, les conférences et la prédication pour accélérer la marche actuelle des hommes vers la lumière, la vérité et la liberté.

Le dieu jaloux et méchant des Hébreux fait triste figure à côté de l'idéal impersonnel, du Dieu de Renan, synonyme de beauté et de perfection.

La raison éclairée doit, désormais, remplacer la piété et la dévotion.

A mesure que rinstruction se répand dans le peuple, chacun se sent apte à s'apprécier soi-même et à juger de la valeur morale de ses actions sans avoir recours au contrôle du confesseur.

La morale catholique n'astreint pas les hommes parce qu'elle est raisonnable^ mais parce qu'elle est révélée; et,comme l'Église a le dépôt de la révélation, le bien, c'est ce que l'Église commande ; le mal, c'est ce qu'elle défend.

Toutes les vertus sont des vices quand on n'a pas la foi.

La première condition pour bien faire est la foi, <( vertu théologale qui nous porte à croire fermement ce que Dieu a révélé à son Église. »

La morale humaine est naturellement supérieure à la morale chrétienne.

C'est le mobile de nos actions qui fait leur qualit(\ Qu'y a-t-il d'héroïque ou de méritoire à vouloir « sauver son âme », éviter les flammes de l'enfer et s'assurer les joies du paradis?

Craignez les personnes qui veulent faire leur salut et plus encore les personnes d'un zèle indiscret qui veulent, malgré vous, entreprendre de faire le vôtre.

li$0 LA VIE LITTÉRAIRE

L'Église veut qu'on cherche à faire son salut, car elle en dispose; toute personne assez bête pour vouloir « faire son salut » a besoin de TÉglise pour réaliser son désir et devient un agent direct ou indirect, ostensible ou caché de ses desseins.

Le devoir est plus difficile que la dévotion. Les personnes pieuses obéissent ; une action est bonne quand le confesseur l'ordonne, quand l'Église la recommande, sinon elle est mauvaise. Les Commandements de l'Église pour les jeûnes, abstinences et maigres sont arbitraires et font gagner le paradis par une foule de pratiques niaises. Les devoirs de piété, si on les remplissait à la lettre, occuperaient tout le jour et toute l'année. Leur but est de nous retirer de la vie réelle, de nous éloigner de ce monde moderne qu'il faut abhorrer.

Aux yeux des laïques, le paradis n'existe pas, la vie présente existe seule; les devoirs qu'elle impose sont la culture de l'intelligence, la recherche de la vérité, la lutte contre les forces naturelles, l'art de les tourner à notre profit, les soins domestiques, les sacrifices de temps, de travail et d'argent que la cité et la patrie nous demandent.

La religion des Lettres enseigne la morale du progrès, la solidarité et la fraternité des citoyens d'une même patrie, le culte des grands hommes qui ont fait du bien à l'humanité.

L'Église a trop méprisé la chair. Le corps est la moitié de l'homme; il est l'organe nécessaire et l'instrument de notre intelligence et de notre volonté. Dans ce temps de travaux prodigieux, rendus possibles par de grandes victoires de l'intelligence sur la nature, la société laïque n'a plus de goût pour l'ascétisme et les macérations. Le soin du corps est une nécessité, un devoir, car pour obtenir de lui un travail utile, il faut le tenir en bon état et l'alimenter en proportion de ce que Ton veut exiger de lui. Nous sommes loin des jeûnes, abstinences et des macérations du moyen âge,

L'Église accoutume les hommes à se priver dos choses les plus nécessaires à la vie : lumière, air, propreté du corps, des vêtements et des habitations. Elle a béatifié Benoît Labre !

Voulez-vous voir un saint, idéal et modèle de la vie chrétienne? voulez-vous sentir « Todeur de la sainteté? » Voici le dernier bienheureux, tout récemment canonisé :

« Il répandait, dit M. Léon Aubineau de V Univers, il répandait une odeur fétide. Sa vue seule donnait la nausée. Il ne se lavait point. Il gardait les insectes qui le dévoraient, ils pullulaient sur lui. Une femme qui lui parlait eut peur d'être envahie par la vermine qu'elle voyait grouiller sur ses vêtements. Carezani vit des insectes, de grosseur formidable, courir par troupes sur les habits et dans la barbe du serviteur de Dieu, ainsi qu'à travers les grains du chapelet

passé à son cou. L'horreur que sa saleté excitait, la répugnance qu'on manifestait à l'approcher dans les rues et au sortir des églises était pour lui une délectation. Il portait un tel attachement à cette vermine grouillant sur lui qu'il la ramassait avec soin et la faisait entrer dans ses manches. »

Le bienheureux Labre a eu de l'avancement. Il a passé saint. Le pape l'a canonisé tout récemment. Sa paillasse infecte a été rapportée de Rome à Amettes (Pas-de-Calais), son pays natal, et placée à l'église, sous le maître-autel, où les fidèles viennent dévotement et quotidiennement la baiser.

La saleté immonde de ce vagabond est un idéal ecclésiastique.

Les couvents du Nouveau-Monde sont des cloaques. La misère et l'abstinence font des populations étiolées.

La morale humaine est bien supérieure : elle tend à coordonner les instincts, les tempérer l'un par l'autre, les modérer dans l'accord d'une vie harmonique qui soit la satisfaction légitime de toutes nos tendances.

La dévotion est, à tous égards, inférieure à la morale laïque fondée, non sur la grâce, mais sur l'effort volontaire, sur le perfectionnement de soimême et sur le travail solidairement entrepris en vue du bien général.

L'hygiène vaut mieux que l'ascétisme; il faut plus d'intelligence et de travail pour se procurer une chose utile que pour s'en priver. Le corps, le vêtement, la

maison, la rue, la ville, la contrée, la terre entière avec les eaux et Fair qui Tenvironnent, sont maintenant des objets d'étude et exigent des soins que Findividu, les administrations et les gouvernements se partagent. Le monde est un vaste atelier où chacun travaille en vue de tous ; les théoriciens découvrent la vérité, les journalistes la font connaître, les ingénieurs appliquent les découvertes. Les industriels fournissent aux ingénieurs les moyens matériels des travaux. Les ouvriers les exécutent. Chacun travaille pour tous et tous pour un. Le résultat de tous ces travaux théoriques et pratiques, intellectuels ou matériels, c'est la civilisation même.

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