‹ La vie littéraire; notes et réflexions d'un lecteurChapitre 14 sur 67 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Esprit antisocial des ordres religieux. — Danger pour TÉtat.

— Les Congrégations en Belgique. — Exemption du droit de mutation. — Les biens du clergé échappent à tout contrôle.

— S'accroissent par Texploitation multiple et variée de la crédulité publique. — Moyens de défense de la société empruntés à l'Église même. •— Opposition de renseignement laïque à la foi. — Vulgarisation de la religion des Lettres par la parole et par la plume. — Associations littéraires et scientifiques. — Création par groupes du grand diocèse du libre examen. — Laïcisation et constitution civile du clergé.

— Faire le vide dans le temple et dans les couvents par Tattrait d'aliments nouveaux offerts au sentiment religieux.

Les catholiques, les Jésuites surtout, savent bien que, sans argent, une association religieuse est impuissante. Partout le riche l'emporte toujours sur le pauvre; le moine domine le prêtre, parce que celui-ci est pauvre, tandis que Tautre a derrière lui tout Tor de sa communauté.

Le prêtre tient au budget des cultes, comme tout fonctionnaire à son traitement.

L'Etat peut, sans danger pour lui, continuer à payer curés et vicaires et à les maintenir ainsi dans

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sa dépendance : mais il doit se défendre énergiquement contre les ordres religieux, dont Tesprit communiste et antisocial lui est si dangereux et si funeste.

Les dons faits au clergé par les fidèles sont nombreux, importants, quotidiens et insaisissables ; c'est par millions que s'est chiffrée naguère la souscription en faveur des universités catholiques.

L'Eglise s'enrichit continuellement de donations déguisées. Ses richesses immenses s'accroissent chaque jour ; les communautés belges possèdent, dès maintenant, le tiers du sol de la Belgique. Comment connaître, comment constater leurs richesses mobilières en actions au porteur et en obligations en titres anonymes et réalisables en tous pays ?.Leurs épargnes annuelles sont considérables ; et leurs propriétés foncières sont exemptes du droit de mutation qui ne saurait atteindre des communautés immortelles.

A ces privilèges, joignez toutes les superstitions lucratives, les eaux miraculeuses, les reliques, les troncs, quêtes, qui rapportent de faciles bénéfices à ceux qui imaginent sans cesse de nouveaux moyens d'exploiter la crédulité publique.

Toutes ces ressources augmentent sans cesse les revenus des congrégations et les moyens d'action de ces communautés clandestines.

L'Église est occupée d'un côté à gagner les âmes à ses doctrines, de l'autre à acquérir le pouvoir par la richesse. Ses moyens de puissance sont redoutables

et cachés, mais la science et la vérité sont contre elle. Si l'instruction continue à se répandre, la grande majorité se retirera d'elle, et malgré sa richesse, rÉglise ne sera plus rien, car qu'est-ce qu'une Église sans les laïques ?

La société n'est pas sans moyens de défense. Elle peut supprimer le budget des cultes, proclamer la liberté des religions, favoriser la formation d'Églises nationales, autoriser le mariage des prêtres, supprimer les communautés religieuses et les remplacer par des collèges, des académies, des communautés laïques d'hommes de Lettres et de savants.

La Ligue de l'Enseignement commence; elle peut s'étendre et se développer en tous sens, organiser des cours, des conférences, des prédications, de façon à mettre en présence, dans toute la France, même dans les villages, la science laborieuse et la foi.

L'esprit théocratique, personnifié dans la papauté, s'organise par les moines et les religieux, qui sont bien plus à craindre que les prêtres, curés et vicaires du clergé séculier.

La théocratie est l'ennemie de la RépubUque, le puissant adversaire de l'esprit moderne. La théocratie a organisé, comme une armée, les ressources immenses dont elle dispose, son clergé docile, ses religieux fanatisés, ses couvents des deux sexes, ses tiers-ordres, ses congrégations et confréries laïques et ses affiliés mondains. C'est la plus puissante des «ociétés secrètes et qui possède, dans le confes-

sionnal, une arme terrible. Là est Tennemi qu'il faut combattre et qui ne pourra être vaincu que si Ton réussit à lui prendre une partie de ses propres armes. Il faut organiser l'instruction publique avec la forte hiérarchie si complexe de la théocratie. L'Université est loin de suffire; il faut que l'initiative de chacun lui vienne en aide ; que les citoyens s'associent, se liguent, se groupent pour combattre et pour répandre, par la plume et par la parole, la religion des Lettres, de l'art et [du progrès.

Ne pourrait-on, peut-être, rendre le prêtre laïque par le mariage, rendre les Églises nationales par l'élection de leurs évêques, supprimer l'ingérence de la Cour de Rome dans les affairés intérieures de notre pays, rétablir, sous une autre forme, quand l'opinion publique y sera prête, la Constitution civile du clergé ?

La Uberté de conscience commence à peine d'exister; elle doit aboutir à supprimer tout vestige de théocratie; elle doit remplacer tous les dogmes par le culte de la civilisation et des Lettres ; toutes les religions positives doivent aboutir à la philosophie morale, à la religion libre et individuelle qui n'aura d'autre culte que celui de la science, des Lettres, des arts et des grands hommes.

Toute association littéraire ou scientifique doit être permise ; car souvent un homme a besoin de communiquer à ses semblables ce qu'il pense sur des matières qui l'intéressent et de se confirmer dans son opinion en la voyant partagée.

L'avancement scientifique gagnera à cette liberté d'association, car la science est bien incomplète quand elle n*est pas couronnée par les hautes spéculations de l'esprit. Libres discussions; plus de dogmes, plus d'orthodoxie : le grand diocèse des hommes éclairés, des âmes cultivées. Alors créations de groupes ou Églises libres formés de citoyens s'unissant pour s'occuper ensemble des idées religieuses ou philosophiques qui leur plaisent et de tout ce qui compose aujourd'hui la partie morale, vivante et pratique des religions.

Faire le vide dans le temple. Qu'importe alors l'absolutisme et l'infaillibilité du pasteur? Qu'importent les commandements les plus autoritaires, les plus arbitraires, s'il n'y a plus de fidèles, plus de croyants pour y obéir?

La politique ecclésiastique est aujourd'hui, de tous côtés, en lutte contre la civilisation. Elle n'admet que des croyants, des fidèles également soumis, des esclaves dans l'ordre moral et spirituel, tandis que la civilisation réclame des citoyens libres, instruits et libres penseurs.

Puisque sans laïques, il n'y a point d'Église, le catholicisme périra par abandon. Pour le remplacer, il faut donner un aliment au sentiment religieux. Cet aliment doit être littéraire, moral, philosophique, scientifique : il sera donné par le livre, le journal, le théâtre, la musique, les fêtes nationales. Il faut que

des cadres infiniment variés soient prêts à admettre tous ceux que des sentiments élevés ou des malheurs particuliers poussent aujourd'hui dans les couvents. Pourquoi n'y aurait-il pas des couvents laïques ? Tant que Ton n'aura pas remplacé les institutions chrétiennes et pourvu autrement aux mêmes besoins, celles-ci continueront d'exister. Les détruire n'est rien. Il faut prendre leur place et satisfaire les besoins mêmes qui font qu'elles existent encore.

Pour combattre le catholicisme, on peut lui emprunter son organisation savante; on ne peut le détruire qu'en faisant mieux. La religion des Lettres peut avoir ses apôtres, ses prédicateurs, ses missionnaires et propager par eux la science à tous les degrés.

L'Église catholique est partout en lutte avec les tendances de la société laïque. L'esprit moderne, qui est l'esprit scientifique, sera plus fort que l'Église ; il croît, et elle diminue; il se fortifie de ses inventions quotidiennes, tandis qu'elle s'affaiblit en défendant pied à pied de vieux remparts qui ne la protègent plus.

Nous n'avons aucune idée quelconque de Dieu. Tous les éléments de la connaissance de Dieu sont puisés dans la connaissance de l'homme. Plus l'idée de Dieu est vulgaire, plus elle a de chance d'être accessible au vulgaire et de lui plaire. Mais quand l'homme éclairé vaut mieux que les dieux qu'on lui présente, on peut dire que ces dieux s'en vont.

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