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CHAPITRE XVI

Prépondérance croissante des moines. — Le clergé séculier au dernier rang. — Les curés de ompagne embrigadés malgré eux dans la milice contre la société moderne. — Nécessité de les émanciper de la domination tyrannique des prélats. — Colonels mitres aux mains des Jésuites. — Recours au Concordat contre les oppresseurs ultramontains du bas clergé. — Retour possible de ce dernier aux idées modernes et sa réconciliation avec la démocratie, dont il est. — Soumission, sous condition, du cardinal-archevêque de Cambrai. — Sa déclaration de guerre. — La politique peut coûter cher au clergé.

Dans rarmée sacerdotale, le clergé séculier est au dernier rang. Les simples prêtres, qui ne font point de vœu de pauvreté et d'obéissance, qui sont chez eux dans leur presbytère, et qui vivent en somme d'une vie humaine, cultivant leur jardin, cueillant les fruits de leur treille et se chauffant à leurs foyers, ces honnêtes ecclésiastiques se lassent d'être placés dans la sainte milice au rang des voltigeurs de la garde nationale. Ce sont les moines qui sont la troupe d'élite, qu'on vante et qu'on enrichit; on charge les

moines de prêclier dans toutes les grandes circonstances : on livre aux moines renseignement des séminaires ; on célèbre leur mérite sur tous les tons; c'est en leur faveur que testent les dévots ; c'est pour les défendre que nos belliqueux prélats rompent des lances.

Pendant ce temps, les plébéiens du clergé restent dans l'ombre. Parmi les membres de ce bas clergé, beaucoup ne demanderaient qu'à vivre en paix avec leur siècle, qu'à se concilier, par une sage réserve, l'affection et l'estime de leurs paroissiens. Ils savent qu'avant que les Jésuites eussent envahi le gouvernement de l'Église, les curés de campagne jouissaient d'une existence plus tranquille et plus honorée, d'une influence mieux acceptée. On les force à faire la guerre à leurs dépens. On les fait marcher au combat comme au régiment, selon le mot fameux de M. de Bonnechose, et cela sans consulter leurs goûts. Les évêques sont des généraux, entourés d'une coterie qui forme un brillant état-major; les ordres religieux sont des gardes du corps de la papauté, les mousquetaires de l'Église. Les curés sont la chair à canon de cette campagne, si follement entreprise contre la société moderne. Ils luttent souvent malgré eux, mais non pour eux; c'est à d'autres qu'on réserve la gloire et les lauriers.

Ajoutons que parmi ces obscurs combattants que la fumée des batailles incommode sans les enivrer, il en est qui ne sont pas dupes, qui ne confondent

pas Jésus-Christ avec Ignace de Loyola, qui ne prennent pas la religion du Sacré-Cœur pour la religion de rÉvangile, qui ne se soucient pas de servir la cause d'un prétendant, et qui n'ont point de haine pour la démocratie, étant eux-mêmes sortis des rangs de ce peuple qu'on veut ramener à l'antique servitude.

Ces braves curés doivent supporter avec impatience la domination tyrannique des prélats et la prépondérance croissante des moines. Sous les ordres de leurs colonels mitres, ils sont forcés de faire la guerre à la société moderne.

Le haut clergé français s'est entièrement livré aux Jésuites.

Napoléon P' mit le bas clergé dans la main des évêques, parce qu'il se flattait de faire marcher ses évoques comme ses colonels. Il obligeait d'un mot un évoque à donner sa démission. Aussi voulait-il que la hiérarchie fût rigoureuse, parce qu'il comptait sur une forte discipline.

Il n'en est plus de même aujourd'hui. Le haut clergé, loin d'être docile, est hostile au gouvernement. C'est pourquoi le gouvernement devrait soustraire les curés à la domination absolue des prélats qui sont ses ennemis.

Il pourrait les rendre inamovibles dans leur paroisse ; faire agréer ses candidats aux curés et faire en sorte que l'avancement dans les fonctions ecclésiastiques ne soit pas, comme aujourd'hui, le prix du

zèle réactionnaire et ultramontain; enfin choisir les évêques avec plus de discernement, sans tenir compte des préférences et des répugnances de la Cour de Rome, qui n'a pas le droit d'intervenir, comme elle fait aujourd'hui dans les nominations. (Résumé d'après Raoul Frary.)

L'État pourrait soutenir le bas clergé, le mieux payer, le soustraire à la tyrannie ultramontaine; le réconcilier avec les idées modernes, lui faire enseigner la religion libérale de Th. Parker, de Channing, Athanase Coquerel, ou du moins tendre à ce but et expulser les congrégations.

11 n'est point de passion plus impérieuse que l'ambition ecclésiastique. Le désir de jouer un rôle dans l'État s'est saisi des évoques; la course au chapeau les a mis dans la main du Vatican et ils se sont étroitement alliés aux Jésuites qui sont les janissaires de la réaction politique.

Le clergé a aussi subi l'influence des zélateurs laïques, qui sont les élèves et les instruments de la grande Compagnie.

De là vient que l'épiscopat français, jadis gallican et relativement libéral, est aujourd'hui ultramontain.

Mais il y a encore des prêtres modérés, qui lisent l'Évangile aussi souvent que les articles de Y Univers, qui aiment le peuple, dont ils sont issus, et qui souffrent de voir le catholicisme Uvré en proie aux fureurs politiques, au charlatanisme des miracles, aux superstitions nouvelles.

Ces humbles desservants de campagne n'osent rompre en visière à ces hauts et puissants barons à qui Ton donne de l'Éminence, de la Grandeur, de la Béatitude et de la Révérence.,. Au moyen du Concordat, rÉtat pourrait venir à leur secours, afin que les prêtres qui ne se sentent pas animés d'un saint zèle contre la République et la liberté puissent se dispenser de prendre part à la croisade du jour.

Extraits de l'allocution synodale de Son Éminence le cardinal -archevêque de Cambrai prononcée le 12 septembre 1879 :

Le cardinal-archevêque de Cambrai a cru devoir entretenir son clergé des hostilités qu'il rencontre. Nos ennemis, a-t-il dit, veulent détruire le catholicisme; ils vont lentement, pour aller sûrement; ils travaillent à affaiblir le clergé en le divisant; ils le séparent des populations en leur montrant qu'il est étranger à son temps et à son pays. Us voudraient aussi séparer les prêtres des évêques et le clergé séculier des ordres religieux. A ceux qui « revererUiam et obedientiam promkerunt », ils dénoncent l'autorité épiscopale comme oppressive et tyrannique.

Le cardinal-archevêque dénonce, à son tour, deux monstres d* erreurs : i^ le positivisme ; 2® la morale indépendante.

« Quant à la société laïque, nous la servirons en pratiquant nous-mêmes l'obéissance à ses lois, pourvu qu'elles ne soient pas contraires à la loi de Dieu, »

» On se plaint qu'il se forme en France, par le fait de l'éducation qui se donne dans nos maisons congréganistes, deux nations étrangères Tune à Tautre, et à la veille de devenir hostiles entre elles.

» Nous déplorons ce dualisme, mais il ne vient pas de nous. Nous sommes restés ce que nous étions et nom resteî'ons ce que nous sommes... L'unité ne pourra se refaire et se maintenir que par le retour à nos divines et immuables doctrines.

» Le temps actuel est dur sans doute et menaçant pour la religion; mais nous avons vu dans le cours de ce siècle même des jours plus mauvais.

» Sous le premier Empire... les missions paroissiales étaient défendues, les prêtres ne pouvaient se réunir pour assister ensemble à de pieuses retraites, les écoles ecclésiastiques étaient condamnées à subir renseignement des lycées, les Sulpiciens étaient expulsés des grands séminaires, le pape était prisonnier à Fontainebleau. L'homme qui était alors le maître de presque toute l'Europe convoquait un Concile national dans un but schismatique, et jetait en prison les évêques qui lui opposaient une plus énergique résistance.

» En 1830, l'indifférence en matière de religion était dominante. Dans les classes qu'on appelle dirigeantes, pour les philosophes, les littérateurs et les savants, les questions religieuses étaient l'objet d'un dédain général et profond; on regardait l'action du

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sacerdoce catholique comme épuisée et réduite à néant; on annonçait comme imminentes les funé- '^ailles dun granê culte, c'est-à-dire la fin de TÉglise catholique.

» Nous n'en sommes plus là, messieurs et chers coopérateurs. Aujourd'hui, les questions religieuses priment toutes les autres, notre active vitalité étonne et irrite nos ennemis, nos progrès leur font peur, et, à leur point de vue, l'influence que nous avons reconquise est devenue un péril social.

» Mieux vaut la guerre actuelle que la dédaigneuse et morte indifïérence d'autrefois.

» Nos dififérentes maisons de Jésuites, de Dominicains, de Récollets, de Rédemptoristes, de Lazaristes, de Maristes, de Pères de la Compagnie de Marie, ont mis à la disposition de MM. les curés tout leur personnel valide. »

Les prêtres se plaignent de la décadence progressive de l'esprit religieux. S'ils perdent le highlife^ que leur restera-t-ilî Le peuple. Mais au lieu de le moraliser par son enseignement et de l'édifier par son exemple, le clergé lui donne le spectacle de préoccupations absolument étrangères à son caractère et à sa mission. C'est là qu'il faut chercher la raison de l'affaiblissement des croyances, et non pas dans la franc-maçonnerie, qui n'est plus qu'une curiosité archéologique bonne tout au plus à faire faire le signe de la croix à quelques niais.

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L'Église est finie comme puissance temporelle ; sa renaissance spirituelle dépend désormais de sa résignation au fait accompli.

Si les chefs de TÉglise se séparent des chefs de l'État, ceux-ci déchargeront TÉtat du budget de rÉglise.

En 1816 et 1818, au commencement de la Restauration, un royaliste catholique, M. de Montlosier, écrivait à M. de Barante, également catholique, ce qui suit :

(11 janvier 1816) : « Les prêtres se regardent comme Dieu... Est-il convenable que des prétentions semblables s'élèvent en ce temps-ci? Ils périront et ils feront périr la nation et le roi avec eux. Je désire que ce peuple-ci revienne à Dieu ! mais il se donnera plutôt au diable que de se donner aux prêtres...

» Le peuple français peut subir toute espèce de servitude, il ne subira pas celle-là. »

(14 avril i818) : « Les missionnaires continuent à faire foule; j'ai été les entendre. Aucune espèce de talent; en revanche, insolents et dominateurs au delà de ce que vous pourriez croire. Il y a parmi eux M. Fayet, très couru par les dames. »

(2 juin 1818) : ce Nos missionnaires ont mis le feu partout. Qu'on nous envoie la peste de Marseille si l'on veut, mais qu'on ne nous envoie plus de missionnaires!... y>

Nous tolérons volontiers que les gens d'Église menacent de nous faire brûler dans Tautre vie, mais nous voulons, du moins, qu'ils nous laissent en paix dans celle-ci, et qu'ils ne se mêlent point de politique. Leur royaume n'est point de ce monde.

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