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CHAPITRE XVII

Les ralliés prédits par Charles Bigot. — Décomposition des partis. — Mot d'ordre de Rome. — Extrême gauche du parti catholique. — Appoint clérical de la majorité républicaine. — Vespril nout^eau veut s'emparer de la République. — Infaillibilité étendue à l'ordre politique. — Royalistes récalcitrants.

Fille de la Révolution, la République française est laïque.

Les catholiques qui s*y rallient et ceux qui se disent « ralliés » veulent une République cléricale.

N'ayant pu renverser la République, les cléricaux essaieront de la séduire, de tirer d'elle tout ce qu*il sera possible d'en tirer.

Une République, après tout, peut être cléricale aussi bien qu'une monarchie. Les Jésuites ont bien établi une République modèle au Paraguay, et Garcia Moreno, « vengeur du droit chrétien », a gouverné théocratiquement la République de l'Equateur jusqu'en 187o.

Puisque c'est la mcajorité qui fait les lois, si l'on a

la majorité pour soi, pourquoi ne ferait-on pas celles que Ton désire ?

Pourquoi n exploiterait-on pas à son profit les institutions républicaines aussi bien que les institutions monarchiques? Il suffit pour cela d'être en nombre dans le Parlement et dans le corps électoral.

Au lieu de s'acharner dans l'opposition, il est bien plus raisonnable de s'appliquer à devenir le gouvernement et de manier alors le balai par le manche.

Quelle monarchie, dit Charles Bigot, eût fait pour le parti clérical ce qu'a fait l'Assemblée nationale de 1871, depuis la loi des aumôniers militaires, jusqu'à la loi sur l'enseignement supérieur ?

f Dans le gouvernement républicain, la difficulté est de tenir en main la majorité parlementaire; mais quand, par fortune, on l'a conquise, sous quel gouvernement un parti peut-il disposer plus absolument d'un pays? »

Les préjugés religieux ont fait longtemps obstacle à la République; mais n'ayant pu la renverser, les cléricaux chercheî*ont à 8*y introduire afin de la confisquer à leur profit,

€ Telle Sera dans un prochain avenir, à n'en paâ douter, la tactique du parti catholique. » Voilà, textuellement, ce qa\^rivait Charles Bigot, il y a plus de quinze ans, en 1878.

11 avait bien prévu la manœuvre des soi-disant ralliés ; il avait même prévu que le mot d'ordre de

cette nouvelle tactique, de ce mouvement d'ensemble stratégique, viendrait de Rome.

En 1878, parmi les évèques^ les plus habiles calmaient la violence des sincères et songeaient déjà à faire leur paix avec la République en répétant que « la religion ne peut lier son sort à celui de telle ou telle forme de gouvernement, étant supérieure à toutes ».

(( On verra, écrivait alors Charles Bigot, le nombre de ces habiles politiques s'accroître peu à peu, et bientôt c'est de Rome que le mot d'ordre viendra à tous de tenir un langage fort différent du langage à la mode aujourd'hui (1878). »

Pour conquérir la majorité qui fait les lois, c'est le suffrage universel chargé d'élire les législateurs qu'il est d'abord essentiel de conquérir. Déjà à cette époque on avait commencé et l'on ne s'y épargnait pas.

« Pèlerinages, sermons, conférences, cercles ouvriers, sociétés de bienfaisance, syndicats agricoles, tous les moyens sont mis en œuvre pour propager, parmi les classes pauvres qui font la majorité au jour du vote, l'influence catholique.

» Prédicateurs en soutane, en uniforme, en habit noir, luttent de zèle et d'éloquence. La campagne est menée avec la discipUne et la persévérance qu'y peut employer un parti habitué à l'action et qui connaît de longue date par quels ressorts on mène les hommes.

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» Depuis la chope de bière et le jeu de dominos offerts aux ouvriers qui veulent se distraire, tout est mis en œuvre jusqu'aux pratiques de dévotion par lesquelles on surexcite les mystiques.

» Hommes,- femmes, enfants, jeunes filles sont enrôlés dans l'entreprise qui doit, au liout de quelque vin}î;t ou trente ans, mettre la France entière entre les mains des bons Pères.

» Ce serait, en vérité, dit Charles Wv^o\, une étrange République que la République cléricale; elle serait une machine d'oppression plus redoutable pour la liberté que n'importe quelle monarchie; car nul contrepoids ne viendrait résister à l'oppression de la théocratie, s'exerçant au nom même de la volonté populaire toute-puissante.

» Il est permis d'espérer que cette tentative théocratique, si habile qu'elle soit, ne réussira pas plus en France que les précédentes.

» Ce pays, dans la majorité de ses habitants, constatait Charles Rigot, n'a jamais été clérical ; il est moins que jamais disposé à le devenir.

» Il faut compter, pour défendre le bon vieux sens français contre une nouvelle attaque, sur les institutions de la lil)erté, sur le tempérament national, et surtout sur le développement du progrès scientifique^ le plus redoutable adversaire que la théocratie puisse rencontrer sur sa route.

» Mais ce que l'on peut sûrement affirmer, c'est que Veidrepnse sera tentée. Les luttes de l'esprit de

liberté contre l'esprit du Syllabus sont destinées à remplir les vingt dernières années du siècle. »

Bien qu'elle émarge encore au budget, l'Église étant, en droit, séparée de l'État qui reconnaît la liberté des cultes, la religion catholique n'a plus en France le caractère national qu'elle avait autrefois dans l'ancien régime, quand la religion catholique était la religion de l'État.

L'Église enseigne à gagner le ciel, et, par là, elle exerce sur la vie privée, même sur la vie privée des libres penseurs qui vivent dans une famille où les femmes continuent à croire, un empire très étendu.

Mais la religion qu'elle enseigne doit avoir désormais un caractère purement individuel. Elle ne doit plus, comme elle l'a été sous Louis XIV et sous Louis XV, à l'époque de la révocation de l'Édit de Nantes, être une cause permanente d'oppression et d'injustice.

Pour se rendre compte de la situation politique actuelle, il faut faire la revue des trois principaux partis existant en France : d'abord 1^ parti qui gouverne, c'est-à-dire le parti républicain libéral démocratique ; puis les deux partis d'opposition, savoir le parti républicain socialiste, et le parti catholique qui, depuis les élections de 1893, se dit républicain catholique. Voyons rapidement ce qui les distingue.

De même que le parti socialiste a une tendance fâcheuse à sacrifier la liberté individuelle à l'égalité,

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lorsque Tégalité se trouve en conflit avec la liberté, le parti catholique met avant tout t le droit chrétien », ce qu'il appelle « les droits de Dieu », opposés aux droits de l'homme, et subordonne autant qu'il le peut les questions politiques aux questions religieuses.

Le parti qui se dit « conservateur » est secrètement monarchique; il veut le renversement de la République, puisqu'il a deux prétendarUs qui ne peuvent arriver au trône qu'après sa chute.

Le parti républicain démocratique, qui a la majorité, veut maintenir les lois scolaires, préserver les droits de la société laïque par la sécularisation de tous les services publics et par le retour à la nation des biens de mainmorte indûment retenus par les congrégations.

On sait que les doctrines ultramontaines sont la négation même du libéralisme. Sans parler du Syllabus, nous avons vu la guerre contre la République libérale et laïque déclarée deux fois, le 24 mai, puis le 16 mai.

Tous les partis hostiles, monarchiques et religieux, se sont alors groupés sous la bannière des Jésuites. La défense contre eux, au moment de la discussion de l'article 7, a été la conséquence naturelle de cette guerre furieuse entreprise par eux. La lutte est restée indécise puisque les Jésuites, malgré les décrets, se dissimulent à peine et continuent à enseigner.

L'enjeu de cette lutte était considérable. Il s'agis-

sait alors de conserver ou de perdre les plus précieuses conquêtes de la Révolution, les droits les plus essentiels et les plus nobles de l'individu : les franchises de l'esprit, la liberté d'examen, la liberté de la parole et celle de la presse sans laquelle la liberté d'examen ne serait pas entière, car il ne suffit pas de pouvoir cultiver sa pensée en cachette, il faut encore pouvoir dire tout haut ce qu'on pense.

Les « honnêtes gens » de Y ordre mo^^al ne l'entendaient pas ainsi. C'est pourquoi ils s'étaient tous groupés, quelle que fût leur couleur monarchique, sous la direction occulte des Jésuites.

Malgré cette coalition formidable, la République, ayant triomphé, il fallut changer de tactique.

Depuis, nous avons encore vu la coalition monarchique et religieuse se reformer autour du général Boulanger.

Elle fut une troisième fois vaincue, et cette fois ce fut un désastre.

En France, le clergé, les évêques, les principaux journaux et les chefs catholiques, tels que MJI. de Mun, Veuillot et d'Hulst, etc., voulurent alors constituer un parti secrètement monarchique, mais ouvertement catholique.

A Rome, au Vatican, le pape, poursuivant un but à lointaine échéance, prétendit organiser, sous le nom de ralliés^ un nouveau parti conservateur exclusivement catholique.

En conséquence, il ordonna aux cléricaux de se

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travestir en républicains. Au lieu de vouloir t étrangler la gueuse •, les mêmes personnages eurent l'air de la caresser.

La consigne du Vatican fut généralement obéie, grâce à la puissante hiérarchie de TÉglise, à la discipline parfaite du clergé. Les journaux religieux secondèrent la pensée du pape. Les cercles chrétiens se mirent à étudier, — non point bien entendu les questions dogmatiques dont il n'est jamais permis à personne de douter, — mais l'utilité politique et les dangers possibles des nouvelles alliances et des nouvelles tendances de l'Église au point de vue social. C'est alors qu'on put voir les socialistes chrétiens de Tabbé Lemire, et les cercles ouvriers de M. de Mun, marcher à l'extrême gauche du parti catholique, tout en demeurant intimement unis aux réactionnaires.

La politique du pape et des f^alliés parut à quelques républicains naïfs très efficace pour amener à la République un certain nombre d'électeurs nouveaux. C'est pour leur faire accueil que fut inventé « l'esprit nouveau ». Et, en effet, si l'on ne considère que les chiffres, aux élections de 1893, la majorité « républicaine » fut plus grosse que jamais et leur résultat parut une défaite pour les monarchistes.

Mais les partis en France ont la vie dure et si la tactique change suivant les circonstances, les idées et les cœurs ne changent pas.

Ces nouvelles recrues, républicaines en apparence, sont des catholiques.

Ralliés sur rinjonction du pape, ils entrent dans la République afin de la rendre cléricale. Cessant de combattre du dehors le régime républicain, ils l'acceptent et cherchent à s'en emparer.

Les esprits attentifs avaient remarqué que, dès 1878, le pape avait orienté ses directions dans ce sens. Au fond, le clergé se moque des prétendants et ne pense jamais qu'à lui-même. Le Moniteur de Rome soutint cette politique. 11 montra les a intérêts religieux » en péril par l'opposition monarchique. Depuis il n'a cessé de développer la politique tout ecclésiastique du pape, à tel point que des catholiques fervents, mais royalistes fidèles, ont vu avec douleur qu'ils n'avaient plus dorénavant rien à décider par eux-mêmes dans les affaires de leur patrie. Leur rôle est désormais de lire les instructions de Rome et de les observer aussi rigoureusement que les mandements de leurs évêques relatifs au carême.

L'infaillibilité du pape, décrétée sous le pontificat d(» Pie IX, est maintenant étendue par Léon XIII à l'ordre politique.

Les fidèles rovalistes de la Gazette de France. catholiques zélés, s'étant permis quelques humbles remontrances à cet égard, furent anathématisés par la Ct*oix, par le Monde et par le Moniteur de Rome.

« Certains conservateurs français, dit le Moniteur de Rome, se plaignent de ce que les instructions du pape aient eu un caractère impératif. Elles avaient

été données si longtemps sous forme de conseils I II a bien fallu que Sa Sainteté, qu'on n'écoutait pas, s'exprimât enfin de façon à être entendue. »

U Univers j plus habile et plus jésuite encore que son confrère de Rome, pour consoler les royalistes, leur fit voir qu'eu se ralliant à la République, ils étaient en réalité « plus libres de chercher partout des alliés » pour entreprendre la conquête du pouvoir.

D'ailleurs, les niais seuls ont pu croire que le pape désirait consolider la République Française, fille de la Révolution, et cela pour le plus grand plaisir des républicains français. Le pape n'est pas Français, ni républicain. Les droits de Vhomme lui font horreur. Il représente Dieu sur la terre; étant pape, il fait son métier. Ce n'est que dans l'intérêt exclusif de l'Église qu'il travaille et c'est pour essayer de lui rendre sa puissance que lui, chef de TËglise, il a commandé à ses fidèles d'adhérer à la forme républicaine.

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