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CHAPITRE XIX

Le véritable esprit nouveau et républicain. ~ Philosophie de M. Camille Saint-Saëns. — Doctrines impraticables de l'Évangile, — Secte anarchiste des Esséniens. — Sentiment religieux appliqué à l'humanité. — Réhabilitation du travail. — Amélioration de Texistence par les découvertes modernes. — Progrès de la kïcité. — La joie de vivre. — Aveuglement de Bossuet. — Vhonnête homme au xvir siècle et dans l'Antiquité. — Monisme acceptable. — Les Jésuites eux-mêmes protégés par Voltaire. — Supplice du Père Mala* grida.

On ne peut logiquement persécuter les hommes au nom de la liberté de penser; tandis qu'on peut et on doit, — quand on le peut, — les brûler au nom du Salut éternel, de Tautorité infaillible de Dieu et de son Église et de l'obligation absolue d'y croire.

Les libres penseurs ne veulent point taquiner les gens que leurs habitudes d'enfance, leur pieuse éducation ont soumis au clergé; mais ils veulent fournir aux générations nouvelles, par la lecture, par la science, surtout par l'habitude du libre exa-

men, un moyen de s'émanciper et de ne pas rester toute leur vie des enfants dociles.

Leur devise est toujours celle de Renan, celle de Voltaire, de Montaigne et de Montesquieu; celle que conseillait Sainte-Beuve dans sa célèbre lettre de 1867 : Instruction, tolérance et liberté d'examen.

Nous ne voulons point « d'esprit nouveau » entendu autrement que dans son vrai sens, qui est celui d'esprit moderne, comme l'entendait Edgar Quinet ; nous pensons qu'au point de vue religieux, le gouvernement de la Républiciue laïque doit maintenir la tolérance actuelle dans l'exercice des cultes, mais qu'il doit en même temps répandre le plus possible la lumière par l'instruction laïque des générations nouvelles et encourager les libres efforts de tous ceux qui pratiquent le libre examen, l'habitude de la réflexion personnelle, la recherche honnête, scientifique et loyale de la vérité.

Des différentes parties de la philosophie, la morale est celle qui a le plus d'intérêt pour chacun de nous, parce qu'on peut fort bien se passer de religion et de métaphysique, mais non pas de règles de conduite. Tout le monde est intéressé à être heureux et à bien vivre; or, la morale est précisément la théorie de l'art de vivre, la science de la vertu et du bonheur.

Un musicien de talent, écrivain distingué et poète à ses heures, sentant en soi l'homme dans l'artiste, et voyant bien que la partie morale de la philosophie

regarde tout le monde et ne regarde pas plus les pasteurs et les prêtres que les autres hommes, M. Camille Saint-Saëns, vient de publier, à Paris, sur le sujet qui nous occupe, un petit livre intéressant : Problèmes et Mystères.

M. Camille Saint-Saëns reconnaît la tendance naturelle de Tesprit humain à la recherche de la vie idéale et du bonheur durable.

Pour satisfaire cette tendance, n'avons-nous pas la science qui cherche sans cesse à résoudre les curieux problèmes de la nature et l'art qui élève la vie à l'idéal? Que voulez-vous de mieux? En fait de mystère, qu'y a-t-il de plus profond que la nature?

a En fait d'idéal, qu'y a-t-il de plus élevé que l'art? »

Résignons-nous à ne pas connaître l'inconnaissable.

« Si nous sommes emprisonnés dans le temps comme dans l'espace, tâchons de nous accommoder de notre prison; quoi qu'on dise, elle est assez vaste pour nous. »

L'humanité est un corps dont nous faisons partie ; les anciens philosophes et les poètes revivent en nous ; le vœu de la nature est que nous vivions les uns pour les autres.

« Profitons de l'héritage de nos aînés ; travaillons pour ceux qui nous suivront, afin qu'ils soient plus heureux que nous ; ils nous seront reconnaissants de l'existence que nous leur aurons préparée.

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» Nous verrous alors que la "vie est bonne, et le moment venu, nous nous endormirons avec le calme et la satisfaction de l'ouvrier qui a fini sa tâche et bien employé sa journée. »

Combattons la théologie, séparons-la, du moins, de ce sentiment littéraire et religieux que nous entendons conserver parce qu'il relie, par les livres, par les émotions des beaux arts, toutes les générations les unes aux autres.

A celui qui aime Tart et la vie, à quoi bon tous ces dogmes ridicules : Trinité, Incarnation, Rédemption, baptême des petits enfants, régénération par le baptême? Tout cela ne sert qu'à donner de l'occupation et de l'importance au clergé. Assez et trop longtemps, les prêtres ont été nos maîtres, la philosophie, l'esclave de la théologie et la raison opprimée par la foi.

On paraît regretter la vieille chanson qui berçait la souffrance humaine ; mais l'influence du christianisme serait funeste si la religion du Christ était mieux pratiquée. Fort heureusement pour nous, l'Évangile est une lettre morte. Ceux-là surtout l'ignorent qui se disent chrétiens.

« La famille^ le travail, Y épargne, qui sont la base de la société moderne, rien de cela n'existe dans l'Évangile. »•

Les préceptes de l'Évangile sont tout autres; ils sont contraires.

« Suppression du travail, affaiblissement des ca-

ractères, partage des biens sous peine de mort, voilà ce que nous donne l'Évangile comme base de la société. A la bombe près, cela ressemble singulièrement à Tanarchisme, qui se pique aussi de charité à Toccasion. »

Laissons donc T Évangile dans la bibliothèque du genre humain ; lisons-le de temps en temps, comme nous relisons Épictète, Marc Auréle, V Imitation, etc., relisons plus souvent Spinoza, qui préfère la méditation stimulante de la vie à la stérile méditation de la mort. Constatons que les doctrines anarchistes de Jésus, de la secte des Esséuiens dont il faisait partie, seraient impraticables dans une grande et fière nation. Sachons vivre heureux comme des hommes, et non pas comme des moines qui méditent constamment la mort, les uns parce qu'ils la désirent et les autres parce qu'ils en ont peur.

Nous-mêmes attendons-la de pied ferme, sans la désirer ni la craindre.

« Les joies que la nature nous donne, qu'elle ne refuse pas complètement aux plus déshérités d'entre nous, celle que procure la découverte de vérités nouvelles, les jouissances esthétiques de l'art, le spectacle des douleurs soulagées et les efforts pour les supprimer dans la mesure du possible, tout cela peut suffire au bonheur de la vie.

ï> D'ailleurs, il est à craindre que tout le reste ne soit folie et chimère. »

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Ceux, dit un moraliste contemporain, qui ne se flattent pas de revivre dans un autre monde, et qui cependant ne se résignent pas à enfermer leur pensée dans le cercle étroit de leur existence personnelle, reportent volontiers sur la patrie et sur l'humanité ce besoin d'expansion et d'affection qui est au fond de notre nature, et auquel le temps présent ne suffît pas.

Tout le monde est d'accord que le bien rend heureux et le mal malheureux. Ce principe suffit à Téducation.

C'est une erreur théologique d'avoir fait du travail une punition pour l'homme déchu ; rien n'est meilleur que le travail quand il s'y môle l'idée d'être, par lui, utile aux autres et de rendre par lui à la postérité un peu du bonheur que nous ont préparé nos ancêtres.

Comme le disait récemment un rédacteur du Figaro. auteur dramatique applaudi, qui s'est révélé subitement moraliste, la vie est bonne, l'homme est l'artisan de sa destinée ; et il dépend de chacun de rendre sa vie meilleure, quelles que soient sa condition, sa fortune, son intelligence.

L'esprit conservateur et rétrograde a régné sur la terre presque jusqu'à nos jours.

Bacon a inauguré une ère de découvertes qui ont amélioré la condition humaine.

Descartes estimait qu'il ne serait pas impossible à

la science de prolonger indéfiniment notre vie par la connaissance approfondie de notre machine.

Mais ce n'est qu'au dix-huitième siècle que Tidée du progrès devint puissante, ce n'est qu'au dix-neuvième siècle qu'elle devient toute-puissante et que « notre espèce a décidément conscience de l'évolution qui la mène d'un passé obscur et misérable vers un avenir dont les perspectives nous éblouissent. »

Les religions du passé ont réussi parce qu'elles avaient une réponse à tout et qu'elles promettaient aux malheureux un bonheur éternel. Ce bonheur chimérique n'existe, — comme les miracles, — qu'autant qu'on y croit.

En promettant le paradis aux pauvres, la compensation était belle. Aujourd'hui que la majorité des pauvres ne croit plus au paradis, il va falloir leur rendre la terre habitable, et cela sera une des meilleures conséquences du déclin de la foi.

Quand les hommes n'auront plus de religion, ils s'en passeront et n'en vivront que mieux.

Quand les religions positives auront disparu, elles ne laisseront aucun vide, puisqu'en s'évanouissant, une croyance fausse fait place à la connaissance de la vérité.

Parmi ces religions positives, une des plus funestes aura été le catholicisme qui — aussi longtemps qu'il a dominé — s'est montré cruel, persécuteur, et qui a, toujours et partout, fait appel au bras séculier.

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Les théologiens catholiques ne sont pas de ceux qui estiment que leurs vérités soient capables de vaincre sans le secours des juges et des gendarmes.

Us ont toujours et partout cherché à étabUr un savant espionnage, une police, une gendarmerie autour de leur culte.

Parmi les gens instruits, parmi les hommes éclai* rés, qui regrettera le temps de l'Inquisition, des autodafés et des dragonnades ?

Pourquoi s'effrayer de voir la morale civique remplacer dans les écoles le catécliisme romain ?

N'y a-t-il point parmi nous des hommes qui n'admettent ni la révélation, ni l'existence d'un Dieu personnel, ni la vie future? sont-ils tristes? sont-ils méchants?

« Une société de libres penseurs vivra comme vivent les libres penseurs isolés.

» La société actuelle est déjà, à beaucoup d'égards, une société de libres penseurs. Les libres penseurs, en effet, sont la majorité parmi les personnes instruites, et même parmi les citoyens, — comme on en peut juger par le résultat des élections législatives. »

A mesure que la religion baisse, la civilisation s'élève.

Le but de la vie est moins le bonheur que le perfectionnement intellectuel et moral.

Le dévouement nous est tout aussi naturel que Tégoïsme.

A l'exemple de Montesquieu, de Montaigne, de Voltaire et de Vauvenargues, séparons la morale de la religion.

Vauvenargues, comme Spinoza, oppose son idéal de vie active aux doctrines débilitantes de mortification chrétienne. En présentant sans cesse à l'homme le spectacle de sa misère et de sa faiblesse, les moralistes chrétiens le découragent et l'affaiblissent. Pour les Jansénistes de Port-Royal, s'humilier et s'abstenir, voilà la seule règle de la vie; pour Vauvenargues, au contraire, on doit « employer toute l'activité de son âme dans une carrière sans bornes » et vivre laborieusement comme si l'on ne devait jamais mourir.

Il faut, comme Spinoza, conserver la joie d'être, le plaisir d'une vie tranquille, occupée à lire, à penser, à écrire, à voyager et à voir de belles choses. Il faut entretenir en soi la volonté de vivre et d'être heureux.

Le bonheur n'est pas difficile, c'est le dévouement à ce qu'on aime et le travail assidu pour le réaliser.

Il faut, dit Vauvenargues, être humain par-dessus toutes choses; il faut tâcher d'être bon, de calmer ses passions, de posséder son âme, d'écarter les haines injustes et d'attendrir son humeur autant que cela est en nous.

Les perfectionnements de l'industrie importent peu

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au progrès moral de rhumanité; mais le perfectionnement individuel contribue à la civilisation.

La morale a été transformée par cette doctrine qui ramène les sentiments les plus spontanés, les plus instinctifs, à des habitudes d'esprit que le besoin a fait naître et que l'hérédité a transmises.

L'intelligence et la tolérance des idées résultent de

la diversité même des livres et des systèmes comparés entre eux par un esprit philosophique.

Au contraire, Thomme d'un seul livre est nécessairement fanatique, à la façon d'Omar, qui croyait sage de faire brûler tous les livres de la Bibliothèque d'Alexandrie, les jugeant inutiles si leur enseignement ressemblait à celui de sa Blble^ et dangereux s'ils en différaient.

Un seul livre rend fanatique parce qu'il est pour le théologien qui y croit comme un écran rapproché de ses yeux qui suffit à lui cacher l'univers.

En lisant de trop près la Bible, en se la mettant sous les yeux, comme s'il était myope, Bossuet s'est empêché de voir dans le vaste monde et dans la science, dans la nature et dans l'histoire tout ce qui n'était pas sa Bible, de laquelle seule il a tiré sa morale et sa politique ; en sorte qu'il dut, par là même, s'efforcer d'appliquer à la France du dix-septième siècle les maximes étroites et la courte expérience qui avaient pu suffire aux anciens Hébreux, aux contemporains de Salomon, de David, e Moïse et de Josué.

La religion de Tavenir sera la religion des Lettres, de la science et du progrès. Cette idée commence à devenir cosmopolite.

« L'inspiration de la Bible, dit M. Richard Le Gallienne (The Religion of a literay man), était autrefois le point capital de la controverse religieuse. Cette difficulté n'existe plus. Nous sommes libres aujourd'hui d'accepter ou de rejeter l'inspiration d'une centaine de Bibles, et il ne s'agit plus de l'inspiration d'un livre, mais de l'inspiration de l'âme humaine qui a dicté tous les livres. »

La religion des livres vaut infiniment mieux que la religion d'un seul livre, ce seul livre fût-il la Bible du peuple juif, la Bible elle-même ou le Coran.

La vie littéraire est la vie religieuse des peuples civilisés ; la morale délicate de l'honnête homme est la vraie religion; même aux époques de foi, même au dix-septième siècle, on n'était pas, sans la culture des Lettres, ce que nos pères appelaient « un honnête homme. »

A Rome, comme à Athènes, la philosophie était la religion des esprits éclairés. Cicéron pouvait être le grand chef des augures, mais il n'en avait point les superstitions; il remplissait cette fonction civile comme il avait été administrateur, général, commandant de la flotte, consul et proconsul; il pouvait remplir cette fonction religieuse sans rompre avec la vie politique, sans cesser d'être libre penseur et

philosophe. La philosophie, c'était la civilisation môme, c'était la morale et la moralité.

Affinée par la littérature, résultat de la science, la morale a toujours été supérieure aux religions, et c'est la vie morale qui est la vie vraiment religieuse.

Que peut gagner la morale au contact d'absurdes croyances, à des dogmes bizarres qui ne sont plus en rapport avec la spience de notre temps? Ceux qui veulent accorder la critique scientifique avec l'orthodoxie romaine, tentent une entreprise impossible.

La morale suffit quand elle est affinée au contact de la littérature, quand la vie littéraire la pénètre et la fait fleurir en mille délicatesses charmantes.

Le sentiment religieux se satisfait mieux dans les humanités que dans le catéchisme des évoques catholiques ou dans la Bible des protestants. La religion des Lettres est la plus tolérante et la plus belle qui ait jamais existé.

La religion des Lettres a commencé avec les poèmes d'Homère et les sentences dorées des premiers sages; elle durera toujours^ les esprits éclairés n'en ont jamais eu d'autre.

La religion des Lettres n'exclut point la Bible, car la littérature renferme tous les chefs-d'œuvre; elle offre à nos méditations toutes les bonnes et belles pensées, vraies et pratiques; elle offre à notre imitation la biographie de tous les hommes utiles ou illustres. Voilà l'idéal qui nous élève à lui quand nous l'aimons.

Tant qu'il subsistera, le catholicisme qui se propose d'être éternel, — parce qu'il repose sur un calembour, — le catholicisme sera un obstacle au bonheur des hommes, parce qu'il est un danger pour la liberté de l'esprit.

Jésus pouvait vouloir l'adoration de Dieu en esprit, sans intermédiaires. Il n'était pas théologien, il n'avait, en effet, établi aucun dogme, aucun sacrement, l'Eucharistie n'était pour lui qu'une métaphore; mais les théologiens l'ont suivi qui ont réduit l'homme au plus dur esclavage et la théocratie, telle que nous l'a léguée le moyen âge. ne ressemble plus guère aux idées de Jésus,

S'ils ne sont pas dans l'Évangile, comme c'est facile à voir, la monarchie chrétienne et le pouvoir des papes sont devenus pour nous de dangereuses réalités.

11 faut donc essayer de réduire le catholicisme et toutes les religions dogmatiques au pur sentiment religieux. Le doute, pour les croyants, est, dit-on, pénible. M. l'abbé Bougaud, aujourd'hui évoque, a écrit tout un livre sur le Doute et ses victimes dans le temps actuel; mais si le doute est pénible pour ceux qui sortent du séminaire, le philosophe peut connaître impunément tous les doutes, il n'en est jamais tourmenté.

Ammonius enseignait à Alexandrie réternité du monde.

L'éternité du monde, dont nous faisons partie,

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n'est pas plus inconcevable que rèternité d'un esprit.

Le monisme est très ancien.

La plupart des philosophes grecs, Athénagore, Diagoras, etc., sont monistes, comme on dit aujourd'hui.

Schopenhauer et Spinoza sont, tout comme eux, monistes.

La nature est une et Thomme fait partie de révolution générale de l'univers.

Que peut-on regretter des époques de foi, autre chose que leur ignorance et que la domination absolue du clergé?

La moralité pratique des sociétés et des hommes dépend fort peu de leurs croyances théologiques. La croyance à la Trinité a-t-elle empêché Tabbé Bruneau d'assassiner son vieux curé pour lui voler ses économies? I^ morale a toujours existé au-dessus et en dehors des théologies.

Les prescriptions morales ayant perdu l'autorité qu'elles devaient à leur prétendue origine sacrée, la sécularisation de la morale s'impose.

Dans Virréligion de V avenir, Guyau montre que les hommes s'élèvent de plusieurs degrés sur l'échelle de la vertu, à mesure qu'ils se dégagent des superstitions religieuses.

Si la tendance mystique de l'homme ne peut entièrement disparaître, elle peut du moins changer de nature et de direction. La religion est de la science qui commence, de la science enfantine et diffuse; la science est de la religion qui reprend sa direction nor-

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maie et qui se retourne à la réalité. L'idéal esthétique s'ajoute à cette réalité. Le sentiment religieux, nourri et satisfait par les Lettres et par l'art, ne s'oppose pas au sentiment scientifique et philosophique, il le complète. « Nous aimerons Dieu dans l'homme, dit Guyau, le futur dans le présent, l'idéal dans le réel. »

Duquel de leurs dogmes les théologiens catholiques prétendent-ils faire dépendre la morale qui est née naturellement des relations sociales des hommes entre eux ? Comment, de la Trinité ou de l'Incarnation, l'idée de justice peiît>-elle nsutre? Depuis la. Somme de saint Thomas jusqu'aux casuistes des Provinciales, qu'ont ajouté les théologiens à la moralité humaine, à la morale naturelle qui fait l'honnête homme, comme le furent Marc-Aurèle, Socrate, Cicéron ?

Tous les Pères de l'Église, qu ont-ils donc ajouté à la morale d'Aristote, sinon des choses qu'ils nous obligent à croire sans preuves, uniquement parce qu'ils les affirment ?

Le fils de Dieu est mort, dit Tertullien ; cela est croyable précisément parce que c'est inepte.

Enseveli, il est ressuscité ; cela est certain parce que c'est impossible. Telle est leur manière de raisonner.

« Mortuus est Dei fili\is : prorsus credibile est quia imptum est. Et sepultus resurrexit : certum est quia impossibile est. r>

Et le dogme de la présence réelle affirmée dans la religion catholique, dogme qu'il faut accepter sous

peine de damnation éternelle, est-il beaucoup plus raisonnable ?

S'il faut entendre à la lettre hoc est corpus meunij Jésus se donnait à ses apôtres de ses propres mains, ce qui est aussi absurde que de dire que saint Denis baisa sa tête après qu'on la lui eût coupée.

Mais les croyants n*y regardent pas de si près ; on ne leur a pas appris à réfléchir, à examiner, mais à croire renseignement infaillible d'une Église qui ne peut se tromper ni nous tromper.

Après qu'on eut raisonné de la sorte pendant tout le cours du moyen âge, il était bien nécessaire qu'on revînt à l'Antiquité par la Renaissance et que Montaigne, Bayle et Voltaire vinssent enseigner le respect de la vérité et l'horreur de tout ce qui violente la raison. Car s'il ne faut aucune rigueur pour faire accepter l'évidence, il en faut pour imposer aux hommes des absurdités. Les Jésuites eux-mêmes doivent à Voltaire un beau cierge, car en fondant la tolérance, en combattant l'Inquisition, il a empêché quelques-uns des leurs d'être « cuits tout vifs », — comme disait Montaigne, — ainsi que leur excellent Père Malagrida*

On sait que le Révérend Père Malagrida est l'auteur d'un pieux livre : la Vie hérôïqv/e et admirable de Ut très glo?ieuse sainte Anne,

C'est pour avoir écrit ce livre que le malheureux Père Malagrida fut condamné comme hérétique et brûlé par l'Inquisition.

Son arrêt, qui est du 20 septembre 1761, reste un

monument de ce qu'était Tinstitution catholique à la fin du xviii* siècle.

Voici cet arrêt mémorable. Le Père Malagrida fut brûlé pour avoir émis, dans son livre intitulé : Vie héroïque et admirable de la très glorieuse sainte Anne, les propositions suivantes :

« Que sainte Anne, dans le ventre de sa inère, connaissait, aimait et servait Dieu;

» Que sainte Anne, toujours dans le ventre de sa mère, pleurait et faisait pleurer par compassion les chérubins et les séraphins;

» Que sainte Anne, encore dans le ventre de sa inère, avait fait ses vœux;

» Que lui (R. P. Malagrida) avait entendu causer le Père éternel avec le Fils et le Saint-Esprit ;

» Que le corps du Christ avait été formé d*une goutte de sang du cœur de la Vierge. »

(Extrait de Tarrêt du 20 septembre 1761.)

Conformément aux règles en usage, le Père Malagrida, en exécution de cet arrêt, fut brûlé dans un autodafé solennel, en compagnie d'une demi-douzaine de Juifs. L'adoucissement qu'il dut à sa qualité de prêtre et de Révérend Père jésuite fut d'être étranglé avant d'être brûlé.

Ce qui faisait, aux yeux de Goethe, la grandeur et la beauté des Écoles philosophiques de la Grèce et, en particulier, de l'École socratique, c'est qu'elles se

proposaient pour but la sagesse pratique, le principe rationnel de la vie, la règle expérimentale de la conduite humaine ; elles ne s'attachaient pas à de vaines spéculations métaphysiques, mais à Taction.

L'Église se dit en possession de la vérité absolue ; il n'y a point de salut hors d'elle ; il faut exactement réciter son Credo ; et c'est pourquoi, pour être conséquents, les catholiques sont obligés d'être persécuteurs.

Toute liberté critique est radicalement impossible dans l'Église, puisque, dans l'Église, il faut être orthodoxe.

Les contemporains du malheureux Père Malagrida devaient regretter la religion des anciens Romains, car la religion romaine était tout le contraire d'une théocratie.

Heureux les Anciens qui n'avaient point d'Inquisition, point de sacro-sainte Congrégation de l'Index ; point de pape infaillible ni de Syllahus.

On chercherait vainement dans le recueil des lois romaines un texte contre la liberté dépenser. Jamais, dans l'Antiquité, aucun savant ne fut inquiété. Des hommes que le moyen âge eût brûlés, tels que Galien, Lucien, Plotin, vécurent tranquilles, protégés par les lois.

Le Père Malagrida lui-même eût pu tout à son aise débiter toutes ses jésuitiques inepties.

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