CHAPITRE XX
Religion des Lettres chez les Grecs. — Opposée à la religion de Bernadette Soubirous. — Philosoplies et bienfaiteurs. — Opinion d^Emest Havet. — Emprunts du christianisme aux platoniciens. — Sagesse antique. — Progression et décroissance du surnaturel.
La culture grecque ne demande aucun sacrifice à la raison ; le culte originaire d'Orient en demande parce qu'il est établi sur une prétendue Révélation.
Plein d'idées incompréhensibles, le catéchisme trinitaire est la seule science de l'ignorant ; mais ce catéchisme est inutile à l'homme lettré parce qu'il a l'âme et l'esprit élevés par les humanités grecques et romaines.
L'idéal de la Grèce est la raison cultivée, la vie humaine, tout entière honorée, embellie par l'art, ennoblie par la pratique des actions courageuses et utiles.
La religion des Lettres consiste à aimer le beau, comme l'aimait Phidias, à connaître le vrai comme Aristote, à mettre son plaisir, comme Socrate et
Platon, à bien parler, à bien écrire, à bien penser pour bien agir, avec tolérance et bonne humeur.
La religion des Lettres, que nous finirons bien par faire prévaloir sur le culte de Bernadette Soubirous et de saint Labre, c'est la religion de l'esprit dégagée de tout jésuitisme, de tout sacerdoce et de toute observance, n'ayant d'autre pratique que l'habitude de l'effort moral vers le bien, ni d'autre culte que celui de l'art, de la vertu, du beau idéal, de l'amour des grands hommes et de la vérité.
Les Lettres sont la source paisible, charmante et féconde, d'où dérivent le bon style et la bonne vie, le bien dire et le bien agir, l'éloquence, l'art et l'héroïsme.
Pour la rendre meilleure, plus aimable, plus bienveillante, plus spirituelle, la littérature pénètre jusque dans l'âme ceux qui l'aiment. Faites, dit madame de Lambert, que vos idées descendent dans votre conduite et que tout le profit de vos lectures se tourne eu vertus.
N'est-ce pas ainsi que comprenaient l'influence des livres Montaigne, Bayle, Vauvenargues, Voltaire, d'Alembert et Diderot?
Entre l'homme et l'idée de Dieu, le clergé s'est interposé pour dominer ainsi l'individu dans toute la durée de sa vie ; il s'est fait le représentant de Dieu^ il s'est dit le dispensateur nécessaire de toutes ses grâces; il s'est fait le courtier du ciel, l'intermédiaire indispensable entre le Christ et les fidèles
comme le maquignon juif est, en Alsace, l'intermédiaire indispensable entre le vendeur et Facheteur.
C'est un très bon métier. Il ne faut pas un bien gros capital pour vendre des prières et le plus habile des banquiers ne va pas à la cheville de celui qui a inventé le Purgatoire. C'est ainsi que l'Église domine rindividu et Tenserre d'un réseau de liens entrecroisés. L'obéissance à Dieu, c'est-à-dire au prêtre qui le représente, est un premier devoir. Dieu n'apparaît plus comme il faisait à Moïse, dans un buisson ardent ou sur le Sinaï, au milieu des éclairs, mais il envoie à sa place, sa mère, l'épouse de son frère, le Saint-Esprit. Cela est du même ordre que les faits et gestes de sainte Anne dans le ventre de sa mère. Pourquoi s'occuper de cela, nous dit-on? personne ne croit plus à de pareilles inepties. Mais le pape Léon XIII ne vient-il pas d'écrire à M**" Ricard, pour le féliciter de son livre sur Bernadette Soubirous, qui a vu la Vierge descendre du ciel pour lui dire : « Je suis r Immaculée Conception » ? .
Le parti catholique existe, il exploite les pèlerinages et, par eux comme par les cercles ouvriers de M. de Mun, il espère bien, aux élections prochaines, avoir la majorité. Nous verrons alors ce que deviendront la liberté d'écrire et la liberté de penser.
L'obéissance au prêtre, la déférence aux évêques, sont les premiers devoirs des catholiques fidèles. L'examen philosophique est toujours pour l'Église le plus grand danger, car la pensée libre conduit aux
convictions personnelles et particulières, et Thérésie demeure le plus grand des crimes. La religion des Lettres et la science supportent le régime viril de la liberté ; le catholicisme ne le supporte pas et si le parti catholique triomphe, comme il s'en flatte, c'en est fait de la liberté.
Le surnaturel n'étant pas connu — car s'il était connu, il ne serait plus surnaturel, — tout dogmatisme qui l'affirme est un fanatisme, une superstition dangereuse, une étroitesse d'esprit inacceptable à la pensée moderne qui est faite de toutes les essences des philosophies antérieures.
Pour les libres penseurs, il n'y a pas eu de révélation définitive ; il y a eu, dans le monde moral, depuis les premiers siècles de civilisation littéraire, beaucoup de découvertes successives résultant des efforts qu'ont faits les hommes pour découvrir les vrais rapports des choses et améliorer ainsi leur destinée.
Ceux-là ont eu de l'influence sur l'humanité qui l'ont aimée, comme Voltaire, d'un amour large et libéral. La civilisation contemporaine est l'œuvre de quelques grands esprits. Montaigne et Montesquieu, Bayle et Spinoza, Vauvenargues et Diderot sont nos bienfaiteurs. Soyons leurs héritiers et, par reconnaissance, continuons hardiment leur œuvre.
Sachant que la liberté est le meilleur dissolvant de tous les fanatismes, soyons bienveillants et tolé-
rants pour tous, pour ceux-là mêmes qui, s'ils arrivaient au pouvoir, ne le seraient pas pour nous. Mais luttons pour la liberté de conscience, pour la liberté d'écrire, pour la liberté de penser. La liberté d'examen emporte le droit d'exprimer ce qu'on pense. Nulle Inquisition n'a le droit de mettre à l'index un livre sérieusement et loyalement fait.
Ce n'est point être intolérant, ce n'est point persécuter une doctrine religieuse, une secte ou une Église que de les soumettre, dans un livre, à l'examen loyal et à la discussion. Ce n'est point par de mesquines vexations administratives, mais par la libre discussion, que les libres penseurs doivent attaquer dans les esprits la force des habitudes d'enfance et continuer à combattre le fanatisme catholique avec la même persévérance que celui-ci met à renaître et à durer.
Après Lessiiig, avec Littré, Havet, Sainte-Beuve, Taine et Renan, il faut ne point se lasser de faire voir à tous ceux qui pensent, l'intolérance nécessaire du christianisme judaïque, l'immoralité historique de la morale jésuitique et convaincre les protestants eux-mêmes, plus libéraux, moins fanatiques, que ce qu'il y a de vrai dans le christianisme n'est pas nouveau et que ce qu'il y a de nouveau n'est pas vrai.
On ne peut, dit Ernest Havet dans son beau livre sur le Christianisme et ses origines, tome III, on ne peut s'empêcher de regretter que la philosophie
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grecque et romaine n'ait pu poursuivre paisiblement son œuvre et ses progrès. 11 serait arrivt3 un moment où ce progrès se serait fait rapide et irrésistible.
Quand Tidée a achevé d'éclairer, il est inévitable qu'elle échauffe et qu'elle développe un enthousiasme qui vient à bout de tout.
Ernest Havet pense que le monde, pour s'ôtro fait chrétien, est demeuré plus superstitieux, plus intolérant, plus stupide qu'il ne le serait si l'hellénisme en était demeuré le maître.
La fièvre des judaïsants leur domia le délire du surnaturel. Us attendirent, ils promirent comme prochaine la fin du monde.
Avec le règne du dieu des Juifs s'est établie, depuis dix-huit siècles, l'intolérance religieuse. C'est à partir de là que le monde a été partagé en élus et en réprouvés et que les élus ont accablé les réprouvés de leur haine.
Cette malfaisante haine a toujours été dangereuse chaque fois et tout le temps qu'elle a eu la puissance qu'elle prétend encore ressaisir. Elle a fait l'Inquisition, ses cachots et ses bûchers. Cet esprit subsiste aujourd'hui encore et divise la France en deux camps absolument irréconciliables: l'un, d'esprits libres, qui ne peuvent sacrifier leur liberté, car elle est leur vie ; l'autre, de croyants ou de soumis qui voudraient exterminer cette liberté.
Le judaïsme, transformé en christianisme, a apporté avec lui un autre mal : il a donné pour règle aux esprits un livre immobile et une tradition sacrée ; il a mis sur la raison et sur la science un joug plus lourd que tout ce qui avait jusque-là pesé sur elles ; il a condamné absolument la liberté de la pensée. Depuis Constantin nul ne put échapper à la superstition et à la folie du surnaturel, dans le monde soumis au dieu des Juifs, et l'humanité a été plongée pour des siècles en un songe ou un cauchemar plein de chimères. Elle ne s'est sauvée qu'en redevenant païenne, c'est-à-dire en se dégageant de l'autorité des livres juifs.
Mais l'Église continue de protester contre cet affranchissement dû à la Renaissance, à la Réforme, à la Révolution ; elle persévère à tenir la libre pensée et la science pour suspectes et ennemies.
M. Havet a démontré que la philosophie chrétienne, loin d'avoir pour source, comme elle le prétend, une révélation particulière, était tout entière contenue dans les livres des sages, dans les traités des penseurs grecs et tout spécialement dans les œuvres platoniciennes de l'École d'Alexandrie.
Si le catholicisme n'avait eu pour lui que les dogmes qu'il a inventés, que la Trinité, la mythologie des anges et des nouvelles superstitions qui composent la mariolâtrie, il n'aurait pas autant duré, mais il y a dans le christianisme une philosophie platonicienne; plus tard, saiat Augustin a dépouillé
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Platon; de même que saint Thomas a fait entrer dans la Somme la philosophie d'Aristote : ce sont ces idées raisonnables mêlées aux rêveries juives qui les ont fait vivre, et c'est ce mélange informe dont il faudrait faire l'analyse et la séparation aujourd'hui.
Réduit à ce qu'il a de particulier, le catholicisme serait tellement mince et tellement absurde qu'il ne pourrait se soutenir.
L'hellénisme, comme le dit Havot, est, de tous points, supérieur au christianisme.
« Dans les parties essentielles, le christianisme n'est qu'un viatique composé dHdées grecques, savamment préparé pour la triste nuit de mille ans à laquelle l'aurore de la Renaissance a mis fin. »
La passion de la recherche philosophique et les goûts d'artiste sont des traits de l'esprit athénien qu'on ne retrouve pas chez les Hébreux.
Esprits fins et pénétrants, particulièrement doués pour observer et comparer, les philosophes grecs, sans se désintéresser de la vie publique, se sont appliqués avec succès à toutes les spéculations philosophiques sur la nature des choses. Ce sont eux qui ont fondé le naturalisme, qui dure, et qui progresse encore tous les jours.
Les Grecs cherchaient la vérité avec la même ardeur qu'ils aimaient le beau dans la vie et dans l'art. Tandis que les Israélites vivaient dans l'ignorance et les mœurs cruelles exposées dans Y Histoire
d'Israël et dans le Christianisme et ses origines, par Havet et Renan, les Thaïes, les Anaximandre, les Parménide, les Pythagore, les Démocriteetles Anaxagore considéraient en philosophes Téternité du monde, la conservation de la force et sa transformation dans l'indestructibilité de la matière, la génération spontanée, révolution des espèces, la sélection des êtres par la lutte pour Texistence, idées fécondes auxquelles l'esprit moderne revient avec Diderot, Lamarck, Gœthe, Hœckel et Darwin.
A mesure que les hommes sont devenus plus parfaits, dit Fontenelle, dans son traité De VOrigine des fables, les dieux le sont devenus aussi davantage. Les premiers hommes sont fort brutaux, et ils donnent tout à la force; les dieux seront presque aussi bru^ taux et seulement un peu plus puissants; voilà les dieux du temps d'Homère.
Les hommes commencent à avoir des idées de la s<agesse et de la justice; les dieux y gagnent, ils commencent à être sages et justes et le sont toujours de plus en plus à proportion que ces idées se perfectionnent parmi les hommes.
Voilà les dieux du temps de Cicéron, et ils valaient bien mieux que ceux du temps d'Homère, parce que de bien meilleurs philosophes y avaient mis la main.
Nous commençons enfin à voir poindre le jour prochain où l'histoire des religions, publiquement enseignée à tous, ne paraîtra plus à tous les esprits éclairés qu'un accident passager, une maladie de croissance
dans la suite de la vie du genre humain ; de même que les croyances superstitieuses d'un enfant ne sont plus aujourd'hui qu'un moment assez court de crédulité dans le cours de sa première éducation religieuse.
Renan a démontré comment les religions sont une production spontanée de l'ignorance et delà crédulité humaines.
L'œuvre de Jésus était fondée sur la crovance à la fin du monde, et malgré la surprise des chrétiens de l'an mil, cette croyance persévéra pendant plusieurs siècles, chaque génération craignant d'èlre celle qui devait assister au jugement dernier.
La crédulité des foules a fait la légende chrétienne de même qu'elle fait aujourd'hui les miracles de Lourdes; de même que l'hallucination de quelques femmes l'avait commencée. Mais à mesure que l'inexpliqué diminue et que la science augmente, le surnaturel s'en va. L'enthousiasme religieux a créé l'objet de sa croyance, comme la foi au miracle fait le miracle. Il n'y a jamais de miracles que pour ceux qui y croient.
Le progrès remplace aujourd'hui dans les esprits l'attente décevante du royaume de Dieu. Ce royaume de Dieu, dans la saine religion des Lettres, c'est la civilisation, qui résulte du dévouement de tous, savants, philosophes, écrivains, poètes, romanciers, journalistes et moralistes, au bien moral, à l'art et à la vérité.